En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de nos cookies afin de vous offrir une meilleure utilisation de ce site internet. Pour en savoir plus et paramétrer vos cookies, cliquez ici.

Laverne Cox : "Orange Is the New Black ausculte un système oppressif, misogyne et géré par des Blancs"

Alors que la saison 5 d’Orange Is the New Black bat son plein sur Netflix, Biiinge a pu rencontrer l’une de ses plus brillantes stars : Laverne Cox, aka Sophia Burset.

laverne-feat

En moins d’une décennie, Laverne Cox est passée du statut d’actrice en galère à celui de véritable star et icône transgenre. Révélée par la série de Jenji Kohan, elle a ouvert la voie à des acteurs et actrices trans comme Ian Alexander (The OA) ou Jamie Clayton (Sense8).

Première personnalité ouvertement transgenre à faire la une du magazine Time en 2014 ou encore à être nommée aux Emmys, Laverne Cox est devenue une de ces success stories que l’Amérique chérit tant. Souriante, émouvante, déterminée, l’actrice nous a parlé dans un hôtel londonien de son personnage de Sophia Burset, mais aussi d’injustice, d’intersectionnalité et d’espoir.

Biiinge | La saison 5 d’Orange Is the New Black vient d’être mise en ligne sur Netflix. Dans quel état va-t-on retrouver Sophia après le cauchemar qu’elle a vécu la saison dernière ?

Laverne Cox | Elle est dans un état de stress post-traumatique après avoir subi une vie en quartier d’isolement pendant la plus grande partie de la saison 4. Elle a aussi été témoin du meurtre de Poussey. Elle est perdue. Son identité reposait sur le fait de travailler dans son salon de coiffure. On le lui a enlevé. Mais Sophia a d’autres talents qui vont lui être utiles. Elle va pouvoir commencer à guérir en acquérant de nouvelles responsabilités.

Elle commence aussi à repenser aux personnes qui lui sont chères dans la prison, comme sœur Jane Ingalls et ceux qui se sont battus pour la sortir d’isolement. Quand vous vous retrouvez dans un endroit qui vous prive de tout contact humain pendant longtemps et que vous en ressortez, je pense que vous recherchez à nouveau une connexion avec les autres. Les humains ne sont pas faits pour rester seuls !

Ce que Sophia vit, l’agression physique puis la mise en isolement, la dépression… J’imagine que ces moments ont été très durs à interpréter.

La violence dont elle fait l’expérience est d’abord psychologique et due à l’environnement carcéral dans lequel elle vit. Mais il y a aussi cette agression qui arrive à la fin de la saison 3. C’est l’une des scènes les plus dures que j’ai jamais eu à tourner. Elle se fait attaquer dans son propre salon et en plus le système la punit pour avoir été attaquée [Sophia se retrouve en quartier d’isolement, soi-disant pour sa propre protection, ndlr]. Le pire, c’est que c’est quelque chose qui arrive vraiment dans la vie réelle.

Je ne peux m’empêcher de penser à Cece McDonald. J’ai réalisé un documentaire sur cette femme qui a été victime d’une agression transphobe dans la rue. Elle s’est défendue et a fini en prison. Je sais qu’elle a passé beaucoup de temps dans une cellule en isolement. En plus, je réalisais ce documentaire sur Cece au même moment où l’on tournait ces scènes très difficiles avec Sophia dans OITNB. Tout cela était donc très réaliste pour moi, très intense. Je ne pense pas l’avoir encore bien digéré pour être honnête. Ça faisait beaucoup à encaisser.

"Comment gère-t-on un deuil et un traumatisme quand il est lié à une injustice ?"

Et ce qui est dévastateur, c’est de voir qu’encore aujourd’hui, des agressions transphobes ont lieu. J’en ai beaucoup parlé par le passé, mais c’est de plus en plus dur avec le temps. Ces meurtres et ces attaques de femmes transgenres qui se répètent… Combien de fois faut-il que ça se produise pour que ça change ? Que ce soit des personnes noires ou transgenres, c’est épuisant et démoralisant toutes ces tragédies.

On vit constamment avec ce traumatisme. Et d’ailleurs la série s’attaque à ce sujet dans la saison 5, au traumatisme collectif après la mort de Poussey. C’est ce qui motive tout ce qui se passe dans la saison. Comment gère-t-on un deuil et un traumatisme quand il est lié à une telle injustice ? Ce sont des questions avec lesquelles Sophia se bat depuis son premier jour à Litchfield.

Laverne Cox dans la saison 5 d'Orange Is the New Black (©️Netflix)

Laverne Cox dans la saison 5 d’Orange Is the New Black. (©️ Netflix)

Votre travail sur Orange Is the New Black vous permet-il d’exorciser cette réalité ?

C’est cathartique d’une certaine manière, oui, mais c’est lourd car la responsabilité est énorme. J’en parlais avec Danielle Brooks ce matin [Taystee dans la série, ndlr], il y a de vraies personnes qui souffrent de la perte d’êtres chers. Pour le documentaire Free Cece, j’ai interviewé Dolores Nettles, la maman d’Islan Nettles, une femme transgenre de 21 ans, assassinée en pleine rue en 2013. Elle parlait avec un homme qui la draguait et qui l'a battue à mort quand il a compris qu’elle était transgenre.

Tous les jours de sa vie, Dolores Nettles doit se réveiller en sachant que sa fille n’est plus là. Tous les jours, la mère de Michael Brown se réveille sans son fils. Tous les jours, la petite amie de Philando Castile se réveille en sachant que la police l’a tué et que justice ne sera pas faite. [Pause.] Donc, même si c’est important ce que je fais avec Orange Is the New Black, je ne peux pas dire que je me sens mieux.

