Hard Sun, ou la rencontre réussie entre cop show et série catastrophe

Neil Cross, le créateur de Luther, revient en force avec un thriller apocalyptique violent et sans concession. Attention, spoilers.

Que feriez-vous du reste de votre vie si une méga éruption solaire allait s’abattre sur le globe dans cinq ans et pulvériser toute trace d’humanité en une fraction de seconde ? Voilà le nouveau pitch sombre et fataliste de Neil Cross, le papa de Luther, qui torture toujours autant ses histoires que ses personnages. Le petit plus de Hard Sun, c’est d’inscrire ce thriller apocalyptique dans un cop show porté par un duo de flics à l’origine de la découverte de cette catastrophe inévitable.

Charlie Hicks et Elaine Renko sont deux enquêteurs britanniques qui viennent tout juste de commencer à travailler ensemble. Le premier est un homme heureux en ménage, un poil égocentrique, propre sur lui et bon dans son job. Il a perdu son camarade de toujours au cours d’une fusillade et c’est là qu’intervient Elaine. Secrètement, la policière est chargée d’enquêter sur Charlie, qui aurait mis en scène le meurtre de son ancien coéquipier pour des raisons "inconnues" – mais on apprend vite que Charlie a une liaison avec la femme de la victime.

Luther 2.0

Comme pour Luther, il vaut mieux être mentalement préparé avant de s’attaquer à Hard Sun. Neil Cross et sa plume acérée secouent les tripes et défient le politiquement correct. Ses personnages, présentés comme des saints en apparence, sont toujours les plus torturés voire dépressifs de son histoire. Si Charlie a tout du hipster qui a réussi sa carrière et sa vie familiale, on découvre rapidement qu’il accumule les vices, enchaîne les coups bas, fait preuve de lâcheté et n’hésite pas à faire passer ses propres intérêts avant ceux des autres.

Si ce John Luther 2.0 est complexe et intrigant sous la plume du scénariste, son interprétation déstabilise. Le jeu de Jim Sturgess (le héros de Las Vegas 21) manque clairement de consistance et d’explosivité dans sa partition. Heureusement, il est sauvé par la dynamique du duo et la prestance aussi glaciale que touchante d’Agyness Deyn (Ave, César !) dans la peau d’Elaine. Toujours juste, l’actrice rend ce tandem en dualité constante crédible à l’écran, et aurait clairement pu porter à elle seule la série sur ses épaules.

© BBC One

Le deuxième tour de force de Hard Sun reste sa mise en scène. Solide, nerveuse et mystique par moments, elle est moins crue et austère que celle de Luther. Amateur du symbolisme visuel, Neil Cross a probablement demandé à ses trois réalisateurs de jouer sur la représentation du Soleil. Car dans leur réalisation, il n’est plus l’astre chaleureux et réconfortant des froides journées d’hiver. Non, ici, il devient une menace permanente qui pèse sur l’humanité comme une épée de Damoclès.

Par moments, il symbolise la séparation entre deux personnages comme dans cette scène du pilote où Charlie et Elaine s’affrontent violemment pour récupérer la clé USB contenant des informations confidentielles au sujet de l’éruption solaire. Puis, d’abord au loin dans l’horizon, à l’aurore ou à l’aube, il est filmé se rapprochant scène après scène. Cette avancée progressive semble symboliser le décompte du Jugement dernier qui s’accélère au fur et à mesure que les deux flics tentent de préserver le calme chez les citoyens. Un procédé de mise en scène qui n’est pas sans rappeler le film Melancholia, et ses plans où la planète se rapproche inéluctablement de la Terre.

Au final, la sensation d’enfermement et d’oppression dans Hard Sun est palpable grâce à cette atmosphère minutieusement travaillée. C’est comme si Charlie et Elaine prenaient conscience du grotesque de l’être humain coincé dans son petit corps, ébahi devant la puissance de la nature et incapable de dépasser sa condition humaine pour sauver son espèce. C’est dans ces scènes, où le tandem réalise que ce châtiment divin est de plus en plus étouffant, que la série parvient à nous faire frissonner et s’interroger : "Mais bordel, qu’est-ce que je pourrais bien faire à leur place ?"

Quid du cop show ?

Dans sa forme, Hard Sun est plus classique. Dès le deuxième épisode, on comprend que l’apocalypse se joue en trame de fond tandis qu’Elaine et Charlie continuent de résoudre leurs enquêtes quotidiennes, comme pour y trouver une forme de réconfort, d’humanité à préserver. La narration traditionnelle du procedural en somme, avec quelques nuances tout de même. En effet, chaque affaire du duo est plus ou moins liée à la révélation de l’apocalypse et le mouvement anarchique qui commence à se déclencher chez les citoyens.

Comme on pouvait s’y attendre, face à la fin du monde, chaque individu réagit de manière différente mais forcément excessive. La première réponse sera la violence, à travers un complotiste alarmiste qui préfère massacrer toute sa famille plutôt que de les voir mourir dans cinq ans. Parfois, la série emploie la surenchère de sang et de meurtres effroyables de manière gratuite, sans pour autant desservir son propos comme ça peut être le cas pour The Walking Dead.

© BBC One

Si ces investigations n’ont pas le cachet de celles de John Luther, on se laisse très vite prendre au jeu. C’est également à travers ces enquêtes que Neil Cross approfondit ses personnages et révèle leur passé douloureux, comme celui d’Elaine. Si les cas frôlent parfois le ridicule par leur côté absurde, l’écriture dynamique du scénariste offre un rythme haletant et s’avère suffisamment fine pour qu’on se prenne de sympathie avec les personnages.

Avec son concept ambitieux, son esthétique léchée et envoûtante et son scénario catastrophe imprévisible, Hard Sun est clairement une petite pépite britannique de 2018. Neil Cross et son équipe devront consolider sur le long terme ce mélange des genres ingénieux, qui évite de tomber dans le blockbuster décérébré. Il explore avant tout les peurs profondes et les questionnements existentiels de l’homme devant les merveilles de l’Univers, paradoxalement les plus dangereuses pour sa survie.

En France, la première saison de Hard Sun sera diffusée en février 2018 sur Canal+.