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Il faut qu’on parle du traitement d’Astrid dans Vikings

L’épisode "The Message" de la saison 5 laisse perplexe voire dérange concernant le traitement du personnage. Attention, spoilers.

© History

Nouvelle venue dans la saison 4 de Vikings, Astrid (Josefin Asplund) est une femme redoutable qui avait tout pour plaire à Lagertha, et donc aux fans de la série. L’amante de la reine de Kattegat est une dure à cuire, talentueuse combattante et fine stratège en devenir. Michael Hirst et ses scénaristes ont décidé de lui donner un rôle crucial en saison 5, qui rehausse les enjeux concernant la survie de Lagertha, voire de la civilisation nordique avec la menace du roi Harald qui pèse sur la capitale.

Capturée par ce dernier, Astrid jouait un double jeu depuis cinq épisodes en acceptant de l’épouser et donc de trahir sa bien-aimée. Mais secrètement, la nouvelle reine de Norvège tente de protéger Lagertha et son peuple à tout prix. Son amour profond et sa loyauté sans faille envers la matriarche des Vikings, qui lui ont déjà imposé de se sacrifier pour elle, justifiaient-ils d’en rajouter une couche et de mettre en scène le viol en réunion du personnage dans "The Message" ?

En essayant de rallier le capitaine des pêcheurs à sa cause, d’abord en l’achetant avec des bijoux dorés puis en lui offrant son corps, Astrid a déçu. Ou plus précisément, les scénaristes derrière ce choix contestable du personnage qui entraînera une scène agression sexuelle dérangeante. Cette décision désespérée d’Astrid, qui va la conduire à subir un viol groupé insoutenable par la famille du pêcheur, n’était absolument pas cohérente avec son personnage, qui marche sur les traces de l’indépendante Lagertha. Cette scène n’apporte rien à son évolution.

Lagertha, le bon exemple

Dans Vikings, les hommes interprètent la virilité comme un symbole d’honneur et de fierté. Les guerriers trouvent en effet la joie, la gloire et le salut à travers ce culte du corps (leurs tatouages dédiés au panthéon nordique) et de la guerre. Mourir sous les coups de hache d’un adversaire équivaut ainsi à une seconde vie, longue et festive, au Valhalla, en compagnie des dieux et des compagnons d’armes partis plus tôt. Sauf qu’à plusieurs reprises, la série nous a montré intelligemment que ce système centré sur la masculinité était bien plus subtil.

Ainsi, certains personnages féminins comme Lagertha, Astrid et Torvi prouvent qu’elles sont aussi douées au combat que leurs homologues masculins. De cette manière, elles brisent les clichés de la masculinité et provoquent une forme de frustration chez certains hommes. L’actuelle reine de Kattegat est allée encore plus loin, en violant Harald pour lui montrer sa domination sexuelle, qui reste l’ultime vengeance d’un Viking sur une femme quand celle-ci rivalise à la lame avec lui.

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Si cette scène d’abus sexuel peut sembler gratuite dans le season premiere, elle est en fait audacieuse en inversant les codes de la culture du viol, et elle se défend par l’aspect stratégique de la méthode et de sa mise en scène. La séquence est filmée rapidement et grossièrement, symbole d’un acte sexuel dénué de plaisir qui suggère uniquement la domination totale de Lagertha sur le roi norvégien. Elle contrôle pleinement ses pulsions, son désir et ses partenaires sexuels selon ses propres termes. Pour schématiser, Lagertha porte la culotte autant au lit que sur le trône de Kattegat, et personne ne lui dira jamais comment mener ses troupes et gérer son royaume.

De plus, on sait que la reine des Vikings ne se résume pas à sa beauté, ses formes et son puissant coup d’estoc. Fine stratège, l’ex-épouse de l’homme le plus célèbre de la planète a donc une grosse pression sur les épaules et fait face à ses fils, désireux de prendre les commandes. Pourtant, elle a mis hors jeu Kalf, Aslaug, Harald et se prépare à repousser Ivar. Elle n’a peur de personne et n’a jamais été soumise à Ragnar ; au contraire, elle l’a observé pour apprendre de ses erreurs et diriger son royaume d’une main de fer. Finalement, elle est plus compétente qu’Ivar, Ubbe et consorts pour prendre la relève de leur père dans la série.

