Entre handicap et pouvoir, comment Game of Thrones déconstruit le mythe de l’homme tout-puissant

"Cripples, bastards and broken things."

Diminutions, mutilations, castrations… Une bonne partie des personnages du show fantasy a droit à un traitement assez barbare. Bien qu’elle soit avant tout un divertissement, la série Game of Thrones, adaptée de la saga littéraire Le Trône de fer de George R.R. Martin, donne aussi à réfléchir sur la société contemporaine. Littéralement "jeu des trônes", la série met surtout en avant un jeu des pouvoirs, qu’ils soient politiques, sexuels ou sociaux. Alors que Game of Thrones s’inspire de l’époque du Moyen-Âge, période où les hommes s’octroient tous les pouvoirs, elle a pourtant fait le pari de fragiliser ses personnages masculins, et ce, dès le début de la série.

Les femmes, elles, étaient réduites à certaines conditions : mères, épouses, esclaves ou prostituées, mais celles-ci prennent peu à peu l’ascendant sur leurs confrères masculins et, arrivés en saison 7, nous sommes désormais face à trois reines en fonction : Cersei Lannister, Sansa Stark et Daenerys Targaryen. Si ces femmes de pouvoir sont passées par l’épreuve du viol, un trope trop courant sur le petit et grand écran, leurs pendants masculins n’ont pas été épargnés, mais d’une autre manière. Ce qui révèle beaucoup de l’écriture de George R.R. Martin, de la psychologie et de la trajectoire de ses personnages mâles.

Dès le pilote, "Winter is Coming", on apprend à connaître Tyrion, à la fois épicurien reconnu et vilain petit canard des Lannister. On assiste aussi à l’accident de Bran Stark qui le rendra paraplégique. Le ton est donné : quand certains sont déjà brisés, d’autres le seront à leur tour. Et la liste des personnes handicapées dans la série est longue : de Hodor à Jaime Lannister, en passant par Theon Greyjoy et Jorah Mormont, mais aussi Lord Varys ou le Limier. Vous l’aurez remarqué, seuls les personnages masculins sont concernés par le handicap, à l’exception de Shireen Baratheon, dont la grisécaille a été stoppée très tôt, et Arya, aveugle pendant quelques épisodes, deux personnages féminins prépubères et "déféminisés". À travers ces mutilations et infirmités, Game of Thrones touche à la masculinité de personnages forts, principaux comme secondaires.

Un élément-clé de la narration

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Avec le personnage de Tyrion, interprété par Peter Dinklage, qui souffre de nanisme, on montre, comme rarement, un personnage handicapé tel qu’il est, avec son charisme et son humour. Game of Thrones a d’ailleurs été récompensée par un Media Access Award en 2013 pour sa représentation du handicap, de l’accessibilité à la description précise des conditions de handicap. Il faut dire que la série rassemble un grand nombre de personnages infirmes, au sens large, étant donné que toute forme de limitation d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques est considérée comme un handicap, si l’on se réfère à la loi n° 2005-102.

Florian Besson, professeur doctorant en histoire médiévale à l’université Paris-Sorbonne, estime dans l’ensemble que ces mutilations masculines sont intéressantes d’un point de vue narratif, car elles forcent ces personnages à se construire une nouvelle identité :

"Les personnages qui deviennent handicapés durant le récit – à la différence de ceux qui, comme Tyrion ou Varys, le sont d’emblée – perdent généralement l’attribut le plus emblématique de leur identité. L’exemple typique, bien sûr, c’est Jaime, qui se définit avant tout comme chevalier (plus encore que comme seigneur, puisqu’il refuse de devenir l’héritier des Lannister pour rester dans la Kingsguard) et qui perd sa main d’épée. Ces handicaps sont des failles, des fissures comme dans un rocher."

