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Christopher Eccleston sur The Leftovers : "Matt, je l'aime et je le déteste"

Il incarne Matt Jamison dans la poignante série de Damon Lindelof, The Leftovers. Christopher Eccleston se confie sur son rôle et sa fascination pour les writers rooms.

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Présent à Séries Mania pour l'avant-première de la troisième et dernière saison de The Letfovers, l'acteur écossais Christopher Eccleston revient pour nous sur ce rôle, profondément marquant, qu'il a porté durant trois saisons. Celui de Matt Jamison, un pasteur n'ayant perdu aucun proche durant le "grand ravissement" qui a fait disparaître 2 % de la population. Mais c'est un tout autre fardeau qui va peser sur les épaules de cet homme, dont la foi sera éprouvée à chaque seconde. Pour nous, Christopher Eccleston évoque son rapport à la religion, bien sûr, mais aussi son obsession pour le processus d'écriture dans les séries américaines.

BIIINGE | Comment Damon Lindelof vous a-t-il présenté Matt ?

Christopher Eccleston | Eh bien, c’est moi qui ai présenté Matt à Damon Lindelof. J’avais lu le livre [Les disparus de Mapleton, par Tom Perrotta, ndlr] et je m’étais laissé dire que HBO voulait l’adapter. J’ai décroché une audition pour le rôle principal de Kevin. Je ne l’ai pas eu. Mais en passant par mon agent, j’ai demandé si Damon allait se servir de Matt Jamison, et ça ne lui était pas venu à l’esprit. Il a voulu me rencontrer, ce qu’on a fait, et on a eu une longue discussion autour de ce personnage, du livre, de la religion, et il a décidé de me caster et d’inclure Matt Jamison dans la série.

Il n'a droit qu'à deux pages dans le livre et pourtant, c’est devenu un personnage essentiel à la série. Mais est-ce que ce n’est pas un rôle un peu pesant ?

Oui, mais c’est un rôle tellement beau. En tant qu’individu, il contient tous les thèmes dramatiques de la foi, de la croyance… donc il était utile à la série. Mais c’était merveilleux pour moi de le jouer.

"Comme moi, Matt est un monsieur je-sais-tout"

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Sa foi, le fardeau qu’il porte, son altruisme, son indéfectible optimisme… dans quelle mesure vous identifiez-vous à cet homme ?

Je l’admire. Il m’agace aussi, profondément. Je l’aime et je le déteste. Ça résume assez bien ma relation avec moi-même [rires]. Comme moi, c’est un monsieur je-sais-tout, c’est un absolutiste. Dans la première saison, c’est un fanatique. Je peux être fanatique aussi ; je pense que j’ai toujours raison. Il est profondément humain. Mais c’est quelqu’un d’engagé, il utilise sa force vitale, passionnément. Et je pense que c’est un bon orateur. Je trouve que le discours qu’il donne en saison 1 est plein d’humanité. Je trouve qu’il fait un bon usage de l’Église. Simplement, je ne partage pas ses croyances. Mais vous savez, si je rencontrais mon moi d’il y a 10 ans, je me détesterais. On change constamment.

Est-ce un peu thérapeutique de le jouer, d’une certaine façon ?

Probablement oui. Vous savez, je suis un peu fatigué d’entendre les acteurs dire "jouer, c’est ma thérapie", parce que les gens pourraient nous répondre : "Est-ce que tu peux juste arrêter de faire ta thérapie en public ?" Mais oui, bien sûr, je crois que l’une des raisons pour lesquelles les peintres peignent, les musiciens jouent et les auteurs comme vous écrivent, c’est pour exorciser et s’exprimer.

Et êtes-vous, vous-même, quelqu’un de religieux ?

Pas au sens traditionnel du terme. Je dirais que je suis plutôt athée. Je ne suis pas bouddhiste, et je ne pratique pas le bouddhisme, mais il me correspond plus que n’importe quelle autre religion. Mais je suppose que ce qui résonne le plus avec moi, c’est… la nature. Si on observe ce que fait la nature, dès qu’on arrête d’interférer avec elle, ou certains systèmes de croyance des Amérindiens... Il y a un livre qui a eu un gros impact sur moi à ce sujet, c’est Black Elk Speaks  de John G. Neihardt. Au début, il parle de l’humilité des Amérindiens face à la nature. C’est quelque chose que l’on retrouve chez les Aborigènes également.

