En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de nos cookies afin de vous offrir une meilleure utilisation de ce site internet. Pour en savoir plus et paramétrer vos cookies, cliquez ici.

Frank Spotnitz : "Le sujet le plus important de The Man in the High Castle est la condition humaine"

A l'occasion du Toulouse Game Show, Biiinge a pu s'entretenir avec Frank Spotnitz, le showrunner de l'une des séries plus passionnantes de l'année, The Man in The High Castle

On vous en parlait la semaine dernière dans une critique des premiers épisodes. Lancée par Amazon le 20 novembre dernier, la série The Man in The High Castle est une adaptation du roman éponyme de Philip K. Dick, dans laquelle la Seconde Guerre Mondiale a été gagnée par les Nazis et les Japonais.

Occupés, les Etats-Unis ont été partagés entre les vainqueurs. Scénariste américain chevronné, Frank Spotnitz (X-Files, Hunted, Strike Back) a imaginé cette adaptation en série. Et il a pleins de choses à en dire. Rencontre.

Marion Olité pour Konbini

Frank Spotnitz, le showrunner de The Man in the High Castle (Marion Olité pour Konbini)

Biiinge | La série The Man in the High Castle a été proposée à plusieurs chaînes du câble et à des networks, sans succès.

Frank Spotnitz | Oui, le projet avait déjà un long passif avant que je n'arrive dessus. Il était en gestation depuis cinq ans. J'ai écrit ma version il y a bien trois ans. Elle a été proposée à Syfy, qui a dit non. Le producteurs étaient à deux doigts de perdre les droits d'adaptation du roman quand Amazon a dit oui.

Le roman de Philip K. Dick ne compte justement que 240 pages. Comment avez-vous travaillé pour produire une première saison de dix épisodes ?

Effectivement, le roman ne comprend pas beaucoup d'intrigues différentes. Et il n'a pas la partie new-yorkaise que j'ai imaginé. Je me suis concentré sur l'essence du livre. Je me suis attaché à dégager ce qu'il voulait dire, et à élargir les idées déjà présentes. J'ai crée de nouveaux personnages.

Dans la série, tout le monde cherche des films tandis que dans le roman, c'est un livre sur lequel il faut mettre la main. J'ai essayé de donner de la consistance à ce que j'ai lu. En tout cas, c'était très important pour moi de ne pas changer le sens du roman.

"On a tendance à regarder les nazis comme des personnages de cartoons, mais il s'agissait de personnes réelles."

Pourquoi avoir changé le roman en une série de films d'archive ?

Pour la série, je trouvais que c'était beaucoup plus puissant de montrer visuellement des images où l'on a gagné la Guerre, que d'entendre parler d'un livre qui a été écrit. Et puis ces images résonnent de façon particulière chez les spectateurs, puisque nous les avons vu toute notre vie. Il y a quelque chose de l'ordre de la résilience.

Dans le roman de Philip K. Dick, il est question de réalités alternatives. Je trouvais cela assez intéressant que les personnages voient le monde dans lequel on vit actuellement.

©Amazon

©Amazon

Vous avez imaginé de nouveaux personnages pour la série. Quel est votre favori ?

Je les aime tous ! Les deux principaux personnages que j'ai inventé sont le chef de la police japonaise du Kempitai, l'Inspecteur Kido, et à New-york l'Obergruppenführer John Smith, un nazi américain. Pour ce dernier, on parle d'un méchant, mais c'était important pour moi de ne pas nier son humanité. Il reste un être humain, qui aime profondément sa famille. Il est bon dans son travail en plus !

On a tendance à regarder les nazis comme des personnages de cartoons, mais c'étaient des personnes réelles. Pire, certains d'entre eux étaient "gentils" dans l'intimité. On pouvait se dire : "qu'il est sympa ce type" ! Les gens qui commettent des actes horribles ont tendance à rationaliser. Ils compartimentent et peuvent être charmants dans la vie. Ca m'a paru important de montrer cela.

"Dans cette société, la cruauté et la haine ont été institutionnalisées."

On pourrait se dire au premier abord : "je ne ferai jamais ça !", sauf que tout le monde peut en arriver à faire des choses horribles. Nous devons toujours rester sur nos gardes face au fascisme et à la cruauté humaine. Pas seulement les Allemands, mais toutes les cultures. C'est ce que je voulais montrer dans la série.

Vous avez des personnages plutôt nuancés, et d'autres résolument méchants, qui semblent sortir d'un film de Tarantino. Comment avez-vous réussi à conserver un équilibre entre ces deux types de caractérisation ?

Le chasseur de prime (joué par Burn Gorman, ndlr) est pour moi le personnage de pur méchant par excellence, car c'est un sociopathe. Il est psychologiquement dérangé et ne ressent pas certaines émotions. C'est aussi une façon de montrer que dans ce monde, ce genre de comportement est récompensé.

©Amazon

©Amazon

Un sociopathe peut avoir une carrière prometteuse dans cette société car la cruauté et la haine ont été institutionnalisées. Ce personnage est particulièrement effrayant car rien ne peut le raisonner. On ne peut rien faire contre lui, comme le montre la scène où il va voir le libraire juif. Cela dit, une grande partie du show évolue plutôt sur des nuances de gris.

The Man in the High Castle est une uchronie [principe de réécriture de l'Histoire en modifiant un événement, ndlr]. Avez-vous consulté l'avis d'historiens ?

