Westworld se la joue docteur Jekyll et M. Hyde dans un épisode époustouflant

Des révélations en pagaille, le retour d’un personnage essentiel à la mythologie et des morts dans tout le parc. La saison 2 de Westworld s’emballe. Attention, spoilers.

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Comme toujours avec Westworld, le titre des chapitres en dit long sur le contenu des épisodes. Plus qu’une chanson de Noir Désir, "Les Écorchés" peut être compris de deux façons différentes. Le premier sens est figuré : il correspond à la violence de l’épisode et aux nombreuses blessures physiques et mentales infligées à William, Maeve, Clementine ou encore Angela, dont certaines étaient fatales pour les androïdes. La seconde acception est le sens anatomique, qui renvoie à des croquis réalistes de l’intérieur du corps humain.

Ces sculptures d’étude du corps ont été imaginées par l’anatomiste français Honoré Fragonard, dont les œuvres s’intitulent… les Écorchés. Leur composition et leur forme évoquent évidemment l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, dont s’inspire Westworld pour la création de ses hôtes et son générique. Sachant que l’objectif de ces sculptures est de découvrir l’intérieur du corps humain, on peut y trouver plusieurs métaphores liées aux thématiques de l’épisode, à commencer par les révélations de Robert Ford faites à Bernard.

Ford, le Tout-Puissant

Le Cavalier d’Honoré Fragonard, qui rappelle étrangement le cheval du générique de la saison 1. (© Patrice Forget/Sagaphoto)

Entre deux références poétiques à William Blake, le patron du parc raconte à son acolyte qu’il a réussi là où James Delos et William avaient échoué. La quête de Ford pour l’immortalité est toutefois limitée : grâce à la petite boule rouge ramassée par Bernard et implantée dans le Berceau, qui contient la conscience numérisée de Robert, le créateur est omniscient dans son parc. Cette information vient donc justifier sa présence dans certains hôtes aperçus par l’Homme en noir (la fille de Lawrence, El Lazo), permise via le réseau Mesh dont se sert également Maeve. Elle confirme également que le plan commencé par son exécution à la fin de saison 1 (le nouveau scénario Wyatt/Dolores) cachait des enjeux bien plus grandioses que l’esprit bicaméral.

En revanche, et Ford insiste sur ce point auprès de Bernard, il lui est impossible de survivre dans le monde réel. Comme James Delos après ces 149 tentatives, Robert perdrait le contrôle de son esprit et finirait dément. Dans la réalité du parc, ou de sa numérisation, le plan cognitif accepte sa victoire sur la Faucheuse. On peut donc se demander si son implantation dans l’esprit de Bernard, un être physique, ne va pas entraîner sa mort après l’accomplissement de son objectif : si Dolores, Bernard et les androïdes méritants parviennent à la fameuse porte située dans la Vallée lointaine, Ford aura atteint son objectif et disparaîtra définitivement de la série.

Cette hypothèse viendrait expliquer la timeline du futur, dans laquelle Karl Strand et Charlotte Hale torturent Bernard pour lui soutirer des informations. Avec la présence de Ford dans son esprit, Bernard aurait de meilleurs verrous psychologiques pour se défendre, contrairement à sa version présente où il est inoffensif et pacifiste. L’épisode "Les Écorchés" met bien en avant ce paradoxe dans la scène où Bernard abat les gardes de sécurité sous la pression de son créateur. L’esprit de Ford vient prendre le dessus sur celui de son associé, comme Wyatt a rendu Dolores impitoyable et vengeresse.

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Au vu des dires de Ford dans l’épisode, son complexe divin apparent et sa grande stratégie, on peut en déduire qu’il avait prévu depuis près de 37 ans (la timeline originelle selon la chronologie d’Insider) les événements actuels de Westworld. Robert et Arnold étaient déjà extrêmement riches avant d’enrôler les actionnaires de Delos. Les deux associés étaient capables de produire des hôtes mécaniques d’apparence humaine, de construire des IA et des outils informatiques à la pointe ("on peut tout numériser, sauf le cerveau humain", avance le patron du parc dans "Les Écorchés"). De telles avancées technologiques sont impossibles sans un sacré investissement à la base.