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Il est loin d’être le seul puisque d’autres personnages doivent eux aussi changer d’identité après une diminution ou mutilation qui les handicapent, comme Bran Stark, qui se rêvait chevalier et qui perd l’usage de ses jambes, ou Theon, grand séducteur, qui se fait torturer et castrer par Ramsay Bolton. On trouve aussi Davos Mervault, ancien contrebandier dont les phalanges de la main droite ont été coupées par Stannis Baratheon. Bien sûr, comme le fait remarquer Florian Besson, ces mutilations à répétition participent aussi de la violence ambiante dans la série :

"Couper la tête de Ned Stark ou la main de Jaime, c’est pareil, c’est une façon de choquer. Cela participe de la nature profonde de la série : ASOIAF fait partie de ce qu’on appelle la 'gritty fantasy', une fantasy plus âpre, plus sombre, plus violente, dans laquelle les personnages peuvent mourir, souffrir et être blessés. Cela s’oppose à la fantasy à la Tolkien, dans laquelle les héros sont beaux, courageux et lisses : on imagine mal Legolas défiguré ou Aragorn manchot."

Si ces diminutions et mutilations, handicapant nos personnages masculins, ont aussi pour but de satisfaire les envies meurtrières des fans et de rendre la série aussi intense en rebondissements, elles sont d’abord le point central de l’histoire de Game of Thrones, selon le doctorant :

"[Elles] reflètent sur le plan physique l’ambiguïté morale de tous les personnages. Jaime, sur le papier, c’est l’équivalent du prince charmant des contes de fées : beau, riche, jeune, célibataire, bon chevalier. Sauf que dans Game of Thrones, il devient incestueux, orgueilleux, régicide, manchot. George R.R. Martin se sert des handicaps, au sens large, pour faire éclater la perfection des héros. C’est, par ailleurs, une façon de coller à l’image que la plupart des gens ont du Moyen-Âge : en anglais, on dit encore les 'dark ages', une période violente, dure, sale… Avec tous ces mutilés, ces malades, ces émasculés, George R.R. Martin reprend cette image et contribue à la reforger, évidemment."

Game of Thrones et la masculinité

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En façonnant ainsi les hommes de Game of Thrones, George R.R. Martin touche aussi la corde sensible de leur masculinité et de leur ego de mâle dominant, censé être le plus fort et le plus intelligent, surtout dans les temps moyenâgeux dont s’inspire la série. Le papa du Trône de Fer réussit à traiter cela avec poésie à travers des personnages masculins, oscillant entre romantisme et tragédie grecque, avec Jaime, par exemple.

Chevalier à la main d’or et fou amoureux de sa sœur, il va pourtant tout remettre en question dans cette dernière saison, tiraillé entre son devoir envers sa maison et sa jumelle d’un côté, et par la sécurité du royaume et la menace des Marcheurs blancs de l’autre. Son handicap a touché sa fierté de chevalier mais pourrait aussi augurer d’une tout autre destinée. En effet, si l’on se réfère à la prophétie de Maggy la Grenouille, la sorcière voyante, et à la chanson chantée par Ed Sheeran, on pourrait supposer que Jaime serait le Valonqar qui mettra fin aux jours de Cersei, rendant cette relation incestueuse digne d’une tragédie shakespearienne.

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À l’instar de Jaime, Ver Gris est un valeureux combattant, tout aussi romantique malgré son handicap. Il est en effet eunuque, une mutilation qui touche directement à sa masculinité, mais qui ne l’empêche certainement pas d’être un guerrier d’élite. Comme le souligne Florian Besson, "il s’agit [avec ce personnage] peut-être d’une façon pour George R.R. Martin de rappeler qu’on n’a pas besoin 'd’être un homme' au sens classique du terme pour être un bon combattant, une idée que l’on retrouve évidemment avec le personnage de Brienne de Torth."

Surtout, Ver Gris va explorer sa sexualité avec Missandei, dont il est tombé amoureux, donnant une autre saveur à Game of Thrones qui s’écarte des représentations normatives des rapports sexuels. "C’est une chouette façon d’évoquer non seulement la sexualité des handicapés (ce qui est en soi un thème politique et social majeur), mais aussi plus généralement d’autres formes de sexualité, moins alignées sur un modèle hétérosexuel classique."