Est-ce que la série a changé votre regard sur la religion ?

Je crois que ça a renforcé mes croyances en ce qui concerne… appelons ça les "religions organisées". Mais ça m’a poussé à examiner le mot foi, et comment les religions organisées se sont approprié la notion de foi. Mais je crois qu’on devrait la leur reprendre.

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Terminer la série après trois saisons vous donne-t-il un sentiment d’accomplissement ou auriez-vous préféré que ça dure un peu plus longtemps ?

Financièrement, ça aurait été sympa que ça continue, soyons honnête. Mais sans doute que ça aurait desservi l’histoire et son impact. La série n’est pas exempte de défauts, mais je crois qu’elle est elle-même, elle est originale et de façon décomplexée. J’en suis très fier.

Comment dit-on au revoir à un personnage comme Matt ? Parce qu’encore une fois, c’est un rôle lourd à porter.

Quand j’étais à l’école d’art dramatique, je jouais Angelo dans la pièce de Shakespeare Mesure pour mesure, et c’est un homme très tourmenté. Et le réalisateur m’a dit : "Oui, bien sûr que c’est douloureux, mais tu dois trouver un moyen de te faire plaisir en le jouant." Je suis toujours méfiant quand un acteur commence à dire : "Pour ce rôle, j’ai recherché l’obscurité en moi." Quelle utilisation inappropriée de cette expression . J’ai recherché l’obscurité… Où ça ? Dans un placard ?

Ce n’est pas un rejet de la Méthode [une technique de jeu qui consiste à faire appel à sa mémoire sensorielle, ndlr]. Certaines des meilleures performances que j’ai pu voir se basaient sur la Méthode. Tu dois juste trouver un moyen de te faire plaisir, même dans les rôles les plus sombres. Tant que tu fais ton job sans entraver celui des techniciens et des autres acteurs autour de toi, fais-le comme tu veux. Mais, vous savez... ce n’est pas la vraie vie. On fait juste semblant. Et j’ai beaucoup de chance de faire ce métier. Et Matt souffre énormément, comme j’ai pu souffrir moi-même, et vous aussi j’en suis sûr. C’est formidable que Damon Lindelof et ses scénariste livrent tout ça au public sans faire de manières.

J’ai un livre ici. Je crois que vous l’avez lu : Des hommes tourmentés, de Brett Martin (Difficult Men en VO). Pouvez-vous me dire pourquoi ce livre est important pour vous ?

Oui, j’adore ce livre ! Et celui d’Alan Sepinwall aussi, The Revolution was Televised. Mais oui, Des hommes tourmentés est un livre important pour moi. En voyant Les Soprano, Oz, Breaking Bad, Six Feet Under, The Wire… j’étais conscient que soudain, je regardais des séries télé qui étaient aussi puissantes que celles que j’avais pu voir à la télévision britannique dans les années 1970 ou 1980, qui étaient des séries d’auteur. Et je me suis dit : "Ce sont des œuvres d’art, c’est incroyable !" Comme c’est l’industrie dans laquelle je travaille, je suis devenu obsédé par la culture des writers rooms [les salles d’écriture, ndlr].

"J'adore la télévision, c'était ma fenêtre sur le monde"

J’ai lu ce livre, et j’étais encore plus déterminé à travailler pour HBO, pour la télévision américaine. Il y a beaucoup de snobisme en Grande-Bretagne à l’égard du petit écran, les acteurs de cinéma ne veulent pas faire de la télé. Moi, j’adore la télévision, c’était ma fenêtre sur le monde parce que je n’allais pas au théâtre, ni au cinéma. Et les États-Unis font de merveilleuses séries maintenant et je voulais comprendre comment ils faisaient. Ces livres, de Sepinwall et Martin, m’ont aidé. Et c’est à ce moment-là que j’ai su, quand on m’a engagé sur The Leftovers, dans quoi je mettais les pieds avec sa writers room. Une des choses que je préfère dans le livre de Brett Martin – car j’ai toujours été obsédé par les scénaristes et le processus d’écriture –, c’est sa façon de nous faire entrer dans cette writers room, et d’une façon très humaine. Et pourtant, on sait que ce ne sont pas toujours des lieux très plaisants. Donc ça m’a énormément influencé, de savoir comment les américains en sont venus à appliquer ce système. Ça me fascine totalement.