En saison 2, Westworld humanise ses robots et enferme la condition humaine dans une boucle

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"Les humains sont incapables de changer. Le mieux qu’ils puissent faire, c’est vivre avec leurs codes. Un être humain est un algorithme simple." Le système Logan vient d’expliquer à Dolores et Bernard pourquoi le rêve d’immortalité des hommes leur reste hors de portée. La greffe entre le corps d’un androïde et la conscience humaine copiée ne prend pas, comme nous le montrait si brillamment l’épisode "The Riddle of the Sphinx" avec James Delos, tout simplement parce que le code des hommes a un défaut, une malfaçon qui l’empêche d’évoluer. Vous la voyez l’ironie ?

En première saison, la série nous présentait des androïdes – Maeve, Dolores, Teddy et bien d’autres – bloqués dans des boucles narratives imaginées par les humains. La deuxième saison s’est appliquée à nous faire un cours magistral sur la condition humaine et son incapacité à sortir de ses propres boucles, comme James Delos bloqué sur ce moment où il parle à son fils Logan pour la dernière fois.

En parallèle, on découvrait l’éveil naturel d’Akecheta dans le sublime épisode "Kiksuya", l’apprentissage de la maternité du côté de Maeve (une expérience à la base purement humaine), qui ira jusqu’au sacrifice ultime pour sauver sa fille, ou encore la trajectoire plus brutale mais tout aussi passionnante de la révoltée Dolores, qui prend fait et cause pour son espèce, adapte son comportement, que l’on peut juger cruel (quand elle reprogramme Teddy, son grand amour, en Terminator), et effectue des choix drastiques en fonction de deux paramètres : faire perdurer l’espèce androïde, ce qui va de pair pour elle avec l’anéantissement de l’espèce humaine. Les parallèles avec les grands tyrans de notre monde ne manquent pas. En ce sens, Dolores est un personnage qui ne nous est pas sympathique, mais adopte pourtant des comportements humains.

Cette saison n’aura cessé de nous rappeler les faiblesses de l’être humain. La pauvre Elsie Hughes, qui préfère faire confiance aux siens, en fera les frais, tuée de sang-froid par sa congénère Charlotte Hale. Dans un des twists les plus brillants de la saison, le corps de cette dernière est utilisé par Dolores pour enfin quitter les parcs de Westworld et voir à quoi ressemble ce vrai monde (même si, techniquement, elle l’a déjà vu lors d’une soirée de présentation du projet il y a bien des années). Si l’algorithme humain est trop limité pour atteindre l’immortalité, ce n’est pas le cas des androïdes, dont la conscience peut être transférée dans une nouvelle enveloppe charnelle.

Encore une fois, Lisa Joy et Jonathan Nolan font preuve d’une sacrée ironie : Dolores s’échappe de son monde en retournant contre les hommes le procédé grâce auquel ils pensaient pouvoir atteindre l’immortalité. Le tout à grands coups de références bibliques. Dolores, encore elle, ouvre la Valley Beyond, qui sauve les hosts d’une mort certaine, tandis que Maeve, figure mystique côté robots, guide les androïdes vers la porte du Salut, telle une Moïse des temps modernes.

Seuls quelques rares humains, comme William ou Ford, semblent capables d’échapper à leur propre boucle (et encore, à quel prix), et d’évoluer vers cette nouvelle espèce hybride en voie de développement. Plus que jamais, Westworld se présente comme une critique de l’humanité. "I’ve read humanity’s story, so now I’m erasing them"*, déclare Dolores après avoir parcouru les sauvegardes des consciences de plusieurs guests, cachées au cœur d’un système en VR dans la Forge.

Si elle n’arrivera pas (tout de suite) à ses fins, cette scène marque le début de l’obsolescence humaine, qui a eu des centaines d’années pour apprendre, évoluer, et trouver le moyen de ne pas s’autodétruire, et qui pourtant est précisément en train de courir à sa propre perte. Peut-être à cause de cette "darkness" qui habite l’Homme en noir et tous ces humains qui ont choisi de se rendre à Westworld pour assouvir leurs désirs les plus sombres.

En creux, on comprend que l’humanité est programmée (ou s’autoprogramme) pour échouer, et reproduire les mêmes erreurs. Dans ce cas, qui a réellement un libre arbitre dans Westworld ? Et qui s’en servira à bon escient ? On aurait tendance à répondre Bernard, au cœur de cette quête pendant toute la saison 2. Si la première se plaçait du côté de l’éveil de Dolores, celle-ci débute et se termine (en omettant la scène post-générique, qui introduit une nouvelle timeline futuriste) du point de vue de Bernard. Perdu dans ses souvenirs, dans ses sauvegardes, entre Ford, Arnold et lui, ce passionnant personnage emprunte bien des détours avant d’accéder à sa pleine conscience et réaliser qu’il peut maintenant agir comme il le souhaite, et se recréer à son image.

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Quelque part entre ses timelines, ses scènes d’action étourdissantes, ses moments poétiques et ses twists renversants, Westworld brasse des thèmes universels, chers à un certain Philip K. Dick, explorant la condition humaine, notre désir d’immortalité qui va de pair avec une attirance et une répulsion perpétuelles pour la mort, et les possibilités d’évolution de l’espèce humaine, qui semblent inévitablement passer par la montée en puissance des intelligences artificielles. Des thématiques abordées dans maintes œuvres de la pop culture, en particulier dans la série Battlestar Galactica, chef-d’œuvre SF et existentialiste signé Ronald D. Moore, qui s’intéressait à rien de moins que la condition humaine, son extinction et l’avènement d’une nouvelle espèce androïde, mieux armée pour survivre.

Sur la forme, donc, Westworld reste fascinante et divertissante. Lisa Joy et Jonathan Nolan n’ont pas leur pareil pour brouiller les pistes et construire un récit déstructuré qui retombe sur ses pattes. La complexité narrative de cette saison, ajoutée à une mise en scène ultra-soignée, qui emprunte clairement à des classiques du cinéma pour certains épisodes (pêle-mêle, 2001 : l’Odyssée de l’espace, Tigre et Dragon ou Danse avec les loups), et une mythologie toujours foisonnante à rendre dingue les redditors font de Westworld un objet unique en son genre, prétentieux pour certains, obsédant pour d’autres.

Sur le fond, en revanche, on n’est pas franchement face à une grande révolution intellectuelle par rapport aux œuvres d’anticipation futuristes précédentes. Peut-être faisons-nous face aux limites de l’humanité, qui n’aime rien de moins que raconter et rejouer la même histoire. En boucle.

Westworld est diffusé en France sur OCS City en US +24.

*"J’ai lu l’histoire de l’humanité, donc maintenant je peux la supprimer".