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Twin Peaks : entre rêves, mythes et récit commun

L’Univers, les mythes, les hommes.

Le monde de Twin Peaks est maintenant toujours dans l’air, toujours présent, tout comme la chanson dont parlait le nain rouge dans la première saison. La saison 3 s’est présentée comme un retour, titre lancé comme une promesse aux nombreux fans qui ne rêvaient que de goûter à nouveau à l’ambiance si particulière des deux premières saisons. À ces personnages hauts en couleur, à cette attention portée à d’improbables détails tendres et cocasses, à cette ambiance, langoureuse et mystérieuse, que savait distiller la série.

C’est donc avec joie que beaucoup s’attendaient à se voir resservir un bon café noir, accompagné de sa part d’inimitable tarte à la cerise. Comme si on voulait goûter à nouveau à la saveur incomparable de la tarte que nous faisait une grand-mère aimante. Mais en 25 ans, le monde a changé, les téléspectateurs ont vieilli et mamie est morte. Dans ce retour, ce sont les différences qui sont les plus frappantes et qui doivent être considérées avec une plus grande attention.

Un mythe nous est offert

Pour commencer, Twin Peaks ne se situe plus seulement à Twin Peaks, l’histoire s’est mondialisée. New York, Las Vegas, Buckhorn, Buenos Aires, Paris… La petite ville est connectée au reste de la planète (et plus encore). Car, davantage que dans les deux précédentes saisons, la série parle de notre monde moderne, de son état actuel et de ses origines, il y a 70 ans. Cette époque, qui s’étend de la fin de la seconde guerre mondiale, survenue avec l’invention de la bombe atomique, à aujourd’hui, se caractérise par de grandes remises en cause, comme celles de la domination des grands empires, de la domination patriarcale, et finalement remises en cause des récits fondateurs, des mythes qui justifiaient ces différentes dominations.
Il ne semble pas incompréhensible que les générations du baby-boom et d’après aient refusé de se plier aux préceptes de leurs aînés, étant donné que ces derniers ont abouti aux horreurs de l’holocauste et de la bombe atomique.

Le rejet de l’autorité du passé, de l’autorité des pères, et les progrès associés en termes de libertés, d’égalité de tous quels que soient leurs origines, sexes, genres et autres, sont devenus des principes fondamentaux pour lesquels il faut lutter encore et toujours. Le revers de la médaille, c’est que ce rejet nous a laissés sans alternative en matière de récit commun. Or, l’être humain a terriblement besoin de mythes pour aiguiller sa vie, de rites, même s’il ne se l’avoue pas toujours.

Les habitants des pays occidentaux n’ont plus ce lien à un récit commun qui donnait un fondement à leurs existences (le rêve américain, l’idée de la France éternelle, les grandes religions…). Ces mythes fondateurs ont fait leur temps, même si certains aimeraient les faire revivre, en rendant, par exemple, l’Amérique "great again".

En bref, nous avons besoin d’histoires pour comprendre le monde qui nous entoure et trouver un sens à nos vies. Et ce besoin est d’autant plus ardent aujourd’hui que dans des sociétés où la science et la technologie dominent nos existences et les transforment en permanence, nous pouvons nous sentir, bien souvent, perdus, vides, comme des poupées sans but, à deux doigts du nihilisme.

Avec Twin Peaks, David Lynch et Mark Frost nous offrent une mythologie qui vient redynamiser nos vies en apportant du mystère et de la beauté au monde. Car oui, le monde est un endroit étrange et merveilleux à la fois, et nous ne devons pas l’oublier. En particulier les jeunes citadins qui restent enfermés dans leurs appartements, où, finalement, le seul mobilier qui compte, c’est le canapé sur lequel on s’assoit pour fixer une boîte vide (télé ou ordinateur) en attendant qu’il se passe quelque chose, comme Sam et Tracey dans les deux premiers épisodes de cette saison 3.

D’ailleurs, comme dans beaucoup de mythologies, nous avons affaire à des êtres surnaturels (les habitants des loges), des divinités qui interagissent avec les mortels et dont les motivations sont ambiguës. Ils sont parfois bons, parfois mauvais (les intentions de Mike ne sont pas toujours claires). Ces êtres se situent dans des lieux au-delà de notre plan d’existence (pensons à Asgard ou l’Olympe, équivalents des loges). Ils peuvent se transformer : Le Bras évolue, Philipp Jeffries est devenu théière.

De nombreuses mythologies (nordique, égyptienne, aztèque, etc.) s’appuient sur une cyclicité du monde. Il est amené à disparaître et à renaître. À finir dans une grande bataille ou un cataclysme pour subir ensuite un reboot. L’agonie, la destruction imminente, suinte par tous les bouts à Twin Peaks. La violence s’y déchaîne, les enfants sont tués en pleine rue. Les jeunes ont l’air encore plus paumés et drogués qu’avant (Steven et Becky) ou ils ont d’étranges maladies (la fille qui se gratte au RoadHouse, la jeune fille zombiesque dans la voiture). Les anciens personnages – Sarah Palmer, Dr Jacoby, Nadine, etc. – sont coincés dans des boucles, des comportements répétés sénilement. Ils restent souvent chez eux, seuls. De nombreux indices que TP se fissure petit à petit.

