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Le full frontal dans les séries : de la sexposition à l’acte politique

Est-ce que trop de chatte tue la chatte ? Et pourquoi le pénis se montre-t-il aussi timide ?

Le full frontal, cette nudité totale et de face dont nous gratifient régulièrement les chaînes câblées US, rassemble à lui seul tous les paradoxes de la société américaine : des mœurs qui se libèrent mais sont toujours énormément entravées par le puritanisme ; des productions télé parmi les plus audacieuses, mais contrôlées par des instances de censure ; des séries plus violentes que jamais mais où pénis et vulves sont aux abonnés absents ; une industrie qui commence peu à peu à prendre conscience de son sexisme et tente de renverser la vapeur, mais qui s’étonne encore dès qu’un acteur se met à poil (et ils sont rares, les acteurs de premier plan, à vouloir le faire), alors que des centaines de consœurs l’ont fait avant lui sans provoquer le moindre émoi.

Le full frontal n’est pas juste là pour titiller notre libido, et une nouvelle garde de showrunners et showrunneuses compte bien faire passer le message. Dans les séries américaines, qu’on se le dise, une bite n’est jamais juste une bite, et trop de chatte tue la chatte.

Tous à poil !

La première chose que l’on remarque avec la nudité totale dans les séries, c’est que, tout d’abord, seule les chaînes câblées y ont droit. Désolée, mais ce n’est pas demain que vous verrez autre chose que les abdos, ou éventuellement un début de fesses, de Jack Falahee dans How to get away with murder, ou qu’on apercevra le moindre bout de sein de Priyanka Chopra dans Quantico. La pudeur fait loi sur les networks. Le puritanisme américain est passé par là et des organismes comme la Federal Communications Commission (sorte de CSA ultrastrict) ou encore le Parents Television Council (un lobby de parents bien trop inquiets et constamment outrés), sont chargés de surveiller que, même à une heure tardive, aucune zone pubienne ne vienne heurter la sensibilité des téléspectateurs. Pas de toison, pas de téton, pas de zob, pas de minou… bref, direction le câble et sa totale permissivité ?!

Pas tout à fait. Même dans cet eldorado télévisuel où, théoriquement, tout est autorisé, il existe une dose d’autorestriction. Et dans ce cas précis, si l’on freine parfois des quatre fers pour montrer des gens à poil, la réticence concerne essentiellement les organes de ces messieurs. Bien sûr, nombre de séries se sont illustrées par leur utilisation de la nudité et, pour certaines, même, exclusivement masculine, comme Oz, qui le faisait surtout par souci de réalisme. Dans un contexte carcéral, quand on est nu, on est soit vulnérable, soit tout-puissant.

On pense aussi à Rome ou Spartacus, assez égalitaires quand il s’agissait de montrer des sexes. Que voulez-vous, les orgies et les gens à poil, c’est un peu le fonds de commerce des péplums. L’exposition y tenait le même rôle que la violence extrême : servir de défouloir et choquer. Dans Westworld, l’approche est intéressante car désincarnée, comme on vous en parlait. Les hosts sont toujours nus face à leurs créateurs et maîtres. Dépourvus de toute humanité, et donc de leur dignité, ils sont à la merci des techniciens du parc. On se souvient également avec émotion du full frontal d'Eric Northman et des sentiments contradictoires qui nous agitaient alors, à la toute fin de la saison 6 de True Blood. Notre beau viking qui chillait sur sa chaise longue avec un bon bouquin, perdu au milieu d'un désert enneigé, nous prouvait enfin à quel point il était bien plus sexy que ce veau de Bill. Hélas, ce bain de soleil signait aussi son arrêt de mort, du moins c'est ce que l'on croyait. Et la surprise d'admirer ce pénis suédois était aussitôt remplacée par l'angoisse de ne plus jamais revoir le bellâtre, tandis qu'il carbonisait sous nos yeux.

Mais l’industrie hollywoodienne étant majoritairement dominée par des hommes, rien d’étonnant à ce qu’elle soit plus encline à montrer des monts de Vénus que des pénis. C’est donc la deuxième chose à noter quand on parle de full frontal : les femmes sont plus souvent exposées que les hommes. Une inégalité flagrante qui est le produit… – vous l’avez deviné – du patriarcat.

Sexposition

Mais s’agit-il pour autant de tomber dans l’excès opposé et d’inonder nos séries câblées de mecs à poil ? Évidemment non. D’ailleurs, si les femmes nues font souvent tapisserie ou sont là pour exciter le male gaze, l’inverse n’est pas vrai et ces messieurs sont clairement desservis par leurs rares apparitions en tenue d’Adam. Tobias Menzies, qui incarne le terrible Jack Randall dans Outlander, peut en témoigner. Dans une scène de la saison 1, son personnage tente de violer Jenny, la sœur de Jamie. Mais en dépit d’un astiquage énergique, il reste mou. Jenny éclate alors de rire devant l’impotence de son agresseur, humilié. L’acteur revient, pour Vulture, sur cette scène particulièrement rare en télévision :

"Je n’ai pas de cache-sexe parce que l’intérêt de la scène, c’est 'est-ce qu’il peut bander ou pas ?' Et si la nudité est nécessaire à l’histoire, je n’ai aucun problème avec ça."

