Avec Apocalypse, American Horror Story rejoue un bûcher des vanités aussi sordide qu’attirant

Un premier épisode qui, sous ses airs familiers, rompt aussi parfois avec les habitudes de la maison American Horror Story.

© Kurt Iswarienko/FX

Ryan Murphy et Brad Falchuk, les cocréateurs de l’anthologie horrifique, aiment montrer le pire visage de l’humain, le ramener à son essence la plus primale : la peur, la violence, le sexe. La bestialité d’hommes et de femmes qui, comprenant que la fin du monde est proche, peuvent renoncer à toutes leurs convictions, jusqu’à ce que plus rien ne les distingue des animaux. Les monstres d’American Horror Story sont flippants, mais les ressorts de l’effroi fonctionnent parce que ces créatures font précisément ressortir le pire chez les protagonistes.

Apocalypse, huitième saison de la série, ne fait pas exception même si elle ménage pour l’instant ces effets les plus pervers. A fortiori parce qu’ici, la fin du monde est tout sauf métaphorique. Des missiles ont éradiqué toute vie de la surface de la Terre et une poignée de personnes, triées sur le volet, se voient offrir ce qui ressemble d’abord à une seconde chance : un bunker, appelé Outpost 3, tenu d’une main de fer par Wilhemina Venable (Sarah Paulson) et son bras droit Miriam Mead (Kathy Bates, plus butch que jamais).

La première chose qui frappe, c’est justement la silhouette créée pour Sarah Paulson, en robe victorienne, marchant avec une canne et arborant une coiffure qui n’est pas sans rappeler celle du comte Dracula dans le film de Coppola (en moins extravagant, on vous l’accorde). Et ce n’est pas la seule référence aux suceurs de sang de la série puisque, comme le trailer l’avait dévoilé, l’arrivée de Michael Langdon, aka l’Antechrist, alias le fruit du viol de Vivien Harmon par Tate Langdon en saison 1, ajoute une nouvelle figure vampirique à un décor déjà très gothique.

Le décor de ce bunker, justement, coincé entre l’élégance inquiétante du XIXe siècle et l’architecture froide du contemporain, vient renforcer l’absurde de la situation. Quelque chose ne tourne définitivement pas rond entre ces murs. C’est ici qu’une micro-société se reconstruit et celle-ci est tout sauf utopique : on y rejoue un système de classes, distinguées par des codes couleur : les "élu·e·s" en violet, les "servant·e·s" en gris, et celles qui travaillent pour la "Cooperative" sont en noir (sauf quand elles s’amusent à revêtir l’accoutrement des privilégié·e·s, en violet).

On pourrait jurer que The Handmaid’s Tale et ses castes sont passées par là… Et chaque soir, au moment du dîner, chacun s’habille comme pour aller au théâtre ou à une Murder Party (aux enjeux un peu trop réels cette fois) dans un rituel immuable. Un bûcher des vanités d’où l’on essaye de ressortir vivant.

© Kurt Iswarienko/FX

Il y a aussi une part de tendresse, infime, mais bel et bien présente, dans ce season premiere, à laquelle Murphy et Falchuk nous avaient peu habitué·e·s, préférant généralement mettre en avant des émotions plus hystériques. Dans Apocalypse, la fin du monde est autant une source de panique et d’horreur à la limite du cocasse – dans le contexte, et sans trop spoiler, la vanne "this stew is Stew !" ("le ragoût, c’est Stew !") est savoureuse – que de déchirement (à l’image du présentateur télé qui fait ses adieux à ses enfants, en direct). C’est presque trop délicat pour être vrai, restons sur nos gardes.

L’humour "camp" que Murphy affectionne tellement et auquel il rendait hommage, avec plus ou moins de succès, dans Scream Queens, est assez présent ici. Peut-être même plus que dans les précédentes saisons. La présence au casting de Joan Collins, icône des années 1980 grâce à son rôle d’Alexis Carrington dans le soap Dynasty, plus effrontée que jamais, donne le ton.

Ce qui nous est plus familier en revanche, c’est l’importance du lieu. Le bunker est une prison, à l’instar de la maison hantée (Murder House), de l’asile (Asylum), du manoir de sorcières en Louisiane (Coven), du cirque (Freak Show), de l’hôtel majestueux (Hotel), de la colonie perdue (Roanoke) ou du joli quartier résidentiel (Cult). La série pose son huis clos avec suffisamment d’appâts pour nous donner envie d’en voir plus, mais aussi trop peu d’indices pour savoir où tout cela va nous mener.

© Kurt Iswarienko/FX

Et comme pour ses précédentes histoires, American Horror Story crée un espace-temps, la saison, qui doit être immédiatement identifiable. Pour cela, il faut planter un décor fort (une forteresse prétendument imprenable qui s’avère aussi être une prison), une époque reconnaissable (ici, un futur proche, mais dans le bunker, les us de l’époque victorienne tendent à prendre le dessus sur les codes de notre ère), et une temporalité qui se fige ou se dilate à l’envi (le season premiere mêle temps réel et ellipse de 18 mois).

Pour nous faire croire en ces univers distincts (mais connectés), dont les acteurs et actrices interprètent toute une panoplie de rôles, sans qu’à aucun moment on ne remarque une forme d’incohérence, les mondes d’American Horror Story s’entrechoquent avec une précision chirurgicale, et l’illusion se maintient. À ce stade, la seule référence à Murder House nous apparaissant clairement est le personnage de Michael Langdon. Il faudra patienter encore un peu pour voir se manifester d’autres fantômes du passé et assister au retour des sorcières de Coven qu’on nous a promis.

La seule rupture de style que l’on constate dans ce season premiere d’Apocalypse, par rapport aux saisons précédentes, c’est l’absence, surprenante, d’images choquantes ou terrifiantes. L’épisode s’évertue plutôt à tourner en ridicule ses protagonistes (surtout les riches privilégié·e·s). Ryan Murphy et Brad Falchuk n’étant pas réputés pour leur modération, il est difficile de croire qu’ils ne renoueront pas avec leurs vieilles marottes dans les prochains épisodes. On s’interroge toutefois sur le pourquoi de cette retenue soudaine. Surtout lorsque ces ingrédients ont fait le succès de l’anthologie jusque-là : prendre le public, sans ménagement et dès les premières minutes, et le placer dans la position inconfortable du voyeur, avide de torture porn. Même s’il ne fait aucun doute que la suite devrait rapidement anéantir cette brève respiration dans une saga oppressante.

En France, la saison 8 d’American Horror Story est diffusée sur Canal+ Séries, deux jours après la sortie US.