Mad Men, Louie, Transparent : il faut qu'on parle de ces séries progressistes où on ne respecte pas les femmes IRL

Ces dernières semaines ont vu s’accumuler les témoignages accablants de sexisme venant ternir le blason de séries progressistes de l’acabit de Mad Men.

Depuis l’affaire Weinstein, les langues se délient et les accusations de harcèlement et agressions sexuels se multiplient à une vitesse vertigineuse, en particulier dans le monde des séries, qui a pourtant une longueur d’avance sur le celui du cinéma quand il s’agit de s’attaquer aux problématiques féministes. Mad Men met en scène une société patriarcale dans laquelle les femmes vont petit à petit réclamer une place. Elle aborde pêle-mêle la notion de consentement, le viol au sein du foyer conjugal ou encore le sexisme ordinaire.

Alors quand son créateur Matt Weiner vient maladroitement se justifier d’être une "forte tête" alors qu’une une de ses coscénaristes (dont les propos ont été soutenus par la productrice Marti Noxon), Katie Gordon, explique qu’après une séance d’écriture, il lui aurait balancé "maintenant, j’ai le droit de te voir à poil", on commence à comprendre l’ampleur du malaise.

Dans le même esprit de justification, Jeffrey Tambor explique qu’il fait preuve d’un "tempérament fort", peut se montrer insensible parfois et que son comportement a pu être "mal interprété" par ses collègues féminines. Vous avez remarqué comme ces hommes de pouvoir ne sont finalement que de grands incompris ? En particulier quand il s’agit d’esprits brillants, récompensés par le milieu hollywoodien et encensés par la critique, et que leur comportement n’est pas simple à expliquer. Harvey Weinstein est un gros porc, en plus il a la tête de l’emploi. C’est pratique. Il y a un modus operandi du prédateur sexuel, le fameux rendez-vous pro dans une chambre d’hôtel. Cette histoire est simple, brutale et donc audible (93 femmes qui disent la même chose, ça va, c’est "du solide").

En revanche, nos esprits qui cherchent désespérément la lumière au cœur d’une série d’affaires terrifiantes (Ed Westwick, Kevin Spacey…) ont du mal à imaginer Matt Weiner faire preuve de sexisme ordinaire, ou Jeffrey Tambor, champion de la cause transgenre aux airs de papi progressiste, en arriver à être accusé de harcèlement sexuel à deux reprises, par des femmes transgenres, donc l’une est actrice sur le plateau de Transparent !

Le cas Louis C.K.

Louis C.K. dans sa série Louie. (©️ FX)

Malgré lui ou en toute conscience, comme l’analyse Slate, Louis C.K. a fait de sa série le parfait cheval de Troie à son comportement d’exhibitionniste. Pendant combien d’années avons-nous entendu des rumeurs, qui disaient vrai, nous alertant sur ses abus de pouvoir ? Oui mais personne ne voulait croire que l’auteur d’une série aussi brillante et féministe que Louie puisse se rendre coupable de tels actes. Ça ne colle pas.

Et puis l’humoriste a pris soin de se forger une image de mec loser, conscient de ses déviances, sympathique aux yeux de ses congénères car en proie à une crise de masculinité. Comment en vouloir à un mec qui s’autoémascule tout seul comme un grand à longueur de spectacles et d’épisodes ? Il est forcément incapable de se contrôler, n’a pas pu préméditer son acte et se servir de sa série pour cacher sa vraie nature. Oh Wait… C’est encore lui qui s’en sort encore le mieux dans l’exercice périlleux des excuses publiques et de l’autocritique.

Quand la plupart de ces hommes se drapent avec une grande indécence derrière la position de victimes (un comble) et de génie tout-puissant, incapable de contrôler leur caractère explosif, Louis C.K. s’est lui fendu d’un communiqué où il reconnaît un abus de pouvoir manifeste. Et si certaines parties sont problématiques (il tente de se justifier sur la notion de consentement, expliquant leur avoir demandé s’il pouvait sortir son pénis avant de le faire…), au moins il n’invalide pas la parole des victimes ("Ces histoires sont vraies"), systématiquement remise en cause, surtout quand la justice n’a pas été saisie.

Quand elle ne l’a pas été, comme c’est le cas dans la plupart des affaires de harcèlement sexuel dans le monde des séries (seul Ed Westwick fait l’objet d’une enquête de la part de la LAPD), c’est le quidam, vous et moi qui prenons alors la position du juge, certains estimant que la "présomption d’innocence" n’a pas été respectée par exemple. Une notion qui n’existe que dans un cadre légal. Ce qui rend ces affaires si compliquées à appréhender, c’est bien cela.