Le pénis, quand il est représenté à l’écran, est, dans 99,9 % des cas, au repos. Les 0,01 % restant sont des prothèses ou des effets spéciaux. Voilà donc, messieurs, comment les séries vous voient : capables des pires violences, mais irrémédiablement flasques, quand, au même moment, les corps féminins sont affichés sans la moindre pudeur et érotisés. Ça va peut-être finir par rentrer un jour : le sexisme qui touche directement les femmes cause aussi des dommages collatéraux aux hommes et à la façon dont on représente la masculinité. Et la plus schizophrène des séries en la matière est sans conteste Game of Thrones.

Longtemps critiqués pour leur traitement des personnages féminins et la sexposition dont elles font invariablement l’objet, les showrunners ont réagi. Hélas, ils ont apporté une réponse tout aussi sexiste à un problème qui l’était déjà. Les rares messieurs à jouer les nudistes dans la série sont (oui, on peut les compter sur les doigts d’une main) : Hodor, à l’épisode 8 de la saison 1 (mais c’est une prothèse), Theon à l’épisode 5 de la saison 1, un ou deux mecs random dans le bordel de Littlefinger, et enfin, un autre anonyme, à l’épisode 5 de la saison 6, qui nous fout son chibre mou sous le nez, en plein écran, avec des verrues pour couronner le tout. Non, vraiment, on s’en serait passé. La preuve que D.B. Weiss et David Benioff n’ont pas compris, ou ne veulent pas entendre, ce qu’on leur reproche.

Mais il faut leur reconnaître un léger mieux en la matière depuis deux saisons environ. Une fois tous les cent ans (on exagère à peine), Game of Thrones a donc une épiphanie concernant le full frontal féminin, qu’elle exploite d’habitude largement pour son seul intérêt décoratif (alors qu’un pénis mou est souvent présenté de façon cocasse). Elle se met alors à l’utiliser pour… – accrochez-vous bien – dire quelque chose. Dingue. D’abord, la nudité féminine est moins fréquente. Ensuite, et c’est d’autant plus important, quand elle est effectivement présente, elle a du sens. Elle n’est pas là pour objectifier celle qui se dévoile, mais pour signifier quelque chose. La célèbre "walk of shame" de Cersei (ce n’était d’ailleurs pas le corps de l’actrice Lena Headey mais une doublure) n’est pas là pour satisfaire le male gaze. De même pour Daenerys, dans l’épisode 4 de la saison 6, qui sort de la hutte en flammes du khal entièrement nue, mais surtout… intacte. La Mère des dragons n’est plus là pour être l’esclave des hommes (ni pour être reluquée par le téléspectateur). La force qui se dégage de cette scène finale ferait presque oublier que Daenerys, comme les autres héroïnes de la série, a été constamment objectifiée et maltraitée jusque-là.

Récemment, Game of Thrones a perdu une occasion de faire un full frontal qui serait assurément resté dans les mémoires. Non, on ne parle pas du zob de Jon Snow qui restera implacablement rangé dans son fourreau. Dans le deuxième épisode de cette saison 7, Missandei et Ver Gris partagent un moment d’une grande intimité. On est, il faut bien le dire, peu habitué à voir des scènes de sexe sensuelles (et consenties !) dans la série.

Ici, on a envie que les deux protagonistes prennent du plaisir. La caméra se focalise toutefois sur celui de Missandei qui se cambre sur le lit, gémit, pendant que son amant la satisfait. Serait-il si difficile de montrer un homme castré prendre son pied ? Mais comment le représenter ? L’extase masculine ne se résume pas à un pénis en érection et Game of Thrones aurait pu profiter de ce très beau moment de vulnérabilité, où nos deux protagonistes sont nus et se regardent mutuellement, pour accompagner le regard de Missandei et nous dévoiler les parties mutilées de Ver Gris. Non pas par sadisme ou voyeurisme, mais justement pour montrer qu’il n’en est pas moins viril et capable de faire jouir sa partenaire. Game of Thrones a tendance à se dégonfler côté pénis.

Un point pour Game of Thrones, qui a fait quelques progrès concernant le traitement des femmes, donc, mais il y a encore du boulot en ce qui concerne la représentation de la masculinité. Même Jon Snow, fantasme ultime pour beaucoup de fans, ou Jaime Lannister, ne nous feront pas les honneurs d’un petit full frontal. Les hommes sont des guerriers, on ne saurait compromettre leur virilité en montrant leur pénis au repos. Ceux qui ont été émasculés ne méritent donc même pas les faveurs d’une jolie mise en scène. Et c’est dommage, parce que là aussi, il y aurait matière à philosopher. Heureusement, d’autres séries sont montées au créneau pour exhorter les chaînes câblées à "libérer le pénis".

Free the penis!