Tout à fait. Avant de commencer à écrire le pilote de la série, j'ai contacté trois historiens experts sur la période nazie. Le but était de comprendre ce qui se serait passé selon eux si l'Histoire avait changé. Je voulais savoir comment Hitler aurait pu gagner la Seconde Guerre Mondiale, et quelle société il aurait tenté de construire.

"Comment s'accroche-t-on à son humanité au milieu d'une société inhumaine ?"

Au fur et à mesure de l'histoire, on a la partie japonaise qui vient se superposer à celle du nazisme. J'ai donc aussi consulté des experts de la culture nippone et un linguiste pour tout lire et donner une unité à la série.

Le show brasse des sujets passionnants, comme le concept de résistance, le choc des cultures japonaises, allemandes et américaines, la vie d'une société non-démocratique... Quel est le thème de la série qui a le plus d'importance à vos yeux ?

Il y a en effet de nombreux thèmes, mais le sujet le plus important de The Man in the High Castle à mes yeux est la condition humaine : "Qu'est-ce que ça veut dire d'être humain ?", "comment s'accroche-t-on à son humanité au milieu d'une société inhumaine ?", "comment répondre à cela sans perdre sa propre humanité"... Je trouve que ces questions sont particulièrement pertinentes dans le contexte actuel.

Oui, la série a en effet une résonance particulière, quelques jours après les attentats de Paris et au moment où l'on observe une montée des extrémismes en Europe.

J'étais en week-end à Rome au moment des attentats, mais je vis à Paris. Je crois que la série oblige à s'interroger sur ses valeurs. Les gens qui ont commis ces actes atroces et haineux à Paris ont une idéologie. Elle est horrible, violente et pleine de haine. Elle tue des gens innocents pour la seule raison qu'ils sont différents.

Je pense que le show invite le public à réfléchir à leur propres idéaux. Parfois, on a tendance à oublier que notre idéologie ne concerne pas le shopping ou se faire de l'argent. On fait partie d'une civilisation plus forte et plus profonde que cela.

Notre civilisation est bâtie sur l'idée de justice, de liberté, de compassion. Ce sont des valeurs très puissantes. Chaque génération doit se souvenir de ces valeurs et se battre pour elles, avec force. Et sans peur, car la peur fait prendre aux gens des décisions catastrophiques.

©Amazon

©Amazon

Un dialogue de la série illustre bien cette réflexion : "Evil triumphs wen good men do nothing." ("Le mal triomphe quand les hommes bons ne font rien.")

Oui, c'est une phrase du philosophe Edmund Burke. Le roman dit la même chose : rien n'est inévitable. Mais ça ne va pas de soi que les gentils gagnent. Nous devons faire en sorte que le bien triomphe. La raison pour laquelle les Nazis ont perpétué l'Holocauste, c'est parce qu'il n'y avait pas assez de gens pour dire stop.

Mais j'ai de l'espoir. Je reste positif quant à l'avenir. J'ai été très ému par la façon dont les Français ont réagi à ces attaques. Tout le monde est encore sous le choc, mais les gens sont déterminés à ne pas se laisser abattre par la peur.

C'est une tragédie bien sûr, mais aussi une opportunité de se souvenir de qui nous sommes en tant qu'être humain. Nous sommes des êtres civilisés, et je n'ai aucun doute sur le fait que nous gagnerons face à la haine.

Le sujet de The Man in the High Castle reste très sensible. La récente polémique suite à la campagne promo de Amazon (qui a tapissé le métro new-yorkais de drapeaux "americano-nazis") le prouve. Comment avez-vous réagi face à ça ?

Cette polémique m'a attristé. J'ai vraiment essayé d'être le plus respectueux possible dans la série. J'ai fait très attention à la façon de traiter ce sujet, qui est très dangereux. Je ne veux surtout pas polariser les gens, ou les énerver. Je veux provoquer des émotions et faire réfléchir.

"On m'aurait demandé mon avis sur la campagne de promotion, je leur aurais dit : "S'il vous plait, ne faites pas ça."."

C'est un show très compliqué à promouvoir. Je vois ce qu'Amazon a tenté de faire, mais je ne savais pas du tout qu'ils allaient placer ces publicités là. On m'aurait demandé mon avis, je leur aurais dit : "S'il vous plait, ne faites pas ça.". Le Président de l'Anti-Defamation League (une association de lutte contre l'antisémitisme, ndlr) a dit une chose très vraie, c'est que ces symboles sont dangereux pris hors-contexte. Ils doivent absolument être remis dans le contexte de la série.

Pensez-vous que The Man in the High Castle puisse devenir pour vous ce que Breaking Bad est à Vince Gilligan, en un mot, votre chef-d'oeuvre ?

Je ne peux pas décider de ça (rires). D'autant que je ne suis pas encore sûr d'avoir une deuxième saison. Vous savez, c'est peut-être dur à croire, mais j'ai aimé tout ce que j'ai fait jusqu'ici ! Et je ne sais pas comment l'audience va répondre au show. Parfois, on a de très bonnes surprises, d'autres fois non.

C'est vrai que les résultats du pilote ont été très encourageants [c'est le pilote le plus vu de l'histoire d'Amazon Prime], donc je ne peux qu'espérer un succès comparable. Je ne sais pas si The Man in the High Castle sera mon chef-d'oeuvre, mais je peux vous dire que je ferai tout pour !