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Après les avoir fait émerger, la Peak TV va-t-elle tuer les séries de super-héros ?

Si le genre a connu un essor sans précédent ces dernières années, une offre de séries en perpétuelle expansion pourrait causer sa perte.

L’heure est grave pour nos justiciers. Si l’on en croit les quelques rudiments de physique-chimie appris au lycée, une bulle que l’on gonfle de façon continue finit toujours par exploser. C’est la prédiction que fait John Landgraf, le président de la chaîne FX, concernant les séries depuis des années aux journalistes américains qui viennent écouter religieusement ses speechs légendaires lors des conférences de presse de la TCA. La Peak TV, cette quantité astronomique de séries (près de 455 en diffusion sur la télé américaine en 2016 !) à l’antenne, serait donc cette bulle prête à céder. Mais c’est aussi à elle que l’on doit l’éclatement du public (pas franchement un avantage pour les networks qui voient leurs audiences se réduire comme peau de chagrin), et donc des chaînes qui ont dû se remettre en question pour proposer, non pas plus de contenus mainstream, mais davantage de séries de niche, ou du moins, avec des cibles plus restreintes. On a pu ainsi constater l’émergence de certains genres et formats, la renaissance de l’anthologie, etc.

Et tandis que ce phénomène grandissait, et parce que la télévision américaine sait toujours flairer les bons coups et s’inspirer des tendances des salles obscures, les gros blockbusters cinématographiques ont donné des idées à certains. Résultat, il n’y a jamais eu autant de séries de super-héros sur le petit écran – on parle toujours de la télé US, les justiciers étant quasi absents en Europe, et après tout, ils sont un pur produit made in America ! Mais qu’ils avancent masqués ou non, avec des capacités surhumaines ou pas, ceux qui étaient il n’y a encore pas si longtemps l’apanage des geeks pourraient bientôt redescendre de leur piédestal. Car comme le dit si bien le journaliste du Hollywood Reporter, Tim Goodman : "The Peak TV bubble hasn’t burst, but it’s leaking" ("La bulle de la Peak TV n’a pas encore éclaté, mais elle a des fuites").

L’essor des super-héros

Il fut un temps (que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) où la Comic-Con de San Diego était un temple réservé aux geeks. On vous parle des vrais geeks, pas ceux de The Big Bang Theory réduits à des stéréotypes pour rassurer "les autres" devant leur écran. Les aventures en comics étaient réservées à un cercle d’initiés qu’Hollywood regardait de haut avec un certain mépris. Mais ça, c’était avant. Aujourd’hui, les blockbusters de super-héros sont devenus mainstream, des rouleaux compresseurs du box-office dont les studios ont bien compris l’intérêt commercial. Un geek, même un "faux" geek, ça consomme. Ça achète des produits dérivés en veux-tu, en voilà. Même celle qui écrit ces lignes ne peut résister aux derniers goodies à la mode, Funko Pops, T-shirts, tote bags à l’effigie de ses chouchous…

En 2000, les X-Men ont changé la donne. Non pas que les sagas du genre étaient absentes des salles obscures avant, mais le film de Bryan Singer a décomplexé pas mal de monde… et a un peu ouvert la boîte de Pandore. La suite, on la connaît, Marvel est désormais plus connu du grand public pour ses films que pour les comics dont ils s’inspirent depuis près d’un demi-siècle pour certains. DC Comics, son légendaire concurrent, n’a pas tardé à réclamer sa part du box-office. Depuis, d’un côté comme de l’autre, la moindre sortie en salle devient un événement et ces films sont programmés longtemps à l’avance, et tournés à la chaîne.

Si la télé a pris son temps pour s’emparer du phénomène, elle ne lâche désormais plus le morceau. L’un des gros avantages, en dehors du fait que ces séries surfent sur le succès des films, c’est que l’écriture épisodique des comics est bien plus adaptée au format télé. La transition d’un média à un autre se fait donc sans encombre et la série offre bien plus de place aux super-héros pour vivre leurs aventures. Du coup, la télé en profite. Jamais autant de justiciers ne s’étaient tiré la bourre en même temps, parfois sur la même chaîne ou plateforme.

La CW et DC Comics, un mariage heureux

Il n’y avait pas eu de série (live) Marvel à la télé depuis 1982, avec la fin de L’incroyable Hulk, et ce jusqu’en 2013 avec Agents of S.H.I.E.L.D. (à l’exception timide de Mutant X). Quant aux fictions DC, elles ont toujours plus ou moins squatté l’antenne au fil des ans, mais jamais avec autant de renforts. C’est surtout Arrow, sur The CW qui a ouvert la marche. S’en est suivie une véritable épidémie, toujours sur cette chaîne, avec The Flash, puis Supergirl (d’abord sur CBS, la maison mère) et Legends of Tomorrow, toutes appartenant à DC Comics. Le deal est juteux, les audiences se tiennent, et cet essor a fait de Greg Berlanti, leur producteur exécutif, un homme heureux mais débordé.

Et très vite, l’idée de copier le succès ciné des Avengers fait son chemin… Et si on essayait de cumuler les forces de tous nos super-héros pour en faire un super crossover événement ? Eureka ! Naturellement, cette Justice League du pauvre n’a pas d’ambition démesurée et restera dans la lignée de ce que The Flash, Arrow, Supergirl et Legends of Tomorrow savent faire de mieux : du fun, pas toujours finaud, des bons sentiments, de l’héroïsme exacerbé et un divertissement honnête. Pas simple, toutefois, de faire converger ces quatre séries distinctes, surtout quand l’une d’entre elles a eu la bonne idée (non) de faire mumuse avec les multiverses (coucou Barry Allen). Un problème auquel se heurtera aussi le mariage de Netflix et Marvel, mais on y reviendra plus tard. La prochaine qui viendra allonger cette liste (mais qui ne sera pas produite par Berlanti), c’est Black Lightning, avec 13 épisodes au compteur et prévue pour début 2018.

