Sur le tournage de Trepalium, l'ambitieuse série d'anticipation d'Arte

Biiinge s'est rendu sur le tournage du pari le plus audacieux de Arte en 2016, Trepalium, une série d'anticipation qui s'interroge sur la valeur du travail, dans laquelle la population est séparée entre 20% d'actifs, et au-delà d'un mur de plus de 30 mètres, 80% de chômeurs.

© Kelija/Jean-Claude Lother

Pierre Deladonchamps (Ruben), Leonie Simaga (Izia) et le réalisateur Vincent Lannoo (© Kelija/Jean-Claude Lother)

10h. Siège du Parti Communiste. Je rentre dans le spectaculaire bâtiment classé monument historique, imaginé par l'architecte Oscar Niemeyer. L'équipe de Trepalium est à pied d'oeuvre pour tourner le deuxième épisode d'une première saison qui en compte six.

La grande séquence de cette journée se déroule dans la toute première grande pièce du rez-de-chaussée. Les courbes futuristes de cette oeuvre architecturale singulière ont inspiré le réalisateur belge, Vincent Lannoo (Au nom du fils) pour tourner une séquence de soirée mondaine se tenant à Aquaville, le lieu fictif où résident tous les actifs de la série. Durant la Garden Party se croisent plusieurs personnages importants, à commencer par l'héroïne de cette série d'anticipation, Izia, interprétée par Léonie Simaga.

Vivant du mauvais côté de la barrière, dans la Zone, la jeune mère de 30 ans se voit offrir la possibilité de traverser le mur pour aller travailler à la Ville comme "emploi solidaire". Elle va découvrir chez son habitant, Ruben (Pierre Deladonchamps) les quelques avantages et les nombreux inconvénients à vivre du côté de ceux qui ont un emploi.

Le travail c'est la santé (ou pas)

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Leonie Simaga interprète Izia, "zonarde" qui a l'opportunité de travailler dans la Ville. (© Kelija/Jean-Claude Lother)

Les showrunners de la série, Sophie Hiet et Antarès Bassis, portent le projet depuis plus de 10 ans. A l'origine, cette dystopie a fait l'objet d'un moyen-métrage.

"On voulait parler de la problématique du travail à travers le genre de l'anticipation. Interroger notre rapport au travail, c'est interroger ce qu'est l'individu. On vit dans une société où il définit le lien social. Ne pas avoir de travail crée beaucoup de vide et de souffrance. Et puis on a opté pour le genre de l'anticipation dans le but de prendre une distance et de s'amuser, en allant vers une narration romanesque." nous explique la co-créatrice.

Si l'ambition est évidemment de proposer une vision du futur inédite, les références sont inévitables. Vincent Lanoo cite ainsi Les Fils de l'homme, Soleil Vert, Stanley Kubrick (2001, l'Odyssée de l'espace et Orange Mécanique) et bien entendu Bienvenue à Gattaca pour la partie Ville. La partie zone, décrite comme "mad-maxienne" par Adrienne Frejacques, chargée des programmes chez Arte, fait immanquablement penser aux disctricts pauvres de Hunger Games.

Le plus gros défi de Trepalium consistait à digérer toutes ces références pour créer un univers rétro-futuriste à la fois unique et qui respecte les codes de l'anticipation.

Hunger Games meets Bienvenue à Gattaca

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Du côté de la zone, un ambiance très Hunger Games (© Kelija/Jean-Claude Lother)

"On s'est tout simplement demandé : "qu'est-ce que le futur ?" Quand j'avais 10 ans, je rêvais de l'an 2000. Qu'est ce qui a tant changé que ça depuis ? L'écran est beaucoup plus présent, la manière de communiquer a évolué. Il n'y a pas encore de voitures volantes. Ca n'a pas tant changé que ça. L'idée était donc de montrer que notre présent est aussi fait du passé, donc le futur le sera aussi." explique Vincent Lannoo.

Il poursuit : "Quand Chrysler crée le PT Cruiser, qui a tout de la bagnole des années 50, ils adaptent en fait le passé à l'avenir. Tourner dans ces murs, à Niemeyer, c'était une façon d'aller voir la vision du futur par un génie de l'architecture."

