De l’utilité (ou non) du saut dans le temps dans les séries

Alors, l’ellipse temporelle sur le petit écran : paresse scénaristique ou procédé utile ? L’heure du jugement a sonné.

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Après un hiatus en apparence interminable, Jessica Day et ses potes déglingués ont enfin repris du service pour un septième (et dernier) tour de piste. Et pour ce come-back tant attendu, New Girl s’est offert un bond dans le temps. Trois années écoulées qui ont permis aux personnages de solidifier leurs relations amoureuses et, parallèlement, à Schmidt de se faire pousser une "pornstache" exquisément vintage. Mais, au-delà de cette pilosité faciale tendancieuse, une ellipse temporelle aussi conséquente était-elle justifiée ?

Cette question, légitime, peut être posée à un grand nombre de séries. Historiquement, le saut dans le temps, ou time jump comme le désignent les anglophiles, est un recours scénaristique que la petite lucarne aime utiliser, judicieusement ou non. Alias est exemplaire dans sa mobilisation de l’ellipse temporelle. À l’issue de la saison 2, Sydney s’effondre suite à une baston des plus rudes. À son réveil, tout a changé, et pour cause : deux ans ont passé.

Une fois n’est pas coutume, ce bond dans le temps apporte un souffle nouveau à Alias tout en prolongeant l’univers de la série. De nouveaux enjeux, de nouvelles alliances, de nouveaux pions sur l’échiquier. Ici, l’œuvre concernée s’en est sortie grandie… mais ce n’est pas toujours le cas. Parfois, voire plus souvent que ce qu’on aimerait, le time jump est utilisé à mauvais escient et on s’en serait volontiers passé. Un exemple type ? Supernatural.

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Au lancement de sa sixième salve d’épisodes, un an et demi s’est écoulé, et on retrouve Sam en Enfer et Dean auprès de sa famille. Le hic, c’est qu’en un tel laps de temps, aucun événement décisif ne s’est déroulé, à tel point qu’on questionne l’utilité de cette ellipse. Si le bond dans le temps n’a pas d’impact réel et durable sur la série en question, il semble alors carrément superflu. Des fictions comme Sons of Anarchy ou Weeds en sont d’autres exemples.

Le point commun entre ces deux séries est qu’elles ont toutes deux envoyé certains de leurs personnages sous les verrous. Ce qui est alors dommage, c’est que ces séjours carcéraux sont zappés et on leur préfère un bond dans le temps afin d’éviter tout dépaysement. Cette décision des scénaristes trahit surtout une certaine paresse (un aller-retour en prison est garanti d’impacter une personne, c’est décevant de ne pas montrer les changements en question) ainsi qu’une réticence face à une quelconque prise de risques.

Plus récemment, en 2016 pour être précis, Jane the Virgin n’a pas eu froid aux yeux en sacrifiant l’un de ses personnages principaux, d’ailleurs très proche de son héroïne. Malgré tout, plutôt que de nous faire vivre les conséquences de cette mort déchirante, la dramédie de la CW ne s’est pas foulée et s’est payé un saut dans le temps de presque quatre ans. Alors oui, le deuil dudit personnage était encore d’actualité et demeure bien traité. Il n’empêche que la série illustre impeccablement bien le phénomène du time jump bancal.

Le saut dans le temps, ce reboot déguisé

On ne va pas se mentir : de manière générale, l’ellipse temporelle est l’incarnation même de la créativité déclinante des scénaristes. Ceux-ci semblent se retrouver face à un mur et, plutôt que de le détruire, préfèrent le contourner. Ce fut le cas avec Desperate Housewives qui, au terme de sa quatrième saison, donne à ses téléspectateurs avec un aperçu de la vie de ses femmes au foyer désespérées cinq ans dans le futur. À l’aube de la saison 5, le bond est effectué et les personnages semblent mener des vies complètement différentes.

Fainéantise, vous dites ? Totalement. Plutôt que de donner à Gabrielle, Bree et toute la clique le temps de grandir et d’accomplir de nouvelles choses, Desperate Housewives a opté pour un raccourci facile. Une chance alors que ce changement radical ait fonctionné, lui garantissant quatre années supplémentaires à l’antenne d’ABC outre-Atlantique. Avec du recul, cette flemme scénaristique s’est avérée salvatrice, étant donné qu’elle a permis à la série de se renouveler.

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Le même schéma a été appliqué à d’autres séries, à l’instar des Frères Scott qui ont mis les années universitaires de côté pour attaquer directement à l’entrée dans la vie active. Niveau réalisme, on repassera (après tout, ça reste Les frères Scott, hein). Il n’empêche que cette décision est entièrement justifiée, dans le sens où on ne compte plus les séries pour ados se déroulant au lycée qui se sont totalement foirées lors du passage à la fac (Newport Beach et 90210, on parle de vous). Pas de ça pour Lucas et Nathan !

A priori, New Girl fait usage du time jump de la même manière qu’a pu le faire la regrettée Parks and Recreation, elle aussi appartenant au registre comique. Leurs personnages avaient besoin d’avancer, et cette évolution n’avait d’autre choix que de passer par une ellipse temporelle. Dans le cas de New Girl, la dynamique entre Jess et Nick prenait des airs de disque rayé. Une nouvelle saison trois ans dans le futur représente une sacrée aubaine : celle de leur offrir la seconde chance qu’ils méritent, et le season premiere tout juste diffusé ne laisse présager que du bon.

Somme toute, pour qu’un bond dans le temps soit légitime, il faut que les personnages de la série concernée en aient réellement besoin. Ce qui est dommage, en revanche, c’est lorsque les scénaristes du petit écran y ont recours par manque de créativité ou, pire, parce qu’ils ont peur de se mouiller en sortant des sentiers battus. Une chose est sûre : un time jump peut anéantir une série, tout comme elle peut la sauver. Un pile ou face dangereux, mais parfois nécessaire.