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Avec le déchirant épisode Time’s Arrow, BoJack Horseman explore la démence et l’oubli

Dans "Time’s Arrow", BoJack Horseman prouve encore que sous le cynisme et les rires, il y a de vrais moments de grâce.

BoJack Horseman vient de faire son retour sur Netflix, avec une saison 4 aussi impeccable que les précédentes. De bout en bout, cette série s’est révélée être un loup déguisé en agneau, un drama dans un écrin comique. Et à chaque fois qu’on lance un épisode en pensant bien se marrer… effectivement, on se marre, mais aussi, parfois, ça fait sacrément mal. BoJack Horseman manie aussi bien ses dialogues acerbes que ses histoires, ce qui fait de ses personnages des êtres bourrés de failles, de blessures, d’angoisses profondes. Son héros, on commence à bien le connaître, vit mal la vacuité de son existence, mais ne parvient jamais à s’en départir. Il aime être le héros, mais se complaît dans l’autoflagellation. Il se vante d’être un self-made-man (ou plutôt self-made-horse), mais blâme la Terre entière pour son incapacité à être heureux. Rarement la dépression et la mélancolie n’avaient été abordées de la sorte et sur ce ton.

Un passé tragique

Avec cette saison 4, BoJack Horseman réitère l’exploit et nous offre une plongée aux origines du mal (et du mâle). Notre héros est ce qu’il est parce qu’il est le produit d’une éducation malsaine et d’un environnement sans amour et où certaines émotions sont presque taboues. Dans l’épisode 11, intitulé "Time’s Arrow", on a la confirmation de ce que l’on pressentait : sa mère, Beatrice, s’est construite sur les mêmes fondations, pernicieuses et dépourvues d’affection. Une backstory qui commençait à se révéler dès l’épisode 2, "The Old Sugarman Place". BoJack Horseman tente de temps en temps de changer la perspective adoptée dans un épisode. Pour celui-ci, la série s’est donc à nouveau essayée à un exercice de style (la saison passée avait aussi son acte de bravoure scénaristique avec "Fish Out of Water", l’épisode 4 de la saison 3).

BoJack, qui a ses propres problèmes à gérer – il est peut-être le père biologique de la jeune Hollyhock – ne supporte plus la présence de sa mère, pour laquelle il nourrit beaucoup de rancœur. Il décide alors de l’abandonner dans une maison de retraite miteuse. Beatrice Horseman est sénile et sa démence l’emporte dans ses souvenirs. L’histoire se transforme alors en une sorte de rêve éveillé, un voyage dans le passé où bien des détails ont été effacés. On découvre que petite, Beatrice était une enfant vive mais "trop" émotive aux yeux de son père. Elle a grandi dans un milieu bourgeois, où les démonstrations d’affection sont perçues comme inappropriées. Sa mère, elle, est devenue un véritable zombie.

Car voyez-vous, en ce temps-là, une femme dépressive était aussitôt diagnostiquée "hystérique". Une pathologie qui révélait la misogynie d’une époque et du milieu médical, puisque le mot "hystérie" vient du terme grec "hùsteros", signifiant les entrailles, la matrice utérine. Le père de Beatrice a donc fait interner sa femme, qui fut lobotomisée et, à partir de cet instant, n’a plus jamais été tout à fait elle-même.

Dans les méandres de l’esprit

L’épisode choisit donc de remonter le temps du point de vue de Beatrice, en explorant des fragments de souvenirs dont les détails ont fané. Les visages restent flous, le décor incertain, et les enseignes lumineuses deviennent confuses, comme la sortie de secours qui devient "XITE" au lieu d’ "EXIT", ou le "GRAND HOTEL" se transformant en "GRNAD HETOL". Autant de signes d’une mémoire qui s’égare mais aussi d’un esprit qui perd prise. Les souvenirs sous forme de flash-back sont l’un des ressorts les plus utilisés en fiction pour établir la backstory d’un personnage ou révéler au spectateur des éléments d’intrigue enfouis. En série ou en film, on a droit dans la plupart des cas a des séquences vaguement embrumées, ou avec un petit filtre sépia pour marquer le passage du temps.

Pourtant, ce que fait BoJack Horseman avec cet épisode, c’est du jamais vu. Et les trouvailles visuelles ne sont pas là que pour faire joli. On pense au travail de puzzle de Michel Gondry sur Eternal Sunshine of the Spotless Mind, un film qui a évidemment inspiré le créateur de BoJack Horseman, Raphael Bob-Waksberg. Il raconte à Vulture : "Eternal Sunshine est vraiment un film dont on a beaucoup parlé, surtout quand on se demandait comment représenter ce qu’il se passe à l’intérieur d’un esprit qui perd la mémoire."

Les souvenirs s’étiolent

Avec le personnage d’Henrietta, par exemple, la série nous propose un autre degré de lecture. Comme la masse d’anonymes flottant dans les souvenirs de Beatrice, sa servante n’a pas de visage. Mais celui-ci n’est pas flou, il est dissimulé sous un gribouillis. Ça n’a l’air de rien comme ça, mais ce coup de crayon est révélateur du mépris de la mère de BoJack pour celle qui paraît pourtant être une personne un peu nunuche au début, mais gentille et vulnérable. Ce gribouillis, c’est le même que Beatrice associe aux majordomes qui brûlent tous ses jouets un peu plus tard. Un souvenir traumatisant pour la petite fille, punie d’avoir trop "ressenti".

On découvre qu’Henrietta est tombée enceinte du maître de maison, et que ce dernier, tout penaud et lâche qu’il est, a demandé à sa femme de régler le problème. Ce gribouillis apparaît désormais comme une expression pure de la colère, comme le ferait un enfant. Beatrice a alors accompagné sa bonne à l’hôpital pour qu’elle accouche, avant de donner son enfant à l’adoption. Ce déchirement d’une mère, c’est aussi celui d’une petite fille à qui on a tout enlevé, et qui a retenu la leçon ensuite, puisqu’elle a décidé de ne plus jamais rien donner.

Cet épisode dévoile pourquoi Beatrice, dont le père a fait lobotomiser sa mère (selon lui, il n’a pas été "conditionné" pour gérer les humeurs des femmes), et que le mari a trompé avec la servante pour la laisser ensuite résoudre la "situation", a un profond ressentiment envers les hommes, et donc, envers son propre fils. BoJack, qui n’a aucune idée de ce qui se trame dans la tête de sa mère à cet instant, n’a pas fait ce chemin avec nous.

Mais alors qu’il est encore exaspéré au moment d’abandonner sa mère à l’hospice et semble n’éprouver aucun regret, lorsqu’on le retrouve à la toute fin de l’épisode, quelque chose a changé. Il réalise la vulnérabilité de cette femme à cet instant et que sa vraie prison, ce ne sont pas les murs de cette sordide maison de retraite, mais ses souvenirs. Et parmi eux, comme on l’a vu, il y a beaucoup de traumatismes qui s’entrechoquent. Il décide alors de changer le décor et se sert de sa démence pour l’emmener ailleurs, dans sa tête, à un moment agréable de sa vie. Beatrice sourit, son esprit peut se reposer.

BoJack Horseman continue d’explorer la narration, de distordre son discours, de briser les conventions visuelles, bref, de révolutionner le genre de la comédie d’animation. Rien que ça. Rarement une fiction aura été capable de si bien représenter les souvenirs qui s’effacent et la confusion d’un esprit qui subit les outrages du temps. Et la performance n’est pas seulement technique, elle ne se contente pas d’exécuter ses figures de voltige à la perfection, elle provoque les émotions d’un public qui ne saurait rester insensible devant tant de grâce et de précision.