Sans ignorer la place de la high-tech dans notre société (les écrans sont partout), le futur selon Trepalium ne donne pas dans le technoïde, mais dans un certain minimalisme, mixé à des objets rétro. Pour les véhicules par exemple, le cinéaste détaille son choix : "J'avais envie d'aller chercher des modèles de voitures des années 60 et 70, mais qui fonctionnent à gaz d'eau dans la série.". Le budget un peu juste (environ 500 000€ par épisode) pour un projet de cette envergure, ne donne pas le droit à l'erreur.

Il s'agissait donc de ne pas se rater sur le choix des lieux de tournage. En dehors du bâtiment de Niemeyer, les caméras se sont aussi posées à la BNF, au Centre National de la Danse ou encore à Neuilly-sur-Marne. Un vrai mur a été construit à Senlis dans l'Oise pendant le tournage, qui a duré une soixantaine de jours, de mi-octobre 2014 à mi-janvier 2015.

Pour coller à la dichotomie entre Zone et Ville, mais aussi au fait que les deux mondes sont bien plus poreux qu'on ne le pense au premier abord, Vincent Lannoo a opté pour "une mise à l'image avec des plans à l'épaule dans la zone et des mouvements lents, rigides et posés dans la ville. Petit à petit, ces deux genres se mélangent pour n'être plus que de l'épaule dans les derniers épisodes".

La petite et la grande Histoire

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Ronit Elkabetz est la Première Ministre (© Kelija/Jean-Claude Lother)

Contrairement à la réputation "intello" d'Arte, Adrienne Fréjacques assure que Trepalium sera davantage romanesque qu'intellectuelle. Même si "on veut aussi en creux mener une réflexion précise sur le rapport des uns et des autres au travail, à la compétition, à la manipulation des informations et à la satellisation de quelques happy few entourés d'une meute de renégats."

Retour plateau. Dans une ambiance feutrée, des acteurs sur leur 31 déambulent de façon distinguée autour d'une pièce ouverte aux tons verts. Dans cette nouvelle scène, Aurélien Recoing, qui interprète le père du héros Ruben, lui chuchote à l'oreille, avant que les deux n'aillent à la rencontre du grand patron d'Aquaville. Ce dernier prend les traits d'un Charles Berling pincé.

Les liens familiaux, complètement biaisés dans la Ville par le désir de réussite sociale, se trouvent aussi au cœur de l'intrigue de Trepalium. Au milieu de ces scènes tendues, Vincent Lannoo apparait joyeux, généreux, enthousiaste, et vient parler aux acteurs entre chaque prise.

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Vincent Lannoo dirige une scène avec les enfants des "actifs" de la Ville également soumis à une rude pression. (© Kelija/Jean-Claude Lother)

Pour Charles Berling, "dans le monde de la ville, les codes sont très bourgeois et sur l'apparence. Chacun porte un masque. C'est comme si on plaçait une loupe sur tout ce qu'on ressent aujourd'hui." Pierre Deladonchamps enchaîne : "Ruben est très figé, comme pas mal de gens de la ville. Il subit ce monde. Son père le trouve faible car il ne rentre pas dans le moule. Il n'arrive pas être aussi machiavélique qu'il le faudrait. C'est un monde de brute dans lequel il faut tuer pour réussir."

La présence de Ronit Elkabetz (Mon trésor, Les mains libres) achève de rendre le casting de Trepalium très ciné. Séduite par ce projet "brillant", elle interprète la Première Ministre du pays, aussi élégante que froide et calculatrice.

"J'ai eu envie de me plonger dans l'obscurité avec ce personnage, détaille-t-elle, que je vois entre l'être humain et la machine. J'ai collé sur elle les étapes classiques de la tragédie. Elle ne ressent quasiment presque rien. Les seuls sentiments qu'elle éprouve encore sont pour son mari. Et c'est une faiblesse humaine dans ce monde."

Il est bientôt 16h au siège du PCF. Nous quittons l'atmosphère à la fois suffocante et fascinante des lieux, tandis que la Garden Party des actifs se poursuit. Reste maintenant à découvrir le résultat sur écran. Sera-t-il à la hauteur de l'ambition du projet ? Début de réponse à partir du 11 février prochain sur Arte.