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Dans UnREAL, le féminisme est une arme de destruction massive

Depuis son lancement en 2015, on s’est beaucoup demandé si UnREAL était féministe ou non. Pendant ce temps, c’est Everlasting, le show dans le show, qui se posait les vraies questions.

© Lifetime

Après deux saisons à mettre en scène une horde de filles se disputant, souvent au prix de leur dignité, les faveurs d’un bachelor, UnREAL attaque sa saison 3, diffusée actuellement sur Lifetime, avec sa première bachelorette. Everlasting, le show de téléréalité dans lequel nous plonge la série, a mis le grappin sur Serena (Caitlin FitzGerald), une candidate "féministe" qui cherche l’amour, le vrai.

Is this really what a feminist looks like?

Rachel et Quinn, productrices ambitieuses et respectées, se font les parangons de ce changement de cap. Hashtag "The Future is Female". À l’ère de #MeToo, ces héroïnes-là ne sont pas là pour jouer les Simone de Beauvoir. L’empowerment, c’est d’abord pour elles. La seule cause qu’elles défendent : la leur. Leur devise : "Money. Dick. Power". Si UnREAL a les deux pieds dans son époque, c’est aussi parce que le show qui lui sert de décor, Everlasting, et ses deux personnages principaux usent du féminisme comme une arme de destruction massive et mutuelle.

Le cliché de la femme forte et ambitieuse, la bitch qu’on adore détester, la reine de glace aussi impitoyable sur le plan professionnel qu’elle est fragile sur le plan personnel, est un trope largement répandu dans la fiction. Mais quand celui-ci met en exergue la toxicité des rapports qu’entretient cette femme avec son environnement, et pire, avec les femmes qui l’entourent, cela devient tout de suite plus intéressant. UnREAL est méta, on le sait. Mais elle ne joue pas simplement sur les strates du show dans le show. Elle accorde aussi une profondeur inattendue, bien que noyée dans un concept très soapesque, aux valeurs de ses héroïnes. La série les observe à la loupe et leur féminisme de façade vole alors en éclats.

Les deux premières saisons d’Everlasting ont catalysé tout ce qui fait le sexisme de ce genre de programmes : un groupe de femmes hystériques se crêpant le chignon pour obtenir la validation ultime, celle d’un bellâtre qui ne leur promet que des fiançailles factices. Si on utilise cette rhétorique connotée et misogyne, c’est précisément parce que c’est comme ça que le show met en scène ses candidates. Avec la bénédiction, non, pire, la complicité, de Quinn et Rachel qui tirent les ficelles en coulisses.

Le changement de paradigme de cette saison 3 ne permet pas pour autant de rendre leur dignité aux deux sexes : c’est le mâle alpha et une certaine idée de la virilité qui sont ici raillés. Tout le monde se fout de l’Australien qui porte un man bun, les mecs sont mis en compétition façon hommes des cavernes, les paris sont lancés sur qui se tapera Serena en premier… Bref, la gent masculine n’en sort pas grandie. Mais on a beau les voir à moitié à poil, ou baver devant leurs corps d’adonis, cette objectification n’est rien comparée à ce que les femmes candidates à ce genre de programmes subissent.

Preuve que dans une société patriarcale, même en faisant mine d’inverser la donne, la réciprocité ne fonctionne pas. Les grandes perdantes sont toujours les mêmes. Qu’elles soient prétendantes, bachelorettes, productrices confirmées ou aspirantes, elles sont broyées puis recrachées par cette grosse machine déshumanisante qu’est la téléréalité. Et UnREAL, quoi qu’il arrive, porte toujours son regard sur ces femmes.

Quinn Bee

© Lifetime

Quinn est le produit d’une culture et d’une industrie sexistes, et on suppose que celle qui s’est fait tatouer "Money. Dick. Power" sur l’intérieur du poignet n’a pas toujours eu le privilège de choisir les voies par lesquelles accéder à ses ambitions. Ces trois mots sont un rappel constant que Quinn est désormais en position de pouvoir et n’a plus rien à prouver, et pour Rachel, qu’elle a le contrôle sur sa maladie mentale. Un mantra qui tient finalement plus de la méthode Coué que de la vérité absolue.

Ces deux femmes sont l’archétype de la "femme forte" qui a réussi en écrasant les autres (surtout d’autres femmes) sur son passage, et elles continuent d’arriver à leurs fins en les manipulant. Pourtant, on ne compte plus les interviews qui demandent à ses deux actrices, Constance Zimmer et Shiri Appleby, si Quinn et Rachel sont féministes. La réponse est non, bien évidemment. Elles incarnent un sexisme qui a été bien intégré par certaines femmes et qu’elles propagent à leur tour.

Le "syndrome de la Queen Bee", tel que le décrit la chercheuse suisse Klea Faniko dans son essai La Reine des abeilles, "désigne un individu de sexe féminin qui règne sur une collectivité également féminine tout en maintenant ses congénères femmes dans une condition inférieure" et qui, par ricochet, favorise donc les hommes. On aurait dû sentir le truc arriver quand, dès le pilote, Rachel arborait un T-shirt "This is what a feminist looks like". La délicieuse ironie.