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S’il y en a bien un pour qui l’idée d’une relation sexuelle fait plus peur que rêver depuis quelques saisons, c’est ce pauvre Theon Greyjoy, qui en vient même à détourner la tête lorsque Yara prend du bon temps avec une prostituée. Le jeune homme a subi les pires horreurs avec Ramsay Bolton, qui l’a torturé psychologiquement et physiquement. Moqué de tous depuis l’épisode 2 de la saison 7, il est l’un des personnages masculins handicapés de Game of Thrones qui a le plus de mal à se détacher de l’état dans lequel l’a laissé son bourreau et à passer outre ses mutilations pour avancer. Même si on ne perd pas espoir pour lui, les autres personnages, eux, vivent très bien avec leurs diminutions, comme Jaime, Tyrion, le Limier, Varys, (même ceux qui nous ont quittés y arrivaient, comme Ilyn Payne et Mestre Aemon), se comportant alors comme des héros, à l’instar de nombreux personnages de la pop culture, indique Florian Besson :

"C’est précisément parce qu’ils arrivent à faire de leur handicap une force qu’ils sont des héros. Cela montre leur force d’âme, leur volonté, leur courage. D’ailleurs, l’image de la main coupée, en particulier, se retrouve dans de très nombreuses fictions, depuis l’époque médiévale jusqu’à d’autres œuvres de fantasy, comme Rand dans La Roue du temps, Anakin et Luke Skywalker dans Star Wars ou Rick Grimes dans les comics The Walking Dead. La blessure permet au héros de prouver son identité héroïque, il n’est donc pas un héros malgré son handicap, mais grâce à lui."

Il apparaît alors logique que l’évolution de Jaime, Bran ou Tyrion soit complètement opposée à celle du jeune Greyjoy. Si Theon n’est pas à proprement parler un héros, il n’en reste, toutefois, pas moins héroïque de survivre malgré les horreurs qu’il a vécues. Et cette nuance apportée par George R.R. Martin dans la notion d’héroïsme, à travers ces personnages masculins complexes et brisés par un handicap, apporte une force incontestable à l’univers de Game of Thrones.

Inspiration historique

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Si la fiction a un impact sur les imaginaires collectifs, les pratiques sociales et politiques, Game of Thrones participe incontestablement à cette ouverture, mais s’inspire aussi de notre société et notre histoire. En effet, George R.R. Martin a puisé dans l’Histoire pour façonner ses personnages masculins, handicapés et brisés, comme le fait remarquer Florian Besson. Ainsi, feu Doran Martell, atteint de la goutte et infirme, est inspiré de Baudouin IV de Jérusalem et les Immaculés sont un mélange entre des janissaires et des eunuques, deux types d’esclaves du monde musulman. Le doctorant ajoute :

"Tyrion est, sans aucun doute, inspiré de Richard III d’Angleterre. On sait que la trame globale du roman reprend celle de la guerre des Deux-Roses, les Lannister jouant le rôle des Lancastre [Lancaster, en anglais]. Or, Richard III était handicapé, lui étant bossu, et Tyrion étant nain. Par ailleurs, Jaime, avec sa main de fer, est une reprise directe de Götz von Berlichingen, un mercenaire allemand du XVIe siècle surnommé Main de fer, parce qu’il s’était fait faire une main de fer… après avoir perdu la sienne."

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Malgré leur handicap, la plupart des personnages masculins arrivent à placer leurs pions sur l’échiquier politique en utilisant leurs propres atouts afin d’accéder au Trône de Fer, ou du moins, de s’en approcher le plus possible. Lord Varys a réussi à se placer auprès de Daenerys grâce à ses petits oiseaux, Bran est devenu la Corneille à trois yeux. De leur côté, le Limier, toujours en proie à sa pyrophobie, et Beric Dondarrion font partie de la Suicide Squad de Jon Snow, le bâtard lui aussi bien amoché par la vie. Enfin, Jorah Mormont a changé depuis sa guérison de la grisécaille pour revenir auprès de Daenerys. Enfin, on en revient toujours à lui, mais Tyrion s’est fait une place de choix dans la série fantasy, comme l’indique Arnaud de Broca, secrétaire général de la FNATH, l’association des accidentés de la vie :

"Le personnage le plus représentatif du handicap dans la série, c’est Tyrion. Au départ, on parle beaucoup de son nanisme, il est rejeté par sa famille et ne fait rien de ses journées, et puis il évolue au fil des saisons, prend une importance considérable, tue son père (ce qui est un symbole très fort) pour finir Main de la reine Daenerys Targaryen. Son handicap passe au second plan au profit de sa personnalité, c’est ce qui fait la force de ce personnage et de Game of Thrones."

