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dae bis

Ma lettre à Game of Thrones : les hauts et les bas de notre tumultueuse relation

Chère Game of Thrones, ceci est une lettre d’amour autant que de désamour. On a une histoire compliquée, toi et moi. Peut-être que je n’y mets pas toujours du mien, mais dans cette relation que nous entretenons maintenant depuis plus de cinq ans, les torts sont largement partagés.

Parfois je t’aime, parfois tu m’exaspères, d’autres fois tu m’ennuies, mais jamais tu ne m’indiffères. J’en ai roulé des yeux au ciel devant ton étalage de barbaque, pardon, de corps féminins dénudés ! Mais tu as aussi ouvert la voie aux séries de genre, catégorie mastodontes, pas vraiment prises au sérieux ou alors très confidentielles jusqu’ici.

Tu as aussi mis en image l’une des sagas littéraires les plus épiques du moment, nous évitant du même coup de nous taper tous les bouquins. Le revers de la médaille, c’est qu’on doit se farcir sans broncher les leçons pontifiantes de ceux qui les ont lus. Pour toutes ces raisons, et plus encore, voilà pourquoi, chère Game of Thrones, j’ai eu envie de faire le point sur notre relation. Il était temps, tu ne trouves pas ?

Love at first sight

Commençons par le positif, parce qu’après tout, c’est cela qui m’a attiré dans tes bras. Je ne connaissais pas les livres de ce George R.R. Martin mais ayant toujours aimé les univers fantastiques, quand j’ai appris ton arrivée imminente, j’ai bien trépigné d’impatience. Et là… Wow, le générique ! Oh punaise, ces décors ! C’est qui lui déjà ? Oh Daenerys, ma pauv’ cocotte…

J’étais instantanément éprise de tes storylines, de tes personnages, même les salauds, de tes territoires inconnus, de tes langues inventées. Tu m’en as mis plein les mirettes. J’étais parfois la seule à te défendre quand mon entourage commençait à se lasser de tes épisodes qui nous baladaient aux quatre coins de Westeros et Essos, sans voir la moindre progression dans les histoires individuelles.

Je m’insurgeais quand on te reprochait d’avoir tant de protagonistes qu’il en devenait impossible de retenir tous leurs noms. Même si, en secret, moi aussi je m’ennuyais parfois ; moi aussi, j’oubliais leurs noms.

Mais voilà, j’étais mordue, et dans le déni. Je voyais la coupe à moitié pleine, je voulais croire en la destinée de Daenerys, je souhaitais que Tyrion domine Port-Réal du haut de son mètre 35, j’avais envie de grandeur et de décadence. Ta machine était bien huilée : une poignée d’épisodes bavards et longuets et soudain, au neuvième, le climax, l’apothéose, le feu grégeois ! Dammit, c’était chouette quand même.

Prendre du recul sur notre relation

Mais tes défauts de rythme, je n’ai pas pu les ignorer longtemps, pas plus que le reste. Et cette accumulation commençait à poser problème. La fan émerveillée devait laisser place à la critique, l’analyste, la journaliste séries.

D’aucuns pourraient trouver ça triste, penser que c’est une manière cynique et froide de voir les choses. Moi je vois ça comme une façon d’ouvrir tous mes chakras sériels, d’être en alerte, de ne rien laisser passer (le bon, comme le mauvais). J’absorbe la série pour mieux la décortiquer. Et Game of Thrones, passée à la moulinette, ce n’est pas toujours facile à digérer.

Avec le temps, je pardonne pourtant plus facilement ses lenteurs et ses lourdeurs, appâtée par la récompense d’une scène épique, d’un dialogue finement ciselé, d’un développement inattendu. Ce qui me plaît nettement moins, et ça fait longtemps que tu m’entends maugréer sur le sujet, c’est ton traitement des femmes.

Pire encore, le fait de dénoncer ton traitement des femmes et me faire dispenser une leçon par les fans : “Ouais mais c’était comme ça au Moyen-Âge”, non, c’est de la fiction, on peut lui faire dire et montrer ce que l’on veut. “Oui mais regarde, après son viol, elle devient la plus badass”, dans quel esprit tordu une femme devrait-elle se faire prendre de force pour devenir une héroïne ? À combien de héros masculins ce genre de parcours est-il arrivé au juste ?

Bref, tu l’as compris, ça m’irrite la fibre féministe quand tu les traites de la sorte. Je suis une femme, je ne prends aucun plaisir à regarder d’autres femmes se faire maltraiter ou arracher leurs vêtements. Ça titillait peut-être ce bon vieux George (et encore, je soupçonne les deux showrunners de la série d’en avoir beaucoup rajouté), moi, ça passe moyen.

Même si je ne fermerai jamais les yeux sur ta misogynie, je me console avec tes personnages, masculins comme féminins, qui gagnent en épaisseur à mesure que la concurrence meurt. Ta mythologie est à la fois étouffante de densité et passionnante à explorer.

Je ne supporte plus tes potes

Et là encore, tes plus grands fans sont aussi tes pires ennemis : on n’est pas autorisé à avoir un regard neuf, vierge, sur tes histoires. Parce qu’on est journaliste, on est censé tout savoir ou la fermer. Avoir tout lu. Tout vu. Tout compris. Sauf que moi, je t’ai aimée sur le petit écran et j’entends bien que ça le reste.