"On se retrouve au cœur de tant de conversations autour des femmes devant et derrière la caméra, des débats dans lesquels on n’aurait jamais pensé avoir notre place au début. UnREAL est devenue beaucoup plus qu’un show sur les coulisses d’une téléréalité. On est très fières de cela." Constance Zimmer, pour Biiinge.

En saison 3, la production d’Everlasting choisit Serena (Caitlin FitzGerald), une génie de la tech, la "Elon Musk au féminin", et féministe autoproclamée. Le show, avec Rachel et Quinn tirant les ficelles en coulisses, va évidemment prendre un malin plaisir à jouer avec ce paradoxe et tourner les convictions de la bachelorette en ridicule. On lui dit que pour choper un mari, il va falloir qu’elle laisse croire à ces messieurs qu’elle est un peu conne, qu’elle a besoin d’eux et de leur approbation. Un compromis qu’elle accepte brièvement.

Que ce soit Serena, Rachel ou Quinn, la série s’échinera à nous montrer que leur féminisme n’est guère plus qu’une façade. Un tampon qu’elles n’ont peut-être pas mérité au fond. Mais UnREAL n’est pas une charge contre les féministes, bien au contraire, elle montre que ce ne sont pas des convictions à prendre à la légère et que leur environnement de travail, et par extension la société, encourage plus les femmes à se marcher sur les pieds qu’à s’entraider. En gros, à chaque fois qu’une femme réussit en en piétinant d’autres au passage, c’est le patriarcat qui gagne.

De l’ironie du "pinkwashing"

© Lifetime

Everlasting et ses deux productrices dégainent le féminisme comme une arme : pour éliminer la concurrence et manipuler les candidates ou la bachelorette. Leur souffre-douleur préférée, et l’incarnation de ce malaise, c’est Madison. La jeune femme, que Quinn va traiter comme de la merde durant deux saisons, pense qu’elle obtiendra le respect de son mentor en l’imitant. Pourtant, Quinn continuera de l’humilier pour avoir couché avec un homme puissant.

Sûrement parce que cette dernière se reconnaît dans la jeune aspirante productrice, et qu’elle déteste ce rappel constant que, pour en arriver là où elle est, elle a dû se mettre à genoux, au sens propre comme au figuré. Aujourd’hui, elle est une femme puissante, certes, mais qui calque son attitude sur celle des hommes du métier, à grands coups de punchlines grivoises et de remarques sexistes (OK, on veut bien lui accorder ça : elle est aussi sexiste avec les hommes qu’avec les femmes).

Elle a adopté le "locker room talk", ce fameux "langage de vestiaires" qui, dans un monde parfait, aurait dû coûter la présidence à Trump. Et pendant qu’en coulisses, c’est la foire d’empoigne, devant la caméra, Everlasting brandit le féminisme comme un accessoire à la mode. Ce n’est rien de plus que du marketing, du "pinkwashing". Une tactique adoptée ces derniers temps par le monde de la publicité et que l’on retrouve aussi sous le terme "femvertising", la contraction de "feminism" et "advertising" (la pub, en français). Ou quand une industrie (que ce soit la télé ou la pub) broie les femmes en perpétuant toutes sortes d’injonctions – sois belle, sois mince, souris, sois une bonne mère, une bonne épouse, n’émets pas d’odeurs, jamais, etc. – mais nous demande en même temps d’être nous-mêmes, d’oublier nos complexes, bref, de dire fuck aux injonctions susmentionnées. On se fout de nous.

Et Everlasting se fout de ses candidates. Rachel, en dépit de tous ses efforts pour passer pour une féministe, n’hésitera pas à les manipuler pour faire un meilleur show. UnREAL nous montre tout cela, et interroge sans cesse l’hypocrisie de ce milieu et, par extension, de notre société. La série a au moins ce courage. Elle prend le parti, pas forcément "populaire" mais diablement actuel, de montrer une autre facette, peu reluisante, de ces femmes qui réussissent dans un monde d’hommes. Oui, ce sont des guerrières, ambitieuses et déterminées, mais ce ne sont pas des alliées. Même entre elles, Quinn et Rachel entretiennent une curieuse relation, aussi fusionnelle qu’autodestructrice.

Mais malgré toutes ses bonnes intentions, la série a tendance à tomber dans les travers qu’elle dénonce avec Everlasting. Elle flirte souvent avec le sensationnalisme et on réalise parfois, non sans une certaine amertume, qu’elle serait prête à renoncer à ce regard pertinent sur le sexisme intégré des femmes de pouvoir en milieu masculin, en faveur de ressorts narratifs bien plus triviaux.

UnREAL n’a aucun intérêt à ce que ses deux héroïnes embrassent la cause féministe, ou se soutiennent entre elles (ça leur arrive de façon épisodique). Il faut du drama, des crises de nerfs, qu’elles se détestent, se manipulent, soient des "bitches" manipulatrices, avant de se réconcilier pour le bien du show et de recommencer le même cercle vicieux peu de temps après. Rachel et Quinn sont aux scénaristes d’UnREAL ce que les candidates sont à nos productrices d’Everlasting.

En France, UnREAL est diffusée sur NRJ12.