Si Twin Peaks la série est un mythe, alors les événements étranges qui sont narrés doivent être interprétés et considérés comme des clefs permettant de poser un regard neuf sur la réalité, car c’est là le rôle des mythes dans les sociétés humaines.

Twin Peaks, un rêve électrique

La série nous éclaire, entre autres, sur notre rapport à la nature et à la technologie. Lynch et Frost redynamisent ces deux piliers de nos existences en les hypertrophiant. La forêt est dense et semble prête à absorber tout promeneur, les arbres sont imposants et ont une présence propre, maléfique parfois. Les objets technologiques, voyants, ont des lumières qui clignotent et font bip bip. Ils sont comme des boîtes noires, avec des petits yeux rouges qui espionnent les personnages.

Ces deux univers sont distincts, antinomiques dans nos esprits, et pourtant réconciliés par l’électricité. Énergie de l’ère moderne, force primordiale, elle est indispensable pour que nos objets fonctionnent, pour que le transfert d’images qu’est une série puisse opérer, pour que les villes, les gens puissent être connectés, par ce réseau de câbles électriques qui sillonne tout le pays et s’étend comme une toile d’araignée. Sans elle, pas de télés, d’ordinateurs, de téléphones, de lumière rassurante. Mais l’électricité, on l’oublie parfois, était là bien avant l’être humain. C’est un élément de la nature qui se manifeste par des éclairs descendants, "de l’air pur" pour frapper la Terre.

L’électricité est aussi présente naturellement dans le cerveau, dans le système nerveux. Elle permet le mouvement, la captation des stimuli extérieurs et la fabrication d’images. Synthèse de ces deux puissances – nature et électricité – Le Bras est devenu un arbre électrique, étrange greffe entre le poteau électrique et la plante ligneuse qui aurait été frappée par la foudre. Avec ce tronc d’où partent des branches ramifiées et surmonté d’une sorte d’encéphale ramolli, sa forme rappelle un système nerveux (cerveau, moelle épinière et nerfs).

Plusieurs êtres des loges ont un rapport avec l’électricité. Ils semblent se déplacer avec elle. Différents événements surnaturels et inquiétants sont accompagnés de bruits d’électricité. Le poteau marqué d’un 6 rôde là où des entités maléfiques semblent intervenir. C’est par une prise électrique que Dale Cooper revient à la réalité. Phillip Jeffries, qui se téléportait dans Fire Walk With Me à travers des flashs électriques se retrouve dans cette saison 3 comme transformé en électricité. Il a perdu forme humaine et n’existe plus vraiment. Et puis le mot électricité est prononcé comme une conclusion par Mike dans la chambre de Jeffries, avant que Cooper ne retourne dans le passé.

Les êtres des loges ont donc un lien fort avec les objets techniques, animés par l’électricité, mais aussi avec la nature. Ils sont par certains aspects des esprits des bois (on accède aux loges par la forêt). Margaret perçoit leurs manigances par sa bûche qui communique avec elle. Bob semble habiter les hiboux (qui ne sont pas ce qu’ils paraissent). Toutes ces entités sont comme des créatures anciennes, inhumaines, animales, qui se seraient adaptées au monde technologique des humains. Cette omniprésence de l’électricité peut s’expliquer par le fait que les personnages de Twin Peaks nous apparaissent, à nous téléspectateurs, grâce à l’électricité qui allument nos télés et ordinateurs. Ces créatures ne pourraient exister sans électricité.

Mais c’est aussi le signe que Twin Peaks est une fiction issue de l’activité neuronale, de l’imagination. Et finalement l’évolution du bras est peut-être un message caché, destiné à Cooper. Tout cela se passe dans sa tête ou dans celle d’un autre. Il rêve ou est dans un rêve. Dans le rêve collectif mis en image qu’est une série.

Who do you think this is there ?

Cooper est peut-être déjà conscient d’évoluer dans une série. Dans FWWM, il se voit en cauchemar figé sur l’écran des caméras de sécurité. Mr. C, le doppelgänger, est peut-être ce Cooper-là finalement, celui qui a pris conscience qu’il était dans une série. Car en fin de compte, un des mystères non résolus est de déterminer les objectifs de Mr. C, à l’origine de nombreux événements de la saison 3. Il cherche des coordonnées pour rentrer dans la loge blanche, mais pourquoi ? On peut penser qu’il cherche à sortir de la série. Il est froid, calculateur, il tue sans sourciller, car pour lui tout est fictif. Ce ne sont que des personnages. Il veut sa liberté.

De nombreux indices laissent entrevoir cette prise de conscience, par la série, d’être dans un monde fictionnel, tout comme Audrey prend soudain conscience qu’elle n’est pas au Roadhaouse (RH) et que Charlie n’est pas Charlie.