Lena Dunham avec Girls, Sarah Treem pour The Affair, ou Jill Soloway avec Transparent et surtout, plus récemment, I Love Dick, ont ouvert la voie et ont fait du full frontal un acte politique et féministe. Une poignée de showrunners masculins leur ont emboîté le pas, comme les frères Duplass avec Togetherness, Damon Lindelof pour The Leftovers, Bryan Fuller sur American Gods ou, plus timidement, Ronald D. Moore avec Outlander. En août 2015, un an avant que le monde ne découvre le pilote de I Love Dick, Kevin Bacon encourageait ses potes à être moins timides face aux caméras, par souci d’égalité avec l’incessante sexposition dont sont victimes les femmes dans les séries (et au cinéma, bien entendu). "Free your bacon!" sonnait alors comme un cri du cœur, un hymne au zob et un juste retournement des choses. En avril 2016, Emilia Clarke, qui incarne Daenerys depuis 7 saisons, sans doute inspirée par ce message, exhortait à son tour ses camarades masculins à "libérer leur pénis !" Mais pour que les acteurs se baladent la verge au vent, il fallait leur écrire des scènes qui le leur permettent.

Dans le premier épisode de la saison 2 de The Affair, on ne tourne pas autour du pot. Helen est au lit avec son amant, Max, qui est complètement nu, et l’atmosphère dans la pièce est loin de l’érotisme auquel nous a parfois habitués la série. Sarah Treem explique ce choix à Buzzfeed : "Toute cette première scène se focalise sur le fait d’expérimenter le sexe avec quelqu’un qui n’est pas son mari, et à quel point ceci la déprime. Nous avons estimé que la nudité était appropriée pour montrer où elle en était à cet instant." Un peu plus tard, lors du press tour de la Television Critics Association, elle déclarait : "Nous ne voudrons jamais que cette série devienne une excuse pour montrer des corps de femmes qui ne serviraient qu’à exciter. On veut que ce soit le plus équitable possible."

Les frères Duplass, à la barre de Togetherness, ont sensiblement la même approche. La moitié du duo, Mark, s’est même littéralement mise à nu dans sa série, pour donner le change. Comme l’expliquent les deux showrunners, c’est devenu comme un jeu, qu’ils nomment "balls equality", dont la règle veut qu’à chaque paire de seins ou vagin à l’écran, ils doivent être prêts à sortir, eux-mêmes, le service trois pièces. Une bien belle philosophie à laquelle on ne peut qu’adhérer. Pourtant, là encore, un dernier tabou persiste. Une limite infranchissable : le pénis en érection.

Hard

Pendant que ces dames s’allongent langoureusement sur un lit, les seins au garde à vous et l’entrejambe offert, les acteurs, eux, en bons gentlemen, portent une "modesty sock". Une chaussette de modestie, oui oui, qui a deux utilités : cacher ce pénis que l’on ne saurait voir (pendouiller entre leurs cuisses), et dissimuler une éventuelle érection (ce qui pourrait s’avérer gênant pour tout le monde sur le plateau, bien que le phénomène soit parfaitement incontrôlable et naturel). Ayons donc une seconde de compassion pour ces hommes qui, en s’exposant de la sorte, pourraient en révéler plus qu’ils ne le souhaitent. Mais d’où vient vraiment cette peur, finalement irrationnelle, de l’érection ? Elle traduit une excitation longtemps considérée comme honteuse, en dehors des productions pour adultes.

Et c’est là que l’on touche à l’ultime tabou du full frontal : la différence entre l’art et la pornographie, c’est le braquemart. Damon Lindelof, le fier papa de The Leftovers, a mis ses acteurs à contribution dans sa merveilleuse série. Ainsi, Christopher Eccleston n’a pas hésité à se mettre à nu, pour montrer la vulnérabilité de Matt et sa recherche constante d’humiliation, mais aussi Chris Zylka, dans un contexte particulièrement sensible pour son personnage, après avoir été violé. Pour le showrunner, "la limite entre l’art et la pornographie, c’est de voir le sexe d’un mec. C’est ce que notre culture a décidé", déclarait-il dans les colonnes de Vulture.

Pour Sarah Treem, le sujet est aussi délicat : "On est plus protecteurs envers l’homme – va-t-il être en érection ? Avec les femmes, on ne voit que des seins et des poils pubiens. Les pénis, c’est un peu sacré." Lena Dunham dit qu’elle ne voit pas le rapport… L’actrice et showrunneuse ne s’est d’ailleurs jamais montrée pudique et, dans la dernière saison de Girls, a même donné un bain de soleil à sa chatte, qui le lui rend bien. Déconstruire ces idées préconçues serait donc un acte politique, et dans cet exercice, les séries donnent vraiment le tempo du progrès.

Bref, vous l’aurez compris, pour un full frontal égalitaire et sans complexe, des corps qui s’aiment, qui s’agitent, se montrent vulnérables ou en pleine possession de leurs moyens, qui expriment des choses ou veulent juste nous filer un coup de chaud… libérer le pénis, c’est bien, et c’est beau. Mais libérer l’érection ou faire prendre l’air à son minou dans les séries, c’est encore mieux !