Kiss Me First, une série hybride fascinante par le cocréateur de Skins

Quand la VR s’immisce dans le monde des séries, ça donne un drame psychologique audacieux à la limite de la dystopie. Attention, légers spoilers.

© E4

Depuis plusieurs années maintenant, les séries se sont décidées à pleinement intégrer les nouvelles technologies dans leur storytelling. Inévitablement, Black Mirror s’impose comme une figure de proue avec son approche presque préventive. D’autres, comme Skam, plus innocente, se servent des réseaux sociaux pour faire avancer leurs intrigues. Fraîchement lancée outre-Manche, Kiss Me First franchit un cap supérieur en introduisant le concept de réalité virtuelle dans sa trame, un peu à la façon de Ready Player One, en plus humain.

Après que sa mère a succombé à la maladie, Leila, 17 ans, se retrouve livrée à elle-même. Entre un job peu gratifiant et l’absence de soutien dans son entourage, cette ado désœuvrée se réfugie dans Azana, un jeu vidéo multijoueur en VR. Jusqu’au jour où elle fait la rencontre de l’énigmatique Tess, une fêtarde dépensière qui prend le pseudonyme de Mania dans le monde virtuel. Avec le temps, Tess va présenter à Leila le monde caché des Red Pill (une référence pleinement assumée à Matrix), une communauté sélective aux allures de culte menée par le mystérieux Adrian.

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Vous l’aurez compris, l’histoire de Kiss Me First est divisée en deux parties qui s’entrelacent sous différents aspects : d’un côté, le monde réel où Leila est confrontée à la morosité du quotidien, de l’autre, l’interface numérique d’Azana, entièrement réalisée en effets spéciaux. Visuellement, pour peu qu’on regarde les premiers épisodes de la série en 1080p sur un téléviseur, le résultat est bluffant, avec des graphismes léchés. En même temps, il vaut mieux quand on sait que cette série british est dans les tuyaux depuis environ quatre ans.

Composée de six volets (dont seulement deux ont été pour le moment diffusés sur E4), Kiss Me First est une œuvre qui fascine. Par son côté hybride, puisqu’elle est mi-incarnée mi-animée, évidemment, mais aussi par son atmosphère complexe et travaillée. La réalité de Leila est oppressante au possible, rythmée par la monotonie de sa vie quotidienne et le poids de la solitude du personnage. Aux antipodes de cette ambiance étrangement glauque, la "réalité" alternative d’Azana, dont émane un sentiment de liberté, renforcé par les vues paradisiaques de cet eldorado digital.

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Mais, au-delà de tout ça, la dimension la plus intéressante de Kiss Me First reste inéluctablement la psychologie de ses protagonistes. Incarnée par la méconnue Tallulah Haddon, qui déploie ici un jeu tout en nuance, Leila est une vingtenaire en perdition devenue imperméable à la grisaille qui la cerne. Tess, sa nouvelle amie débarquée de nulle part, représente une échappatoire pour notre héroïne, la possibilité de se lâcher et de rayer les contraintes de la vie matérielle. Celle-ci est tout aussi captivante, apparaissant comme rongée par un mal-être qu’elle s’efforce de noyer par une vie de frivolité et de divertissement.

Si ces personnages paraissent si élaborés, c’est qu’il faut sans doute remercier Bryan Elsley, créateur de Kiss Me First, qui a déjà fait ses preuves en mettant au monde l’inoubliable Skins. Les plus physionomistes remarqueront d’ailleurs la présence d’April Pearson, aka Michelle dans le teen show britannique, dans un rôle secondaire. À mi-chemin entre un thriller conspirationniste (c’est en tout cas la trajectoire suggérée par ces deux premiers épisodes) et un drame psychologique, Kiss Me First est la preuve que les séries sont aptes à se renouveler et à sortir des sentiers battus. Pour l’heure, c’est un sans-faute pour cette fiction hybride et étonnamment bien ficelée.

Kiss Me First est diffusée sur E4 au Royaume-Uni depuis le 2 avril et devrait bientôt débarquer sur Netflix à l’international. Elle sera également proposée dans le cadre du prochain festival Séries Mania.