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Le générique sous acides d’American Gods décrypté

Les nouvelles idoles phagocytent les anciens dieux que l’Amérique a oubliés dans cette séquence d’ouverture aussi symbolique qu’hypnotique.

Starz "American Gods" Main Titles from Elastic on Vimeo.

American Gods, créée par Bryan Fuller et Michael Green pour Amazon, et adaptée du best-seller de Neil Gaiman, peut se targuer d’avoir l’un des plus beaux génériques du moment. La série, qui se déroule dans l’Amérique contemporaine, suit Shadow Moon, un ex-taulard qui croise la route du vieil arnaqueur et baroudeur M. Wednesday. Ce dernier va l’entraîner dans une guerre qui oppose les anciens dieux, amenés par les migrants venus peupler le Nouveau Monde, aux nouvelles divinités, créées par la société de consommation et une civilisation à la dérive. Les derniers veulent écraser les premiers, déjà oubliés, pour la plupart, par ceux qui les ont invoqués. C’est ce putsch divin que s’attache à représenter, avec brio, ce générique fascinant d’American Gods.

Le rêve américain crucifié

Comme la peinture d’un maître impressionniste, le générique d’American Gods s’apprécie dans les détails, mais révèle sa vraie nature quand on s’en éloigne. Avant même le lancement de la série, les showrunners Bryan Fuller et Michael Green nous ont teasés avec cette séquence qui, au premier visionnage comme aux suivants, nous subjugue par sa beauté hyperagressive et la minutie de sa composition. On sait l’importance des génériques pour donner le ton d’un univers, a fortiori aussi chargé et riche que celui-ci. Nombre d’entre eux se laissent aller à apparaître après 10 minutes, perdant ainsi leur raison d’être : ouvrir la porte, nous présenter ce nouveau monde ou nous préparer à y replonger. C’est un tunnel de transition, en somme, entre l’extérieur (la réalité) et l’intérieur (la fiction). Et contrairement à beaucoup de productions actuelles, celui-ci se place vraiment au tout début de chaque épisode, juste après le "previously on". On n’aurait pas rêvé mieux, comme entrée en matière.

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"Est-ce que c’est bizarre de vouloir mettre des figurines dans son générique ?", demande un Bryan Fuller faussement candide dans un communiqué. Traduire la vision des créateurs en une séquence d’1 minute 30, c’est le défi qu’a relevé Patrick Clair, le talentueux réalisateur du studio Elastic (on leur doit notamment les génériques de True Detective, The Leftovers, Westworld, etc). Il fallait représenter cette guerre des titans que se livrent, sur Terre, les dieux anciens et leurs substituts des temps modernes. Car, en sous-texte, American Gods nous dit que la foi ne naît pas des dieux, au contraire : c’est la foi des hommes et des femmes qui créent les dieux. Ceux qui oublient, perdent de vue leurs racines et ne prient plus Bouddha, par exemple, lui préféreront les substances hallucinogènes pour atteindre le Nirvana. Et la première vision qui est venue à l’esprit de Patrick Clair, avant d’avoir vu la moindre image de la série, c’est celle d’un astronaute crucifié. C’est aussi celle qui a convaincu Bryan Fuller et Michael Green de lui laisser le champ libre.

Un panthéon fragile

Il faut un instant à nos yeux pour s’habituer à ce clair-obscur sous acides, et à notre cerveau pour comprendre ce que sont ces formes révélées par des néons aux couleurs criardes. Tout commence par l’arbre de vie, symbole de l’enracinement et de l’élévation spirituelle. À partir de là, les symboles vont s’accumuler, s’agglomérer et les icônes divines de toutes les cultures (un Bouddha, un sphinx, le Christ, une Madone, etc.) se font parasiter par ces idoles d’une tout autre nature. Les serpents sur la tête de Méduse sont désormais en fibre optique, des nymphes (que Patrick Clair a rebaptisées les "Selfie Nymphs") sont transformées en cyclopes par la grâce de Big Brother ; la ménorah ne peut plus recevoir de bougies depuis que les branches ont été remplacées par des câbles télé ; le voile de la Madone est fait de silicone et de circuits imprimés ; l’astronaute, symbole de la conquête spatiale et de l’entrée dans une nouvelle ère, se tient là, crucifié…

