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Pour les 10 ans de Breaking Bad, on a discuté avec son créateur, Vince Gilligan

Say his name.

© AMC

Le 20 janvier 2008, AMC lançait à toute allure une caravane en aluminium en plein désert, conduite par un quinquagénaire en culotte, chemise verte et masque à gaz. Dix ans et un paquet d’Emmy plus tard, Breaking Bad est devenue pour beaucoup "la meilleure série de tous les temps", s’inscrivant durablement dans l’histoire de la pop culture et marquant un tournant indéniable dans celle des séries. Il était temps de faire le point avec son papa, Vince Gilligan.

Biiinge | Tout d’abord, je dois vous souhaiter un bon anniversaire !

Vince Gilligan | Oh merci, vous savez que, finalement, personne ne me l’a vraiment souhaité ainsi [rires].

Vous l’avez senti arriver, cet anniversaire, ou vous êtes dans une sorte de déni du genre "nope, pas possible que ça fasse déjà dix ans" !

C’est assez dur de croire que ça fait déjà dix ans. Le temps a filé très vite et j’ai été très occupé durant ces années, ce qui est génial. Et ce que je trouve incroyable, c’est que la série a conservé ses merveilleux fans aux quatre coins du monde, qui suivaient Breaking Bad et maintenant regardent Better Call Saul.

Je suis toujours ébloui et surpris par leur amour. Cela a été un magnifique développement dans ma vie et dans celle de toutes les personnes qui ont travaillé sur ces deux séries. Je ne pourrais être plus fier.

Avec Breaking Bad, vous vouliez transformer "Chips en Scarface", c’est-à-dire prendre un homme banal et moralement bon, et le faire passer du côté obscur. Vous l’avez fait et ça a été un immense succès. Au point que beaucoup voient en Walter White l’antihéros ultime. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que je passerais pour quelqu’un d’assez prétentieux si je disais cela [rires]. Je suis plus humble et en même temps très fier de ce que nous avons accompli avec l’équipe. Si j’étais 100 % honnête avec vous, je dois dire que j’aimerais beaucoup penser que Walter White est l’antihéros ultime, mais je ne le dirais probablement pas en public [rires]. J’aurais l’impression de légèrement me la raconter !

Il y a tellement de belles figures d’antihéros dans l’histoire de la télévision, à commencer par celle de Tony Soprano. Sans Tony Soprano, je pense qu’on n’aurait jamais eu de Walter White.

Vince Gilligan lors d’une avant-première de la saison 3 de Better Call Saul à Culver City, Californie. (© Emma McIntyre/Getty Images)

"Sans Tony Soprano, on n’aurait jamais eu de Walter White"

Breaking Bad a été l’une des premières séries que les fans américains ont pu binge-watcher, car elle est arrivée sur Netflix en 2014. Vous êtes l’auteur de la série : est-ce que vous conseillez le binge watching de Breaking Bad ?

Vous savez quoi ? Personnellement, je ne suis pas un binge-watcher. Je suis complètement vieux jeu quand il s’agit de mes habitudes télévisuelles. J’aime regarder un épisode d’une série par semaine. Pas mal de gens, en particulier les plus jeunes, pensent que c’est complètement dingue [rires]. Je ne rentre pas dans ce débat-là avec eux, parce qu’en vrai, ce qui m’intéresse, c’est qu’ils regardent mon travail !

Personnellement, je me sentirais submergé par une série comme BB ou Game of Thrones. Je me suis retrouvé une fois avec des gens qui regardaient ce show et j’ai donc vu 3 épisodes de GoT à la suite. C’était trop pour moi [rires] ! C’est une série géniale, elle est si ambitieuse, il y a tellement de personnages, de violence… C’est un show fascinant mais il me consumerait si je le binge-watchais.

Pour moi, les gens font ce qu’ils veulent, s’ils préfèrent binge-watcher, je n’ai rien à leur dire. Je suis évidemment très heureux que cette technologie existe. Je pense que sans elle, nous ne serions même pas au téléphone maintenant et Breaking Bad ne serait pas aussi culte. L’avènement des plateformes de streaming a permis à un tas de gens de rattraper la série et je pense que sans cela, elle aurait été annulée.

Vince Gilligan, à côté de Bryan Cranston. (© AMC)

Ces derniers jours, vous avez dû replonger dans vos souvenirs de Breaking Bad. Vous souvenez-vous d’un épisode dont vous êtes particulièrement fier ?

C’est dur cette question, cela revient à me demander si j’ai un enfant préféré [rires] ! C’est compliqué mais si je devais choisir, je dirais le premier et le dernier épisode. Ils sont particulièrement importants pour moi parce que j’ai eu la chance de pouvoir les écrire et les réaliser. Je ne dis pas nécessairement que ce sont les meilleurs épisodes de la série, mais je me souviens de ma joie de travailler avec les équipes à Albuquerque. La plupart du temps, j’étais du côté de la writers' room qui travaille à Los Angeles.

