Parano et hautement binge-watchable, Homecoming est un exercice de style très maîtrisé

Attention, ovni sériel en vue.

Lancée en catimini sur Amazon Prime Video, Homecoming vient une nouvelle fois prouver que le format de la série est plus que jamais terreau de toutes les expériences. Adaptée du podcast éponyme par ses propres créateurs, Eli Horowitz et Micah Bloomberg, ce thriller psychologique bénéficie de la réalisation de Sam Esmail, qui a su convaincre Julia Roberts de s’engager dans le projet. La star d’Hollywood, comme on en fait plus, incarne Heidi Bergman, une sorte d’assistante sociale un peu psy chargée de faciliter le retour à la vie civile de jeunes soldats américains, pour le compte d’un centre de soutien privé. L’histoire se déroule sur deux temporalités : il y a quatre ans au moment du lancement du programme "Homecoming", puis au temps présent, ou un grave événement a fait que le centre a été fermé. Heidi est devenue serveuse et vit chez sa mère. À la suite d’une plainte, un fonctionnaire déterminé va mettre son nez dans cette affaire.

Tout dans Homecoming appelait le créateur de Mr. Robot : une ambiance parano très seventies, un sujet sensible aux États-Unis (les vétérans et le PTSD) et une critique à peine voilée des grandes corporations qui agissent dans l’ombre pour exploiter les êtres humains jusqu’à la moelle avec leur logique capitaliste et productiviste.

L’obsession du cadre

Esmail n’est pas à l’écriture, mais il est loin d’être un simple exécutant sur Homecoming, dont il est aussi producteur exécutif. Esthétiquement, les fans de Mr. Robot retrouveront là tout son savoir-faire pour installer un vrai malaise. Pour ce faire, il ne laisse rien au hasard, que ce soit dans des choix de cadres oppressants, qui vont de zooms en très gros plans sur les personnages à des plans plus larges sur les cascades d’escaliers labyrinthiques de la société Geist (qui veut dire "esprit, fantôme" en allemand). Difficile de répertorier la panoplie technique convoquée par Esmail sur Homecoming, tellement elle apparaît variée. On distingue aussi l’utilisation très tendance (les séries You ou Les Nouvelles Aventures de Sabrina en usent aussi) d’arrières ou de premiers plans volontairement flous, pour accentuer l’effet puzzle de la série, qui en est déjà un en soi. Mais aussi un peu de split-screen, et un choix plutôt moderne pour distinguer le présent du passé : l’utilisation d’une image carrée, qui renvoie immanquablement, dans notre imaginaire collectif, à Instagram.

© AmazonPrimeVideo

On ne sait pas si Sam Esmail est fan de Xavier Dolan mais il reprend en tout cas ce procédé, déjà vu dans le film Mommy, d’un plan carré pour retranscrire visuellement l’état psychologique du personnage principal. Dans sa vie présente, Heidi est piégée, elle a perdu le contrôle de son existence en même temps que ses souvenirs. Et comme dans Mommy, quand elle finit par y voir plus clair, le cadre s’ouvre. Pour accompagner l’image, un travail particulier a été réalisé sur le son, tiré de vieux classiques comme le Carrie de Brian De Palma.

Et puis, à l’image du drama produit par Steven Soderbergh, The Girlfriend Experience, le format choisi ici reste étonnant. L’équipe créative a choisi de tester du 30 mn pour un genre, le thriller psychologique, habitué à du 45 mn, 52 mn ou plus d’une heure (si vous êtes sur Netflix). Sam Esmail citait en exemple In Treatment, drame de HBO qui a aussi opté pour le 30 mn, une durée qui permet en effet de compacter la tension au lieu de la délayer, et qui a aussi pour résultat de donner très envie au·à la spectateur·ice d’enchaîner les épisodes. Malgré son hommage appuyé aux thrillers parano des années 1970, Homecoming est donc une série de son temps. Sur tous les points : elle s’amuse avec le format, chose plutôt rare avant les années 2000, elle se paie la venue d’une Julia Roberts (toutes générations confondues, de Emma Stone à bientôt Meryl Streep, les grandes actrices passent par les séries de nos jours, car elles ont tout compris), et est obsédée par son rendu esthétique. Presque au détriment de ses personnages, pourrait-on arguer.

©AmazonPrimeVideo

Ne vous méprenez pas : les interprètes sont tous excellents, de Julia Roberts qui propose de belles nuances à sa double Heidi (celle d’il y a 4 ans et celle du présent) à Bobby Cannavale qui excelle une nouvelle fois dans un rôle de bad guy, en passant par l’attachant Shea Whigham, Stephan James (peut-être un poil lisse dans le rôle du soldat Walter Cruz) ou Sissy Spacek et Jeremy Allen White, ces deux derniers étant plus en retrait mais pas moins bons. Mais Homecoming est une série tellement précise et stylisée qu’elle finit malgré elle par avoir un défaut : un manque d’émotion. Et même cela, elle en est consciente, puisque le show s’achève sur une note humaine, par les remords d’Heidi, qui semble avoir développé de réels sentiments pour Walter.

Voilà donc une excellente série, réalisée par un sacré control freak. Mais contrairement à l’inégale et touchante Mr. Robot, il manque ici un supplément d’âme pour crier au chef-d’œuvre : un souffle épique, un grain de folie, quelque chose qui fait dérayer cette machine trop bien huilée. Homecoming n’en reste pas moins une des meilleures séries de 2018, qui nous donne plus que jamais envie de suivre à la loupe la carrière de Sam Esmail et de revenir dans une saison 2 aux contours pour le moment très flous (on ne sait pas si l’histoire sera différente ou s’il s’agit d’une série anthologique, mais si c’est une suite, elle ne sera plus adaptée du podcast).

Les dix épisodes de la saison 1 de Homecoming sont disponibles sur Amazon Prime Video.