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Pour Patrick Clair, le chien robot Aibo, construit en 1999 par Sony est l’exemple même de notre dépendance aux technologies :

"Il est dans la position du Sphinx. Aibo me fascine parce qu’il a pris une place importante dans la vie des gens qui l’ont acheté. Ils créaient de véritables connexions émotionnelles avec leur compagnon mécanique. Ce qui est intéressant, c’est que lorsque Sony a décidé d’arrêter le support technique pour Aibo, des gens dans le monde ont eu la tragique impression de perdre un ami qu’ils étaient incapables de réparer en cas de souci."

Mais les nouvelles technologies ne sont pas les seuls ennemis des anciens dieux, quoi qu’en pensent Technical Boy et Media dans la série. Il y a aussi les drogues, les médecines modernes, les armes, les machines… Pièce après pièce, le totem des dieux déchus grandit et, près de sa cime, c’est toute l’idée du rêve américain qui en prend un coup. Le cow-boy, effigie de Las Vegas, a perdu une jambe, désormais remplacée par une prothèse. Et tout en haut de ce panthéon fragile, l’aigle royal, symbole par excellence des États-Unis, contemple le carnage. Un totem qui n’est pas seulement une fantaisie esthétique, mais aussi une référence évidente aux premiers habitants, les Amérindiens, à leur spiritualité et leur foi aux multiples facettes.

Grandeur et décadence de l’Amérique

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Patrick Clair voulait insuffler à ces vestiges de religions ancestrales un côté sexy, voire un peu crade… histoire de rajouter l’insulte à l’injure et de dévoyer ces divinités qui ont trop longtemps régné. L’équipe créative d’Elastic s’est alors inspirée de photos de clubs de strip-tease et de leur déco intérieure. Pour le réalisateur, il fallait convoquer l’œuvre de Neil Gaiman qui, à ses yeux, "fait plus penser à un motel cheap perdu sur la route 66 qu’à une cathédrale". Elastic a passé des mois à travailler sur ce totem ou, comme l’appelle Bryan Fuller dans un communiqué, "d’étranges extrapolations de la pop culture fondues dans une iconographie religieuse".

Toute l’ascension est accompagnée par la musique du compositeur Brian Reitzell, qui a aussi créé la bande originale de la série. Le morceau renforce chaque nouvelle image de divinité en lui attribuant des sons bien particuliers : le barrissement de Ganesh, le cliquetis des seringues, le ricanement sous psychotropes de Bouddha, le ronflement des réacteurs d’avion… Le thème musical rappelle d’ailleurs étrangement celui du générique du film Millenium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, qui était déjà une reprise, par Trent Reznor et Atticus Ross, d’"Immigrant Song" de Led Zeppelin. Visuellement, on retrouve aussi ce jeu des textures, du clair-obscur (sans les néons flashy cette fois-ci), et l’usage de composants électroniques devenant presque organiques. Inspiration ou pas, Brian Reitzell a imaginé un thème musical aussi habité que marquant, et la voix de Shirley Manson, la chanteuse de Garbage, qui vient se poser sur ce morceau, nous hante encore longtemps après la fin de la séquence.

Des racines de l’arbre de la vie à l’aigle royal, toute la culture passée, présente et future des États-Unis est symbolisée dans ce générique. Et pendant que la guerre fait rage entre les anciens et les nouveaux dieux, et tandis que l’on est subjugué par l’histoire qui nous est racontée, il y a un détail que l’on a failli ne pas remarquer : le mur, sur lequel repose le colossal totem, se fissure. De là à y voir les signes avant-coureurs d’une chute de la civilisation, vouée à sa perte pour avoir cru en tout, vainement, pour ses propres intérêts, par dépendance, par peur…