En parlant de la writers' room, vous souvenez-vous de la genèse de certaines punchlines cultes de Breaking Bad, comme "Say my name" ou "I am the danger" ?

C’est une bonne question ! Je ne me souviens pas précisément de comment est née une réplique comme "I am the danger". D’ailleurs, je dois insister sur le fait qu’une série comme Breaking Bad est le résultat d’un énorme travail collectif. Typiquement, quand on travaillait tous ensemble dans une pièce, on sortait une intrigue principale pour chaque épisode, puis les auteurs partaient écrire les dialogues dans leur coin. Donc beaucoup de ces punchlines géniales ont été écrites par mes auteurs géniaux !

En revanche, c’est moi qui ai ajouté partout des "bitch" dans les lignes de dialogues de Jesse Pinkman. Je ne sais pas si je dois me sentir vraiment fier de ça [rires]. On a fini par le faire parler comme ça : "Science bitch!" ou "Yo bitch!" Et je ne l’avais pas anticipé, mais ces dialogues ont été facilement repris. Pour le meilleur et pour le pire, je dois assumer cette paternité [rires].

"En réalité, quand je faisais Breaking Bad, je n’étais jamais sûr de moi"

Dans une récente interview accordée à Variety, vous êtes revenu sur la mort de Jane et le débat que cette intrigue a provoqué dans la writers' room. Vous êtes toujours satisfait de la fin choisie pour ce personnage ?

Il y a eu beaucoup de discussions autour de cette scène. Quand on est partis sur cette idée, je me souviens du moment où on en a discuté avec les auteur·e·s et personne n’avait la certitude que c’était une bonne idée de faire ça. Mon idée originale était que Walter tue activement Jane en lui administrant une dose mortelle d’héroïne. Quand j’ai dit ça à voix haute, le staff m’a regardé avec un air horrifié [rires] ! J’ai eu l’impression d’être complètement fou.

Je suis satisfait de la façon dont on a finalement mis en scène cette mort. Walt n’avait pas l’intention de la tuer, mais il ne fait rien pour la sauver. C’était un moment assez effrayant pour nous tous. Sony et AMC m’ont demandé à l’époque : "Tu es sûr que tu veux faire ça, aussi rapidement ?" Ils me soutenaient mais ils se posaient des questions pertinentes : "On comprend bien que Walter va devenir un bad guy, mais tu ne penses pas qu’il est un peu tôt pour qu’il fasse quelque chose d’aussi dévastateur ?" Je leur ai dit : "Vous savez, je ne suis pas sûr de moi à 100 %", parce que c’était la vérité !

On n’est jamais vraiment sûr de ce qu’on fait. Parfois, les gens disent : "Je sais exactement où je suis et ce qu’il faut faire." Je suis à la fois jaloux et méfiant quand des personnes disent ce genre de choses, parce que ce n’est jamais mon cas ! En réalité, quand je faisais Breaking Bad, je n’étais jamais sûr de moi. Cette scène était finalement très sombre, dramatique et appropriée. À l’époque, je me souviens avoir pensé : "Mon Dieu, j’espère qu’on fait le bon choix !"

© AMC

Quand on regarde maintenant le monde des séries, en pleine ère de Peak TV, on se rend compte que beaucoup de shows sont sombres, prennent leurs temps, ont une patte cinématographique marquée… Ce sont des héritiers de Breaking Bad. Vous ne vous dites pas, parfois, que vous avez créé un monstre ? Ou que BB est davantage une pièce importante d’un puzzle géant ?

Je pense que BB est la pièce d’un plus gros puzzle. J’aime à penser que la série a eu un vrai impact sur la télévision. Pour dire les choses ainsi, on veut tous laisser une trace dans ce monde. J’espère que BB continuera à être regardée et à toucher les gens. Mais si on prend de la hauteur, je pense que tout a une date de péremption. Les antihéros finiront par ne plus intéresser le public, qui se tournera de nouveau vers des héros.

Et quelque temps plus tard, la roue tournera à nouveau. Il faut se souvenir que le premier antihéros était Tony Soprano, et qu’il est arrivé à un moment où cela n’existait pas. Il était l’exception au milieu de héros old school. Il est presque devenu une norme, mais on ne sait jamais ce qui peut se passer à l’avenir. Les héros peuvent faire un come-back.

Breaking Bad est disponible en intégrale Blu-ray limitée, et la saison 3 de Better Call Saul est disponible en DVD et Blu-Ray.