Fort heureusement, on nous assure qu’il n’y a, à ce jour du moins, aucun plan pour un futur crossover avec les autres. On respire un peu. Non pas que l’exercice soit indigeste, mais il requiert un peu plus que de la bonne volonté et du fan service. Mark Pedowitz, le président de la CW, est quant à lui plutôt serein, et ne voit aucun souci à ajouter toujours plus de super-héros à son catalogue :

"Nous estimons avoir la meilleure programmation de super-héros. On n’a jamais plus de quatre séries DC en même temps, on utilise toujours un système de rotation. Et ça durera aussi longtemps que les gens veulent regarder ; la qualité est essentielle dans ce cas."

Oui, tant que les gens sont devant leur poste, ça continuera… Sauf que la CW n’est plus la seule à proposer une pleine écurie de justiciers masqués. Oh bien sûr, ABC a Agents of S.H.I.E.L.D., lancée en 2013, mais le show inspiré des Avengers se fait plutôt discret, en dépit d’une qualité constante. Et FOX a Gotham, un préquel de Batman qui tire surtout son épingle du jeu grâce à ses méchants mais n’a du coup plus grand-chose à voir avec une série de super-héros (tant que Bruce Wayne n’a pas atteint la puberté, c’est chaud). En réalité, c’est non seulement chez le concurrent Marvel que l’on trouve un autre modèle du genre de la CW, mais aussi sur une autre plateforme, non soumise aux pubs et peu regardante des audiences (enfin ça, c’est qu’on nous dit) : Netflix.

Netflix et Marvel, le couple parfait

En 2015, le mariage Netflix et Marvel a lieu, sous le regard à la fois ému et inquiet de millions de geeks qui vont voir sur le petit écran les aventures du Diable de Hell’s Kitchen, Daredevil, tout en gardant à l’esprit le flop intersidéral du film de Mark Steven Johnson. Et c’est un succès ! La série est soignée, plus adulte que ce que propose la CW, plus urbaine que ce que fait Marvel au cinéma, avec une vraie identité visuelle… De quoi inspirer la plateforme de streaming d’en commander d’autres. Viendront alors ensuite Jessica Jones, Luke Cage, Iron Fist (dont la qualité laisse nettement plus à désirer), jusqu’à culminer, eux aussi, dans une série qui les réunit contre le mal : The Defenders.

Là encore, un souci se pose. Si nos héros parvenaient à remplir leur mission séparément, dans des univers très distincts, et chacun avec des qualités différentes (séduisant du même coup un public également différent), les rassembler à l’écran s’avère périlleux. Les shows rencontrent finalement les mêmes problèmes structurels que celles de la CW : de la bonne volonté, beaucoup de fan service, mais dès qu’il faut faire se croiser toutes ces trajectoires, on s’embourbe dans des scènes d’exposition et on a bien du mal à comprendre ce qui justifiait d’assembler une telle dream team (si ce n’est, encore une fois, pour faire plaisir aux spectateurs).

Et là, les critiques élogieuses des débuts se sont transformées en véritables questionnements : a-t-on atteint les limites de cette union Marvel-Netflix ? Est-ce simplement un problème d’écriture ou la pression commerciale est-elle trop forte pour nos super-héros ? Est-ce que les plans de la plateforme sur le long terme pour Daredevil et compagnie ne se feront pas au détriment du côté artisanal ? Greg Berlanti, le Shonda Rhimes des super-héros, va-t-il devoir se reconvertir ? La bulle protectrice et euphorique dans laquelle se sont enveloppés nos justiciers n’est-elle pas à deux doigts de nous péter au visage ? Si c’est le cas, tout le monde n’a pas reçu le mémo.

La relève

Dans les mois qui viennent, une nouvelle vague super-héroïque va frapper nos téléviseurs. Black Lightning, dont on vous parlait plus haut, sera vite rejointe par Inhumans sur ABC, The Gifted sur FOX, Krypton sur Syfy, ou encore Titans sur TNT. Et ce ne sont que les projets commandés ! Aucune idée du nombre de scripts du même genre qui traînent dans leurs cartons en attendant d’être sortis de leur léthargie.

Au milieu de ce marasme dont seuls deux gros acteurs tirent les ficelles, il existe heureusement un entre-deux salutaire. En début d’année, Legion, la première, a su s’affranchir de l’uniformisation du genre en proposant une relecture totalement dingue et poétique de ce spin-off de X-Men. Noah Hawley aurait réconcilié les personnages de comics avec les sériephiles les plus pointus (entendre : complètement fermés à ce type de fantaisies surnaturelles). Dans une tout autre démarche, The Tick, dont la saison 1 vient de débarquer sur Amazon Prime, embrasse à fond le kitsch pour mieux mettre l’accent sur la tendresse, l’humour, et redonner ses lettres de noblesse au sidekick malgré lui.

Et c’est sans doute là que la série de super-héros trouvera son salut : dans une approche différente, un point de vue unique. C’est d’ailleurs la seule échappatoire pour n’importe quelle série qui veut se distinguer en pleine Peak TV, tous genres confondus. Si nos justiciers veulent s’élever au-dessus de la masse informe qui leur sert désormais de piste d’atterrissage, pour ne pas connaître le même sort que le polar scandinave (le fameux Nordic Noir) dont chaque nouvelle fiction est un fac-fsimilé de la précédente, il leur faudra innover, quitte à s’émanciper de l’escarcelle DC Comics ou Marvel.