Ford ne cherchait donc pas de l’argent en frappant à la porte de Logan mais bien des ressources humaines et d’infrastructures, afin de créer l’enveloppe ultime et numériser un cerveau humain à l’intérieur. D’une certaine manière, Robert s’est joué de l’entreprise qui est devenue son pion sur l’échiquier de l’immortalité, dans le but d’expérimenter et transgresser l’impossible. Depuis la première saison, Delos Inc. est définie comme l’une des plus riches et importantes multinationales du monde de Westworld, avec des moyens incommensurables à sa portée, comme en témoigne la création de six parcs sur des îles de la mer de Chine méridionale.

Mais le plan diabolique de Ford va peut-être encore plus loin. Angela a été créée comme un fantasme pour les hommes. Or, c’est la première androïde que rencontre Logan, et son esprit de séducteur, le poussant à signer un deal avec le tandem. Ensuite, Robert a certainement parlé de l’immortalité à James Delos pour le convaincre, avec les échecs que l’on connaît.

Enfin, il s’est servi de William comme le joueur ultime au service de ses expériences dans le parc. Par ailleurs, l’Homme en noir sème de plus en plus le doute sur son identité réelle : après le bug de mémoire avec sa fille, comment un humain pourrait-il survivre à de multiples impacts de balles ? Bref, Ford n’est peut-être pas Dieu à l’extérieur, mais dans son monde, il tire les ficelles et régit le destin de ses marionnettes.

L’espoir de la Vallée lointaine

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Malgré toutes ces révélations et ces hypothèses envisageables, le but de Robert Ford reste mystérieux. "Je voulais juste raconter mes histoires", expliquait-il dans l’épisode 7 de la saison 1. Une information qu’il partagea également avec Theresa dans l’épisode 4 puis une dernière fois dans son monologue final de l’épisode 10. Dans ces moments-là, Ford ne parle ni par énigme, ni par citations empruntées aux philosophes, aux poètes ou aux écrivains. Dans ces moments-là, le conteur d’histoires est sincère.

Si on accepte la véracité de ses propos, alors Ford est un homme profondément brisé qui a perdu espoir dans l’humanité. Avec ses belles histoires, il pensait naïvement faire le bien voire changer la vie de ses visiteurs. Mais rapidement, et sous l’influence du consumérisme imposé par Delos, il s’est rendu compte que ses scénarios ne servaient à rien ou même réveillaient le pire dans la nature humaine. Le meilleur exemple de cet échec reste William, qui est passé du chapeau blanc de l’innocence à sa première visite au chapeau noir du nihilisme.

"Je ne pense pas que Dieu s'est reposé le septième jour, Bernard. Je pense qu’il a pris le temps d’admirer sa création."

William est devenu l’Homme en noir car il a perdu le sens, la finalité des narrations de Ford, qui ne sont devenues qu’un immense terrain de jeu pour lui. Ironiquement, c’est en cherchant la vérité derrière ces scénarios inventés de toutes pièces que le cow-boy s’est égaré du chemin de la rédemption et de la réalité. En fin de compte, on imagine que la fameuse porte évoquée par Ford dissimule derrière elle un androïde, une réplique de William jeune capable de réparer ce qui a causé ses démons intérieurs : son amour pour Dolores.

En ce qui concerne le groupe de la fille Abernathy justement, c’est l’occasion pour Robert de prendre sa revanche sur l’humanité. Il a choisi d’abandonner son peuple de chair et de sang pour donner une chance à ses créations de changer la donne et corriger les erreurs de la civilisation contemporaine. Ainsi, les hôtes de Ford ne seraient qu’une version transcendée de l’Homme, le transhumanisme poussé à son paroxysme : un esprit numérique en libre arbitre dans un corps humain, soit un être hybride et, par définition, parfait pour son créateur.

En France, la saison 2 de Westworld est diffusée en simultané avec les US sur OCS City.