Dans la deuxième moitié de la saison 3, les regards caméra se multiplient à travers notamment Monica Bellucci (actrice réelle) qui interroge le téléspectateur : "Who is the dreamer?" Gordon Cole/David Lynch nous regarde plusieurs fois malicieusement. La femme à la bûche, qui tout d’un coup a posé son téléphone, nous parle. Et on ne sait plus si c’est le personnage ou l’actrice qui nous émeut, en nous délivrant ses sentiments sur sa mort imminente. Les effets numériques semblent parfois volontairement factices. Les blessures outrancières sont brillantes comme si elles étaient vernies (la tête de Bill Hastings). Il y a aussi ces quelques moments où un coin de l’image saute, comme une perturbation de la transmission (Phyllis Hastings lorsqu’elle se fait tuer par Mr. C).

Et que dire des Tulpas (Diane et Dougie entre autres) et des doppelgängers ? Leur présence même traduit le caractère fictionnel des personnages, le fait qu’ils aient été construits, imaginés. Ils sont faux. Ils représentent différentes versions, différents aspects possibles d’un même personnage. Là où la plupart des séries jettent ces versions annexes pour n’en garder qu’une, Twin Peaks leur donnent une place. Certaines versions vont néanmoins nourrir une rancune et tenter, par vengeance, de renvoyer les personnages principaux à la non-existence. (Le doppelgänger du Bras, furieux contre Cooper.) A contrario, d’autres personnages ont été comme effacés du récit durant cette saison 3. Ils n’apparaîtront pas et ils ne seront pas évoqués. Laura, dans l’épisode 2, semble aspirée hors de l’histoire, hors de l’écran.

Les scènes énigmatiques du RH, dans lesquelles des personnages inconnus discutent de tout et de rien, sont comme remplies de ces annexes, de ces brouillons d’histoires possibles. Le pseudo Bervelly Hills teinté d’absurde représente ce que la saison 3 aurait pu être, dans des mains différentes de celles de Lynch et Frost. Des nouveaux James et Donna en moins bien, avec leurs petites intrigues, leurs petites tromperies.

Twin Peaks, série méta

Restons sur cette idée de série qui sait qu’elle est une série. Dans la fin de FWWM, Laura rit et pleure dans la salle rouge, le visage baigné d’une lumière bleue. Après sa mort, sa vie misérable (celle que l’on voit dans le film) est transformée en la série Twin Peaks, que les anges lui permettent de regarder. C’est bien la lumière bleue d’une télévision qui se projette sur son visage. Elle est bien dans un salon.

Twin Peaks peut se voir comme un récit qui vient cacher la triste réalité. Laura est une femme qui a été violée et tuée par son père sans que sa mère ne réagisse, ni quiconque dans la ville. Twin Peaks est un rêve collectif généré par un cadavre, caché par l’écran. Un rêve post-mortem. Ce concept peut nous désarçonner au premier abord, il fait pourtant partie de notre quotidien. Nous sommes entourés en permanence de produits issus de l’imaginaire de personnes dont la plupart sont mortes. Les objets qui nous entourent ont été pensés, dessinés, souvent bien avant nos naissances. Nous sommes grandement influencés, qu’on le veuille ou non, par nos histoires familiales et par l’histoire du territoire sur lequel nous habitons. Nous vivons dans l’imaginaire des morts.

Et c’est là toute l’erreur de Cooper à la fin de la saison 3. En voulant sauver Laura, et peut-être empêcher les événements funestes qui ont fait suite à sa mort, il empêche la série d’exister et du même coup la rédemption de Laura. Il l’a réinitialisée. Il a causé la destruction de Twin Peaks, ou sa fusion avec la réalité. Et c’est peut-être ce que veut lui dire le géant dans la première scène de la saison 3 : la vraie menace, c’est Dale. Il avait échoué à la fin de la saison 2, c’est encore le cas dans ce final.

Malgré toutes ces interprétations possibles, le grand mystère demeure. Nous n’aurons jamais la clé. Nous ne saurons jamais ce qu’a dit Laura dans l’oreille de Cooper. Les analyses de la série prolongent le plaisir du visionnage, mais elles ne doivent pas nous faire passer à côté de la poésie surréaliste de Twin Peaks, expérience sensorielle avant d’être intellectuelle. L’état d’esprit doit être le même que face à une peinture. Il faut se laisser porter par les couleurs, les formes, les contrastes, les motifs, les couches superposées, les mélanges.

L’échec de Dale Cooper dans l’épisode 18 fait que cette fin est à la fois la grande force et la grande beauté de la série. Twin Peaks n’a pas peur de tout effacer pour tout recommencer, de réactiver le mystère encore et toujours, avec pour seule certitude "Laura is the one".

À lire : La main gauche de David Lynch de Pacôme Thiellement (éditions PUF, 2010), Rêves et séries américaines de Sarah Hatchuel (éditions Rouge profond, 2016), David Lynch de Michel Chion (Cahiers du cinéma, 2001).