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Suburra : un copier-coller de Gomorra dans les rues de Rome

Un thriller politique pompeux plus qu’une série mafieuse haletante. Attention, spoilers.

Qu’ont en commun les séries Narcos, 3% et Club de Cuervos ? Outre leur appartenance à Netflix, ce sont trois œuvres qui ont été entièrement tournées et produites dans des pays étrangers (respectivement la Colombie, le Brésil et le Mexique). Depuis le succès de Pablo Escobar et du cartel de Cali, la plateforme américaine s’emploie à s’exporter pour tirer parti des talents internationaux. Après une excursion ratée en France avec Marseille, Netflix a donné sa chance à nos voisins latins avec Suburra, une création 100 % italienne.

La série est fondée sur le film Suburra, lui-même inspiré du livre éponyme écrit par Carlo Bonini et Giancarlo de Cataldo. Les auteurs s’emploient à décrypter le milieu de la pègre italienne, où pullulent jeux d’argent, prostitution, trafic de drogue, corruption et blanchiment d’oseille. Une série mafieuse donc, qui se veut aussi politisée en explorant les relations à la fois intimes et conflictuelles entre le Vatican, le palais de Quirinal et les clans du crime organisé.

Malheureusement, Suburra puise trop volontiers (parfois jusqu’au pur copier-coller) dans les grandes lignes de son aînée Gomorra pour s’émanciper des clichés du genre et s’imposer comme une série authentique.

Éloge de la masculinité

Dans Suburra, les ruelles de Rome ne représentent en rien la cité gastronomique et raffinée qui fait rayonner la capitale italienne sur le plan international. Ici, les quartiers suintent le sang, la transpiration, la virilité. C’est le territoire du mâle dominant où règne la loi du plus fort. Les scénaristes de la série s’appliquent à exposer la hiérarchie des familles mafieuses, dominées par la forme patriarcale. Leurs pouvoirs sont leurs poings, leur instinct de survie mais aussi et surtout leur charisme. Et dans ce monde crapuleux, il n’y a guère de place pour les femmes, qui se retrouvent en arrière-plan. Mais est-il légitime qu’elles le restent dans l’entièreté de l’œuvre ?

Les personnages féminins de Suburra ne sont que des faire-valoir mis au service de l’éloge masculin. Elles tiennent le rôle d’assistantes, de compagnes évoluant dans l’ombre de leur mari voire sont résumées à des coups d’un soir. Le pilote s’ouvre d’ailleurs sur une séquence d’orgie mise en scène tel le célèbre tableau de Thomas Couture, Les Romains de la décadence, filmé en plan rapproché. Le décor est planté.

Trash, violente et sulfureuse, Suburra ressemble grandement à une série faite par des mecs pour des mecs. Et c’est bien dommage, car à notre époque, les hommes ne sont plus des bêtes de muscles désireux d’assouvir une forme de domination. Ils ont aussi le droit d’éprouver des sentiments et mieux encore de les exprimer contrairement aux stoïques archétypes de la série.

©️ Netflix

Passée la (fausse) surprise de cette masculinité omniprésente, on découvre une grande fresque de personnages. Comme dans The Wire, ils sont difficilement identifiables dès les premiers épisodes et on s’égare rapidement dans cette intrigue complexe où se mélangent gangsters amateurs, mafieux princiers, religieux corrompus et politiciens avides. Si on saisit dès le premier épisode que les jeunes pousses en ont ras-le-bol de cette hiérarchie vieillissante (l’une des nombreuses similitudes avec Gomorra, sur lesquelles nous reviendrons juste après), leurs parcours respectifs sont laborieusement captivants.

Plus qu’une série mafieuse, Suburra joue la carte du thriller politique où accéder au poste de maire est l’objectif central. Un "jeu de trône" noir et réaliste mais pompeux dans les grandes lignes. Si chaque partie essaie de tirer son épingle du jeu (les caïds veulent les places fortes pour dealer, le Vatican une entente pour ramasser le pactole du blanchiment d’argent), aucune n’est véritablement passionnante tant le sujet est vu et revu ( David Simon en Amérique et Baron Noir pour le chauvinisme) et reprend des poncifs du genre.

Reste le décor romain, joliment mis en scène et dont la beauté n’a d’égal que les complots qui s’y trament. Le premier plan d’ailleurs, qui met en parallèle le silence religieux de la place Saint-Pierre à la décadence charnelle se déroulant entre les murs de Rome, est une parfaite entrée en la matière, symbole d’un pays encore hanté par la politique inoxydable et "trumpesque" de Berlusconi.

"Suborra"

Le problème majeur avec Suburra, c’est sa ressemblance frappante, repérable dès les premières minutes, avec Gomorra. On retrouve ses similitudes autant dans l’orthographe similaire des deux titres de série que le jeu "amateur" (mais excellent dans les deux cas) de ses comédiens. Du générique copier-coller aux personnages au physique miroir troublant (entre Ciro et Amadeo, il n’y a qu’un pas), Suburra ne se gêne pas pour reprendre à son compte les recettes du succès de sa grande sœur. Mais elle l’opère sans le même charme brut, viscéral et rugueux de Gomorra, la transformant parfois en une véritable parodie d’une série mafieuse.

La réal de Suburra n’a pas vraiment de patte propre. Quelconque et incolore, elle n’a pas le cachet nerveux et grisâtre du monde dangereux dirigé par le clan Savastano. C’est pourtant ce parti pris qu’elle aurait mieux fait de prendre tant Gomorra captive par son imagerie urbaine. Sans réelle originalité, mais sans véritable défaut non plus, Suburra saura aisément convaincre les sériephiles n’ayant jamais osé se lancer dans l’univers impitoyable et sanguinaire de l’économie souterraine.

Pour les autres, vous savez déjà que Gomorra et la culte Les Soprano répondent présentes pour sublimer le genre et iconiser à jamais ses gangsters, certes masculins, mais jamais ordinaires et insignifiants.

La saison 1 de Suburra est disponible en intégralité sur Netflix.