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Game of Thrones est devenue un blockbuster américain (et c’est un problème)

Et vu l’état des blockbusters américains cet été, ce n’est pas un compliment. Attention, spoilers.

The Revenant 2 (© HBO)

Depuis sept ans maintenant, Game of Thrones est LE rendez-vous le plus mainstream des amateurs de séries. Le hit immanquable, à tel point que chaque année, les grands médias parisiens, qui ignorent l’art sériel quasiment toute l’année, reviennent diffuser leur petit marronnier : "Mais pourquoi GoT est-elle un tel phénomène ?" On a répondu à cette question jusqu’à plus soif : parce qu’elle dépeint des personnages complexes tantôt haïssables, tantôt terriblement attachants, parce qu’elle affiche une production value (les décors, les effets spéciaux) incomparable aux autres objets sériels mais bien à des films (les épisodes "Battle of the Bastards" ou "The Spoils of War" valent bien n’importe quelle scène du Seigneur des anneaux), parce qu’il y a du sang, du sexe et des larmes… Des twists fracassants qui vous laissent en PLS. Alors pourquoi cette septième saison nous laisse-t-elle une sensation fadasse, malgré toute la bonne volonté des dragons de Daenerys ?

Cette saison devait être celle de la jouissance suprême pour les fans : après avoir patiemment déplacé leurs pions, coup par coup, David Benioff et D.B. Weiss nous ont enfin emmené vers les deux plus grosses batailles attendues : celle contre les Marcheurs blancs puis celle pour la conquête du Trône de Fer. Jon et Daenerys sont enfin réunis, tout comme nos petits Stark. Tout ce que les fans attendaient est en train de se produire sous leurs yeux. Et c’est un drame. L’intrigue générale – pour le coup pas franchement complexe – a pris le pas sur la psychologie des personnages. Ce n’est pas pour rien que l’une des rares scènes marquantes de cette saison est celle de la mort d’Olenna Tyrell, antispectaculaire au possible. Ce moment intimiste en appelle aux tripes des personnages. Et rares sont les séquences cette saison – hormis celles, toujours aussi fascinantes et malaisantes entre Jaime et Cersei (saluons une nouvelle fois les géniaux Lena Headey et Nikolaj Coster-Waldau) – qui nous procurent encore des sensations pareilles.

Un dragon dans un magasin de porcelaine

Game of Thrones est devenue à la fois dramatiquement prévisible et incohérente, les signes d’un blockbuster américain contemporain en somme. Le paquet est mis sur l’action au détriment de la narration. L’accélération de l’intrigue, qui atteint son paroxysme dans l’épisode "Beyond the Wall" diffusé dimanche 20 août, donne lieu à des incohérences comiques. On n’a jamais vu un corbeau porter aussi vite un message à bon port. On n’a jamais vu un plan aussi vite et mal exécuté : allons donc chercher un White Walker au-delà du mur, là où tout le monde a peur de se rendre. Trouvons quelques bougres qui n’ont rien à faire d’autre que crever pour la bonne cause, de toute façon Jon Snow s’en sortira. Et si vraiment il est mal, on peut toujours sacrifier un dragon et son oncle Benjen Stark, qui débarque juste à temps pour lui donner sa vie. Mais combien de personnes ont perdu la vie pour sauver ce foutu Jon Snow ? Enfin, on n’a jamais vu une reine prendre une décision aussi inconsciente que partir avec ses trois dragons au secours d’un roi du Nord qu’elle est censée considérer comme illégitime (puisque c’est elle la reine légitime du royaume des Sept Couronnes).

Fais pas genre tu réfléchis Daenerys, tu vas lâcher tous tes plans pour les beaux yeux de Jon Snow. (©️ HBO)

Il ne faut pas être Einstein pour comprendre que derrière ces incohérences scénaristiques grosses comme un dragon se cache un sérieux problème de rythme. Imaginez si la vengeance de Cersei Lannister dans "The Winds of Winter" avait duré 30 secondes au lieu de 5 minutes, si on n’avait pas vu Joffrey ou Ramsay se comporter comme des monstres durant de longs épisodes… L’effet ne serait pas le même. L’intrigue de Game of Thrones a toujours avancé à un rythme particulier, critiqué par les plus impatients, et pourtant extrêmement bien maîtrisé jusqu’à cette saison 7. Si avant, elle prenait le temps de suivre ses différents protagonistes aux quatre coins d’Essos et Westeros, d’explorer en détail leur psychologie et leurs stratégies, la série semble démunie (et à travers elle, les showrunners) face à sa nouvelle identité.

Changement de paradigme

Car oui, Game of Thrones a radicalement changé depuis que tous les pions sont positionnés au bon endroit. Des distances qui nous paraissaient incommensurables sont tout à coup avalées en 5 minutes par Jon Snow quand, de leurs côtés, les Marcheurs blancs avancent depuis la saison 1 à la vitesse d’un escargot malade. Des relations (oui, c’est vous que je vise Jonerys) se tissent en 4 scènes et autant de clins d’œil aux fans (la scène de la grotte, Jon qui appelle Daenerys "Dany"), et certaines retrouvailles attendues tournent très court, omettant tout le passif des personnages (Tyrion et Jaime). Alors oui, tout ce temps économisé permet aux showrunners de proposer une grosse scène d’action, immanquablement spectaculaire, tous les deux épisodes. Visuellement, on en prend plein les mirettes, autant que devant le dernier volet de La Planète des singes. Mais en contrepartie, les protagonistes n’évoluent plus, perdent en saveur. On ne leur laisse plus le temps de réfléchir.

Viserion n’a pas dit son dernier mot. (©️ HBO)

On pourra pointer du doigt le fait que les scénaristes ne peuvent plus se reposer sur les écrits de George R.R. Martin, sauf que c’est le cas depuis la saison 6, date où les intrigues de la série ont dépassé celle des livres. Ceci dit, ce n’est pas une théorie à jeter complètement aux orties : l’écrivain avait peut-être plus précisément en tête les événements de la saison 6 (il a commencé à écrire un nouveau tome) que ceux de la 7. David Benioff et D.B. Weiss se retrouvent donc peut-être davantage en freestyle, et en plus pressés par le temps, ce qui donne lieu à des raccourcis assez grossiers et des scènes bizarrement aussi jouissives qu’elles sont prévisibles. Mince ! S’il y a bien une chose à laquelle GoT nous avait habitués, c’est à ne pas être prévisible ou formatée. Elle était déjà un blockbuster mais intelligent, intimiste, qui se créait ses propres règles. Elle avait fait la nique au cinéma US mainstream en montrant qu’une narration poussée et des personnages non conventionnels ne rebutent pas le spectateur. Et la voilà qui fait marche arrière dans sa dernière ligne droite, devenant petit à petit un de ces films estivaux qui donnent tout ce qu’un fan croit vouloir regarder.

Mais tout cela était prévisible, et le nouveau tome de George R.R. Martin sera peut-être du même acabit que la fin de la série. Parce que ce qui importait finalement dans Game of Thrones, ce n’était pas la destination, c’était le voyage.