Le public, les journalistes, les proches se positionnent par rapport à leur ressenti personnel, en ayant de vagues notions juridiques pour argumenter. Quitte à raisonner ainsi, sachez que le mythe de la femme qui ment en est un. Par exemple, entre 2 % et 8 % des cas de viols (cela dépend des pays) déclarés ne sont pas prouvés ou sont faux. Une statistique équivalente aux autres types de crimes. Comme l’expliquait la féministe Rebecca Watson dans une vidéo, si par défaut, vous décidez de croire le témoignage de la victime, vous avez entre 92 et 98 chances sur 100 d’avoir raison. Si vous pensez qu’elle ment, vous avez entre 92 et 98 chances de vous planter. Just saying.

L’illusion de l’égalité par la fiction

Jeffrey Tambor, acclamé pour son rôle dans Transparent, est accusé de harcèlement sexuel par deux femmes transgenres. (© Amazon)

Si les accusations de harcèlement et agressions sexuels s’accumulent en particulier autour de séries progressistes, c’est que la parole reste difficile, mais elle y est plus libérée que sur les shows des networks encore en production. À part la mise en cause d’Andrew Kreisberg, producteur dans le Arrowverse, les autres séries pointées du doigt (Gossip Girl, Les frères Scott) ne sont plus en production depuis un moment, ce qui a permis aux victimes de prendre du recul et de se sentir davantage en confiance pour parler maintenant.

Quid de séries comme Game of Thrones, The Walking Dead, The Big Bang Theory, NCIS & co ? Je suis effroyablement pessimiste me direz-vous, ou plutôt réaliste. Dans un monde qui est en train de saisir l’ampleur du mot patriarcat, les affaires incriminant des personnes œuvrant sur des séries aux valeurs progressistes ne sont probablement que la partie émergée de l’iceberg.

Si on a autant de mal à reconnaître que de tels agissements ont pu avoir lieu en leur sein, c’est aussi qu’on a une vague tendance à ne pas faire la différence entre fiction et réalité, entre ce qu’un artiste pense en théorie, ce qu’il montre dans sa série, et son comportement personnel dans la vraie vie. D’autant que ces séries se veulent réalistes et découlent souvent de l’expérience intime de l’auteur·rice. Mais justement, les milieux les plus progressistes n’échappent pas aux contradictions d’une société schizophrène, écartelée entre des pratiques sexistes endémiques et l’avènement du féminisme.

Le jour d’après

Que faire alors ? La notion de consentement, simple sur le papier, est faite de zones grises qui peuvent amener chacun à se questionner sur son comportement passé. Les réflexions et comportements sexistes, anodins d’hier doivent constituer des exemples de comportements inacceptables aujourd’hui. C’est le prix à payer pour changer de société. Les créateurs, les studios, les acteurs se doivent de réaliser leur examen de conscience, d’être meilleurs, d’élever leurs standards, de ne plus fermer les yeux, d’enquêter en interne plus tôt et d’instaurer une ambiance de travail saine et sécurisante pour les femmes. Concrètement, expliquer aux nouvelles arrivantes qu’aucun comportement sexiste n’est toléré dans cette entreprise et sur les plateaux de la série, que si cela arrive, la victime doit immédiatement en parler à la direction. Que celle-ci sera à son écoute.

Il n’est plus possible d’attendre que les scandales éclatent pour effacer le nom de l’ancien roi déchu et de se contenter d’un communiqué de presse langue de bois, dans lequel ce n’est la faute de personne finalement.

Quid alors du fameux questionnement, très présent en France, où le culte du génie autodestructeur bat encore son plein (quasiment aucune affaire n’est sortie sur les pratiques sexistes dans le cinéma français, et elles existent évidemment), de la séparation de l’artiste et l’œuvre ? Attention aux dangers du "révisionnisme" s’émeut Libération, effrayé que l’œuvre de Louis C.K, actuellement en disgrâce publique, ne disparaisse. Laissons donc le public décider de ce qu’il veut en faire, les regarder avec un œil nouveau ou ne plus les regarder. De toute façon ces œuvres existent, elles ne seront pas brûlées sur la place publique. L’histoire nous l’a déjà prouvée, les chefs-d’œuvre resteront, qu’ils aient été réalisés par des criminels ou non.