Astrid, le dérapage

Astrid est la seule personne capable de révéler les faiblesses de Lagertha et les deux personnages se complètent parfaitement. Si leur relation se rapproche de celle entre un mentor et un élève, Astrid n’a rien à envier à sa bien-aimée tant en termes de manipulation que de maniement des armes. On comprend sa résignation face à l’odieux chantage du pêcheur. En allant à l’encontre de son identité sexuelle (elle est homosexuelle) et de ses valeurs, son but est de transmettre à Lagertha un message salvateur à tout prix. En faisant ce choix, les scénaristes entretiennent une nouvelle fois les tropes nauséabonds que sont le "bury your gays" voire le "queerbaiting".

Si elle ne se débat pas forcément pour repousser le pêcheur, les plans serrés sur l’expression de son visage, à la fois déterminé et désespéré, témoignent de sa volonté inflexible de protéger Lagertha coûte que coûte, quitte à sacrifier sa notion de consentement et offrir son corps. Au cours de la scène et malgré une hésitation, elle se refuse finalement à s’emparer d’un couteau pour le tuer. De ce point de vue là, on comprend qu’Astrid soit prête à salir son honneur et sa nature par amour et dévouement, proposant une scène forte, marquante et brutale, impeccablement interprétée.

En revanche, rien ne justifie la surenchère de violence physique et psychologique qui s’ensuit, lorsqu’elle est violée en groupe dans la séquence suivante, hors champ ou non. Rien ne justifiait un tel acharnement sur cette femme déjà traumatisée (elle a quand même été kidnappée et forcée à épouser un homme pour sa survie quelques épisodes plus tôt), encore moins quand elle représente la minorité sexuelle de la série.

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Arrêtons tout de suite les mauvaises langues qui avanceront que Vikings est une série historique, et donc que les femmes étaient aussi mal traitées au Moyen Âge, de surcroît au sein des peuples nordiques. Ces dernières combattaient avec les hommes et ont joué un rôle prépondérant dans les assauts. Elles étaient donc pleinement incluses dans le processus de colonisation des terres envahies ce qui contredit l’idée que les Vikings menaient des raids seulement avec des hommes, avides notamment de violer des femmes. Si certains pillaient et abusaient des femmes pendant leurs conquêtes, la culture du viol n'était pas institutionnalisée. 

Le second problème concernant ce viol vient d’une incohérence narrative de la part des scénaristes. Deux épisodes plus tôt, Astrid refusait de coucher avec le roi Harald pour justement défendre ses valeurs et son identité sexuelle, nous laissant un indice évident sur sa loyauté envers Lagertha. Or, cette force de caractère passe aux oubliettes dans "The Message" alors qu’elle monnaie un rapport charnel, cette fois-ci avec le pêcheur.

Astrid avait pourtant deux pleines lunes, soit deux semaines complètes, pour alerter sa bien-aimée en trouvant par exemple un autre pêcheur pour transmettre son message sans se sacrifier. Le traitement du personnage est donc décevant pour Vikings, une série qui sait pourtant gérer avec une aisance sans pareille des thématiques fortes comme l’ultraviolence, transformant par exemple le sordide supplice de l’aigle de sang en un rituel mystique.

Les fans de la série pardonneront probablement cette faute de la part de l’équipe créative, qui a toujours composé des personnages féminins complexes, intéressants et mystiques (même Aslaug, si, si). Et malgré ce genre d’erreurs, la saison 5 a indéniablement relevé son défi le plus difficile : surmonter la mort de son héros Ragnar. On compte sur la team de Michael Hirst pour rattraper cette méprise et ne pas faire subir à Astrid une nouvelle atrocité (comment réagiront Harald et le garçon qui a vu la scène ?). Elle mérite de prendre sa revanche et ne pas devenir une énième victime de l’écriture masculine maladroite des personnages féminins, fiction historique ou non.

La saison 5 de Vikings est diffusée en US+24 sur Canal+ Séries.