Et c’est souvent compliqué de discuter avec des fans purs et durs, ceux qui ont tout lu, tout vu, tout compris. C’est idiot de se sentir supérieur à quelqu’un d’autre jusque parce qu’on l’a précédé dans la découverte d’une série (ou d’un livre). C’est idiot parce que ça n’a pas de date de péremption ces choses-là.

Je suis sûre qu’on parlera encore de Game of Thrones longtemps après son dernier épisode. D’ailleurs, puisqu’on évoque le sujet : en ce moment, dans notre relation, j’étouffe, c’est l’overdose, tu prends bien trop de place dans ma vie…

Laisse-moi respirer !

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Et là, je dois confesser que ça n’est pas entièrement de ta faute. Tu n’aurais jamais pu prédire cette hystérie collective. Celles des fans, bien sûr, mais surtout celle des médias. Parce que les gens ont montré qu’ils étaient avides de sujets sur Game of Thrones, nous, journalistes séries, sommes obligés de satisfaire cette demande, voire de la devancer pour surfer sur ce succès.

Oh tu sais, j’ai protesté parfois. J’en avais vraiment marre de te scruter sous toutes les coutures pour exploiter la moindre bribe d’idée… c’est épuisant à la longue, je t’assure.

Et puis, dès qu’on rencontre d’autres êtres humains, et qu’ils me demandent quel est mon métier, la question qui suit est souvent la même : “Oh tu connais Game of Thrones ? Il paraît que c’est génial !”. Et là, en dépit de l’amour que je te porte, je réponds souvent, dans un long soupir de lassitude : “Mouais”.

Une syllabe, c’est tout ce qu’il me reste d’énergie. J’ai alors le réflexe, par pure défiance, de conseiller d’autres séries. Je les encourage à aller voir ailleurs, carrément. Oui, j’incite à l’adultère.

Je veux que l’on regarde les méconnues, les opprimées, les délaissées, celles que l’on snobe à la hâte. Celles que tu aurais pu être en fait, si le destin n’avait pas décidé de te faire une fleur.

Il y en a tellement qui sont meilleures que toi, mieux maîtrisées, mieux écrites, et qui n’auront jamais la faveur d’une couv’ de magazine. Tes dragons ont beau être super photogéniques, ils n’auront jamais les écailles assez dures pour supporter la comparaison avec certains drames sans prétention.

Quand la routine s’installe

Alors c’est vrai, me lever tôt le lundi matin et prendre mon petit déj devant tes derniers exploits et effets numériques de dingue, c’est pas désagréable. Ce qui l’est moins, c’est de ne pas avoir le temps de digérer (pas le petit déj hein, l’épisode) et d’attaquer direct la “review”, exercice imposé à tous les journalistes séries, sans avoir pris le temps de se poser et de réfléchir à ce que l’on venait de voir.

Je ne veux pas avoir l’air de toujours blâmer les mêmes mais là encore, c’est un peu de la faute de tes fans. Le fait est qu’ils se jettent, dès le lundi matin, sur nos gribouillages qui mélangent en vrac résumé de l’épisode (oui, celui que l’on vient juste de voir) et critique.

Qui se lève pour ça ? À part moi, je veux dire. Qui se mate une série qui mériterait un écran géant full HD, sur le petit rectangle tout sauf immobile de son téléphone ? Qui a envie de partager ça avec la foule des transports en commun ? Beaucoup de monde apparemment. Je ne juge pas, je m’interroge. J’ai horreur que l’on compare les sériephiles à des addicts, mais dans ton cas, difficile de nier l’évidence.

Bon d’accord, je reste…

Oh et puis, en parlant de fans, par ta faute, les réseaux sociaux sont devenus une terre hostile, chaque lundi matin (et les jours qui suivent). On ne peut plus rien dire. Le moindre titre, la moindre photo d’illustration, le moindre “oh non 🙁 #GoT” et c’est le pugilat.

Tu as transformé les gens en animaux prêts à attaquer, direct à la jugulaire, la moindre personne qui ne se plie pas à leurs règles et à leur rythme de visionnage.

En fait, je crois que je t’aurais défendue envers et contre tout si tu avais été moins populaire. Ça me fait mal de le reconnaître : plus tu attises la convoitise, moins tu m’attires. Je t’aurais aimé au mépris de l’avis des autres, si seulement tu n’étais pas le phénomène culturel que tu es aujourd’hui.

Si tu appartiens à tout le monde à la fois, que tu les rends dingues, tu ne m’appartiens plus tout à fait. Or les séries fantastiques ou SF ont ce côté réconfortant d’être réservé à quelques connaisseurs, des happy few qui forment une vraie communauté. Là, la communauté de Game of Thrones, c’est le reste du monde. Paye ton intimité.

Donc, même si tes récents efforts m’ont effectivement convaincue que tu en valais la peine, j’ai peur qu’on soit coincé dans un mariage où la passion a disparu, où seule reste l’habitude. Mais je ne vais quand même pas abandonner maintenant que je connais enfin la plupart des noms de tes fichus personnages ! Bref, on se retrouve lundi matin, même heure.