Benedict Cumberbatch est stupéfiant dans Patrick Melrose, portrait tragi-comique d’un toxicomane

L’acteur britannique confirme son énorme talent dans cette série à la fois déjantée et tordante mais aussi terriblement sombre et poignante.

© Sky Atlantic/Showtime

À défaut d’une cinquième saison de Sherlock, qui divise ses deux interprètes principaux, Benedict Cumberbatch incarne pour notre plus grand plaisir le personnage des romans autobiographiques d’Edward St Aubyn. L’acteur britannique vouait une passion de longue date pour Patrick Melrose et son addiction aux drogues en tout genre dans le New York des années 1980. En se glissant dans la peau cet antihéros, il se transporte directement au panthéon des rôles d’une décennie tant sa partition est brillante.

La mini-série du scénariste David Nicholls, fruit d’une coproduction entre Showtime et Sky Atlantic, reprend dans les grandes lignes l’œuvre d’Edward St Aubyn. Patrick est un aristocrate anglais traumatisé par une enfance terrifiante, ayant été abusé sexuellement et maltraité physiquement par son père (incarné par Hugo Weaving, le glacial agent Smith de la trilogie Matrix). Depuis, il s’est enfermé dans le cercle vicieux de la drogue (alcool, ecstasy, coke, héroïne, tout y passe) et a pris l’habitude de vivre avec plusieurs voix dans sa tête qui régissent sa conscience.

Le jour où il apprend la mort de son paternel, il se rend, plus enchanté qu’attristé, à New York pour récupérer son corps. Au même moment, Patrick décide d’arrêter (après de nombreuses tentatives avortées) sa consommation de stupéfiants. Problème : sa solitude maladive et ses lésions mentales incurables vont tout faire pour l’empêcher de quitter ce trip halluciné qu’est sa vie de tous les jours.

Give this man an Emmy

© Ollie Upton/Showtime

Très clairement, Patrick Melrose vaut le détour pour l’interprétation époustouflante de Benedict Cumberbatch (mais pas que). Si on savait l’acteur britannique extrêmement talentueux, il transcende ce rôle pour lequel il semble porter un amour sincère et démentiel. Cumberbatch exprime avec une folie contagieuse la personnalité explosive de l’aristocrate : hilarant, extravagant, misogyne, dépressif, colérique, exaspérant… Des caractéristiques qui viennent souligner une forme de complexe divin et paradoxalement une fêlure interne qui remonte à l’enfance.

Avec une justesse rarement égalée à la télévision, Cumberbatch se trouve toujours à la limite entre la glamourisation et la stigmatisation des toxicomanes. Mais il ne la franchit jamais. L’acteur parvient à transmettre au spectateur l’ascenseur émotionnel qui agite le quotidien de son personnage, nous laissant en proie à un stress intense (bien aidé par une mise en scène kaléidoscopique qui semble influencée par Gaspard Noé) lors de ses séances de défonce, pour mieux nous faire rire aux éclats pendant ses crises de démence puis nous briser le cœur quand il est en manque et tente vainement de fuir ses démons intérieurs, qui le consument à petit feu.

Patrick Melrose est une mini-série tragi-comique qui raconte l’enfer des dépendants sans jamais les diaboliser. Au-delà de la partition magistrale de sa star, la mise en scène d’Edward Berger (The Terror, Deutschland 83) est sublime et prend le soin d’éviter les effluves de pathos ou de surenchère ; une qualité formelle qui ne l’empêche pas d’être frappée par des fulgurances de réalisation et une certaine folie comme dans la scène chez Pierre. En parfait miroir de Cumberbatch, le réalisateur est un jongleur émérite qui maîtrise son art à la perfection. Son sens du cadrage extrêmement minutieux et élégant rappellera d’ailleurs aux fans de Mark Gatiss Sherlock et ses plans symétriques hypnotisants, insufflés par le talent de Paul McGuigan.

Les aficionados de la série policière verront aussi quelques clins d’œil à la musique de Michael Price. Patrick Melrose reprend des thèmes classiques avec une utilisation récurrente du clavecin, si chère à l’atmosphère british. Par ailleurs, la BO comprend quelques madeleines de Proust musicales du monde des séries, notamment cette intro belle et sobre sur l’entêtante "Wild World" de Cat Stevens (poke Skins), bien contrebalancée par le "Heart of the City" de Nick Lowe lors des scènes (littéralement) sous LSD.

Vous l’aurez compris, Patrick Melrose coche toutes les cases d’une série exemplaire, bouillonnante de créativité, d’application et d’un interprète habité pour la porter. Les dialogues valent de l’or, la reconstitution du New York des eighties est saisissante, les seconds rôles formidables (Jennifer Jason Leigh va vous tirer une ou deux larmes sans forcer) et la mini-série s’installe parfaitement dans le paysage télévisé actuel – déjà fort en sensations avec Legion, American Gods ou Twin Peaks: The Return – comme une véritable expérience immersive. Sans prendre de pincettes, on tient là l’une des pépites de 2018.

Seul petit bémol (qui s’apparente plutôt à une interrogation) : le format de la série n’était peut-être pas nécessaire. Un film de deux heures ou un téléfilm en deux parties auraient peut-être permis à Patrick Melrose d’être plus limpide, dingo et puissante dans son message. Cela dit, David Nicholls a toute notre attention (et notre amour) quant à sa gestion des quatre épisodes à venir, suite des romans d’Edward St Aubyn, après ce pilote fabuleux. Et même si la qualité régressait, Benedict Cumberbatch serait toujours présent pour briller de mille feux.

Pour le moment, la mini-série Patrick Melrose est inédite en France mais devrait intéresser une chaîne comme Canal+.