Comment vous sentez-vous justement depuis l’élection de Donald Trump ? Ce n’est facile pour aucun Américain évidemment, mais ce doit être particulièrement éprouvant en tant que femme.

J’aime l’Amérique ! J’adore le fait d’être une femme américaine. Je me considère comme une patriote, fière d’appartenir à ce pays. Je pense vraiment qu’une histoire comme la mienne n’est possible qu’aux États-Unis. Et d’un autre côté, je constate que la réaction du pays, après avoir connu le tout premier président noir, est d’élire un blanc suprémaciste, misogyne, xénophobe et islamophobe, des valeurs qui me semblent profondément antiaméricaines.

Barack Obama apportait de la lumière, était progressiste et proactif sur les questions des droits de l’homme, à tous les niveaux. Et là, nous nous retrouvons avec ce cornichon et cette administration horrible. Je pense malheureusement que c’est le cours de l’Histoire, qui est fait de grands progrès et de terribles régressions. Ce qui se passe résonne avec d’autres événements historiques, comme le Watergate. Je ne sais pas si je veux aller aussi loin, mais il se passe quelque chose aux États-Unis, qui rappelle la montée en puissance d’Hitler. Autant vous dire qu’aucune de ces périodes historiques ne me réjouit !

29AF0F7600000578-0-Big_first_The_Orange_Is_The_New_Black_star_is_the_first_transgen-m-40_1435362034054

"Nous devons toutes continuer à résister et nous battre comme les femmes de Litchfield !"

Je pense qu’il est très important de continuer à garder espoir. Il y a toujours des mouvements de résistance, des gens qui répliquent et se battent contre les politiques et les régimes oppressifs. Et je crois sincèrement que sur le long terme, on finira par rejoindre le bon côté de l’Histoire.

Nous découvrons en ce moment qui nous sommes vraiment. De nombreuses femmes sont agressées, qu’elles soient transgenres ou noires. Et puis il y a celles qui sont, comme moi, transgenres et noires, et c’est très important de discuter d’intersectionnalité. Nous devons toutes continuer à résister et à nous battre comme les femmes de Litchfield !

Vous êtes devenue en quelques années une icône pour beaucoup de monde. Comment gérez-vous ce statut ?

C’est beaucoup de pression ! Quand je commence à parler et que j’en arrive à dire des mots comme "suprémacistes blancs", je me dis "Oh Mon Dieu ! Mais les gens vont me détester, ils n’ont pas envie d’entendre ça [rires], ils veulent juste que je parle de ma série !" Mais j’ai de la chance parce qu’en fait, Orange Is the New Black fait justement face à ces questions. La série ausculte un système oppressif, misogyne et géré par des blancs. Il y a évidemment une grosse pression sur vos épaules quand vous êtes une figure publique et qu’en plus vous décidez de parler de sujets sociétaux et politiques.

Certaines personnes prendront mal ce que je vais dire. Mais en ce qui me concerne, ce que je dis vient toujours avec beaucoup d’amour. Quand je compare Trump à Hitler, je sais que c’est très sérieux, et je le fais avec beaucoup de précaution. L’idée n’est pas de le diaboliser, mais d’apporter un contexte historique. Dans ces moments, oui, j’ai peur que mon message soit perdu au milieu d’une polémique. Mais même si cette administration me met très en colère, j’essaie toujours de discuter avec amour et empathie. Et de rester authentique, de dire ce que je pense.

Je n’oublie pas que je suis une actrice à qui on a donné une superbe tribune d’expression. J’essaie de l’utiliser avec responsabilité. Mais je ne suis pas parfaite. Les gens ne seront pas toujours contents, mais j’espère qu’ils comprennent le principal.

"Quel est le but d’avoir une tribune d’expression si tu n’en profites pas pour te battre pour une cause plus grande que toi ?"

Quand avez-vous décidé de vous exprimer sur des sujets politiques et sociétaux ? Y a-t-il eu un point de bascule ?

Ça fait un moment en fait. J’ai participé à une émission de téléréalité [TRANSform Me, 2010, ndlr] à une époque où il n’y avait quasiment pas de personnes transgenres à la télévision américaine. J’ai commencé à en parler avec mon frère car évidemment, j’étais déjà très politisée. Je me suis demandé si je ne devais pas en profiter pour prendre la parole. Mon frère m’a alors dit : "Quel est le but d’avoir une tribune d’expression si tu n’en profites pas pour te battre pour une cause plus grande que toi ?" Ça m’a vraiment décidée.

J’ai lentement trouvé le courage de m’exprimer plus souvent, et de bien choisir mes sujets pour qu’ils soient entendus.

Vous avez accompli beaucoup, avec vos documentaires, vos discours et votre rôle dans Orange Is the New Black. Avez-vous un grand rêve en tête ?

Sur le long terme, j’ai toujours eu pour projet de produire du contenu scripté pour la télévision et le cinéma. Il faut dire que pendant longtemps, il n’y avait tout simplement pas de rôles pour quelqu’un comme moi. Donc je me disais qu’il fallait que je me les crée. J’ai été très chanceuse ces cinq dernières années de pouvoir travailler sur les projets passionnants des autres. En ce moment, j’ai en tête plusieurs films, une série télé que je veux développer… Je pense que le temps est venu pour moi de prendre les rênes et de produire des histoires.

La saison 5 d’Orange Is the New Black est disponible sur Netflix depuis le 9 juin.