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FOR TV WEEK - TRUE DETECTIVE: Woody Harrelson, Matthew McConaughey. photo: James Bridges

Pourquoi True Detective mérite une saison 3

True Detective, une des séries les plus marquantes de la dernière décennie, risque bien de disparaître après deux petites saisons pour des raisons surtout politiques. Et ce serait bien dommage.

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(©️HBO)

Du point de vue de HBO, on peut comprendre pourquoi True Detective pourrait passer à la trappe. Après le coup d'éclat de la première saison, sa suite a connu une telle volée de bois vert de la part des critiques qu'elle en a écorné l'image de marque de la chaîne. Le nouveau boss de HBO, Casey Bloys, pourrait donc choisir d'enterrer définitivement True Detective, histoire de montrer que le changement, c'est maintenant, plutôt que de se lancer dans une risquée saison 3. C'est l'option la plus évidente.

Et pourtant, on ne peut s'empêcher de penser que ce serait un beau gâchis. Et que l'anthologie policière initiée par Nic Pizzolatto méritait une autre destinée.

Coup d'essai, coup de maître

Back to 2014. En cette belle soirée du dimanche 12 janvier, la chaîne câblée qui ne fait pas de la télé mais du HBO ("It's not TV, it's HBO") lance une nouvelle série, attendue surtout pour son casting intrigant : un Matthew McConaughey pré-hype incarne un flic dépressif, lancé aux côtés de son co-équipier Woody Harrelson dans une enquête de près de 20 ans. Flashforwards, affaire labyrinthique, mystérieux "YellowKing" à rendre fous les fans, criminels à têtes de serf, punchlines métaphysiques ("Time is a flat circle")...

En quelques épisodes, Nic Pizzolatto, qui planchait sur cette histoire depuis plusieurs années, réinvente ce bon vieux genre si rebattu de la série policière et du buddy movie. Il est accompagné d'un jeune réalisateur brillant, Cary Fukunaga, qui filme un plan séquence resté dans les mémoires. La photographie poisseuse, le générique innovant (et tant de fois copié depuis), la performance hallucinée de McConaughey... True Detective devient un classique instantané, un succès critique avec des audiences pas folles mais très correctes pour HBO, et au final un phénomène de pop culture (les parodies se multiplient) comme on en avait pas connu depuis... Breaking Bad.

La saison 2 n'était pas si catastrophique

Changement de décor : après l'Amérique profonde de la Louisiane, l'auteur dissèque l'urbanité moderne en plaçant ses personnages - des flics, des mafieux en quête de rédemption - dans la ville fictive de Vinci, près de Los Angeles. On retrouve les codes de ce qu'on peut désormais appeler la franchise True Detective : un générique splendide, une photographie à tomber par terre (qui évoque cette fois les tableaux d'Edward Hopper), une enquête touffue, des hommes torturés, et des réflexions métaphysiques.

Après le triomphe de la première saison, plus dure sera la chute pour Nic Pizzolatto, davantage écrivain que showrunner, habitué à travailler seul. Lui qui a planché des années sur la première saison de True Detective a du livrer une suite censée être aussi bonne en six mois. Alors oui, l'enquête parait plus brouillon (quoique la première n'était pas si claire), les répliques métaphysiques sentent un peu le réchauffé et sont à la limite de l'auto-parodie ("Never do anything out of hunger, even eating"), mais cette deuxième saison nous gratifie tout de même de plusieurs morceaux de bravoure, d'un nouveau plan-séquence fou, d'une Rachel McAdams impeccable et d'un Vince Vaughn étonnant, en plein contre-emploi.

Nic Pizzolatto prouve encore avec cette deuxième saison qu'il sait poser des atmosphères et dessiner les contours de personnages marquants, aussi bien masculins (sa spécialité) que cette fois, féminins.

Des stars qui se réinventent

Sans True Detective, Matthew McConaughey n'aurait peut-être pas eu l'Oscar du meilleur acteur en 2014 pour Dallas Buyers Club. Son incroyable performance dans la peau du brillant, auto-destructeur et nihiliste Rust Cohle est allée de pair avec sa renaissance à Hollywood.

FOR TV WEEK - TRUE DETECTIVE: Woody Harrelson, Matthew McConaughey. photo: James Bridges

Woody Harrelson et Matthew McConaughey dans la saison 1 de True Detective. (©️James Bridges/HBO)

Si la saison 2 n'a pas eu le même effet pour Colin Farrell, pourtant très bon en père impuissant et alcoolique, elle a tout de même permis à Rachel McAdams de montrer qu'elle pouvait jouer autre chose que des bleuettes avec Ryan Gosling à Hollywood.

On a très envie de découvrir un nouveau casting un peu dingue dans une saison 3 qui permettrait à des acteurs un peu casse-cou de jouer autre chose que des super-héros en collants ou des papis caricaturaux (oui Robert De Niro, c'est à toi que je pense), et à d'autres un peu oubliés de se réinventer (au hasard, ce pauvre James Van Der Beek qui n'a rien eu de costaud à se mettre sous la dent depuis Les lois de l'attraction).

Une autre série d'anthologie, Fargo, a pris le relais des casting trois étoiles. Il est temps pour True Detective de récupérer son trône.

Portrait de l'Amérique

Rarement une série n'aura dépeint avec autant de poésie désespérée l'Amérique et ses disparités. La première saison prenait pour toile de fond la Louisiane profonde et ses rednecks, ses prostitués, ses puissants aux crimes impunis, ses cultes cruels.

La deuxième saison nous emmenait dans les méandres d'une cité industrielle, et disséquait l'ultra-moderne solitude. Dans les deux cas, il est aussi question dans True Detective de la déliquescence de la justice, et du marasme dans lequel se débattent ceux (les flics) chargés de l'appliquer.

Des séries récentes comme American Crime, American Crime Story ou la série docu Making a Murderer ont donné un nouvel éclairage à ce thème, et montré qu'il y avait encore bien des choses à dire sur l'état de la justice américaine, que ce soit du point de vue des victimes, des bourreaux ou des rouages du système.

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Rachel McAdams et Colin Farrell dans la saison 2 de True Detective (©️HBO).

La franchise True Detective

N'oublions pas non plus que True Detective possède un format propice au renouvellement : l'anthologie. Si Nic Pizzolatto, probablement touché par des critiques qui ont joué aux montagnes russes (True Detective est passée de "La meilleure série du monde" à "Un naufrage sur toute la ligne", c'est violent), souhaite se concentrer sur d'autres projets, grand bien lui fasse.

Il peut passer la main à un nouvel auteur, qui reprendra ce qui a fait le succès de True Detective (son concept solide, sa qualité visuelle, ses thématiques) tout en proposant une vision fraîche du show. La marque True Detective a été écornée mais elle est encore puissante chez les téléspectateurs. La meilleure des réponses de HBO serait finalement de lui redonner ses lettres de noblesses, d'être brave et audacieuse, et de concocter une saison 3 digne de ce nom.