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Cependant, la série étant tirée d’une saga littéraire, de surcroît d’inspiration médiévale, n’évite pas, hélas, quelques clichés scénaristiques, comme la notion de don qui est associée au handicap de Bran. En effet, Arnaud de Broca pense que "le côté mystique donné à sa paraplégie n’aide pas forcément dans la représentation du handicap, mais sa relation avec Hodor, handicapé mental qui le portait sur son dos, fait référence à l’expression 'l’union de l’aveugle et du paralytique'. L’idée d’entraide entre handicapés qui est prônée dans la série est très forte, et ça c’est réaliste.” Comme ses autres camarades invalides, Bran a évolué après la mort d’Hodor et sa transformation en Corneille à trois yeux.

Cette minorité de personnes, pourtant très large dans le monde, est souvent stigmatisée et très peu représentée à la télévision. Le petit écran est pourtant une arme puissante de diffusion des représentations de notre société, à l’image des séries qui se veulent souvent le miroir de notre temps. Il faut savoir que plus d’un milliard de personnes vivent avec un handicap et constituent la plus large minorité du monde, selon un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), publié en 2015.

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Si quelques shows ont ouvert la voie aux personnages handicapés, tels que Dark Angel, Glee, The L World, Degrassi, Breaking Bad, Speechless, et plus récemment Atypical, la série qui rassemble beaucoup d’handicapés et de personnes brisées reste Game of Thrones. Même s’il ne s’agit pas d’un show qui montre le quotidien de personnes handicapées, il n’en reste pas moins que la série apporte une certaine vision positive du handicap grâce à des personnages bien écrits, comme le souligne Arnaud de Broca :

"Game of Thrones, c’est un monde bien différent du nôtre, je ne sais pas si la série a un impact sur la société, mais elle habitue les gens à voir des handicapés comme des personnes normales. L’intérêt que je vois dans la série, c’est que les héros handicapés ont tous des évolutions intéressantes : leur handicap était mis en avant au début, on se focalisait sur cet élément, et maintenant on le voit moins et c’est surtout leurs personnalités qui ressortent. C’est un bon signe de sensibilisation et d’évolution de la société, de passer outre le simple aspect du handicap. Surtout, ils sont mis sur un pied d’égalité avec les autres personnages valides, ils ne sont pas épargnés par les épreuves."

Si l’on en croit Florian Besson, la place des handicapés dans la société médiévale est un des thèmes les plus importants et les plus porteurs du moment. Il ajoute qu'"à cet égard, on pourrait, sans aucune exagération, affirmer que Le Trône de fer, [et par extension Game of Thrones], est en avance sur l’historiographie." Les sociétés médiévales étant considérées pour la plupart comme des sociétés d’exclusion, du bâtard à l’infirme, en passant par le nain ou l’handicapé mental, il est intéressant de voir que Game of Thrones, au contraire, les met en lumière. Même si la série n’est pas réaliste et ne tend pas à l’être, Florian Besson affirme qu’elle se fait l’écho d’un certain nombre de pratiques sociales historiquement attestées, avec notamment les personnages de Tyrion, Jaime, Ser Davos, les Immaculés ou Hodor.

Notre Tyrion national rappelle pourtant que, malgré ce que montre Game of Thrones, il ne faut pas oublier qui l’on est, car les autres se chargeront de vous le rappeler. Ainsi, les personnages portent leur handicap comme une armure pour se protéger des autres. À l’instar de Tyrion qui a "une tendre affection dans [son cœur] pour les infirmes, bâtards et les choses brisées", comme il le dit si bien à Bran, nous sommes, nous aussi, fortement attachés à ces personnages cassés, maltraités et plus humains qu’il n’y paraît dans un monde moyenâgeux et fantastique où se mêlent dragons et Marcheurs blancs.

L’univers créé par George R.R. Martin met en avant des personnages masculins – encore et toujours considérés comme le sexe fort dans notre société contemporaine –, diminués, brisés, handicapés, émasculés, faisant alors exploser l’image du mâle alpha. Mais dans tous les cas, il faut souffrir pour être un héros, telle est la dure loi dans Game of Thrones.

Florian Besson est professeur doctorant en histoire médiévale à l’université Paris-Sorbonne. Il a coécrit "Les Moyen-Âge de Game of Thrones", publié dans les Cahiers de Recherches Médiévales et Humanistes, avec Catherine Kikuchi et Cécile Troadec.

Arnaud de Broca est secrétaire général de la FNATH, l’association des accidentés de la vie.