Série culte : L'Attaque des Titans, entre mythe, Histoire et mémoire

En attendant la sortie de la quatrième saison, on vous propose de revenir se questionner sur le propos de cette série culte.

S’il y a un anime qui a réussi à mettre tout le monde d’accord ces dernières années, c’est bien L’Attaque des Titans (ou Shingeki no Kyojin), un manga d’Hajime Isayama, créé en 2009 et adapté en série anime par Wit Studio depuis 2013. Une œuvre grandiose, portée par une animation des plus soignées et dont l’histoire passionnante développe un propos terriblement pertinent, à tous ses niveaux de lecture.

Alors que la quatrième et dernière saison de Shingeki no Kyojin a été confirmée pour cet automne, l’engouement du public pour ce monument de la pop culture japonaise semble avoir atteint son paroxysme, notamment grâce à l’arrivée récente des deux premières saisons de l’anime sur Netflix.

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L’Attaque des Titans raconte une histoire monstrueusement bien ficelée, dont la profondeur se révèle petit à petit au spectateur, au fur et à mesure que ce dernier en découvre ses nombreux maillages. En attendant de découvrir la conclusion des aventures d’Eren et de ses amis, on vous propose donc de réfléchir en quoi un propos aussi bien pensé et développé ne pouvait que donner une œuvre culte. (Attention, spoilers !)

Un univers qui s’étend à perte de vue

Un cadre bien pensé est certainement la première condition d’une bonne histoire et l’univers de L’Attaque des Titans est tissé d’une main de maître. La trame de l’anime s’inscrit dans une mythologie riche et large, qui se dévoile au fur et à mesure que l’intrigue avance.

Il y a deux axes sur lesquels progresse un univers de fiction : l’espace et le temps. Cette dernière dimension est primordiale dans Shingeki no Kyojin : c’est par le biais de la connaissance de l’histoire de l’univers de l’œuvre que le spectateur prend conscience de toute la profondeur du récit.

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Eren Jäger (© Wit Studio)

En effet, l’histoire se dévoile au fur et à mesure que les personnages en apprennent sur leurs origines. La mémoire tient donc une place centrale dans l’intrigue et celle-ci s’apparente à une longue quête de connaissance, qui vise à percer le voile de la vérité. En cela, l’anime propose au spectateur de se questionner sur la nature non absolue de l’Histoire, qui est pourtant, par définition, une science basée sur les faits.

Dans L’Attaque des Titans, le roi des Eldiens a choisi d’isoler une partie de son peuple sur l’île du Paradis et de le protéger à l’intérieur de trois murs formés par des Titans colossaux. Le souverain prend alors la décision d’effacer la mémoire de ses sujets, afin qu’ils n’aient plus connaissance de leur passé belliqueux.

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Les Eldiens formaient en effet une nation conquérante, qui avait soumis par la guerre le peuple de Mahr. Ce dernier se rebella cependant avec succès sur le continent et oppressa alors les Eldiens, en les forçant à habiter dans des zones d’internement. Le roi, confiné avec ses sujets sur l’île du Paradis, le dernier territoire eldien, fit donc en sorte que ces derniers oublient tout de ces événements.

Le roi des Eldiens (© Wit Studio)

Voilà toute l’ambivalence de l’univers de Shingeki no Kyojin. Si Mahr voue une haine aux Eldiens et les opprime de manière cruelle, les massacres commis par le peuple eldien ont eux aussi bien existé. Les différents antagonistes sont motivés par des raisons qui peuvent toutes paraître légitimes (soumettre un peuple qui a commis des barbaries ou se libérer d’une oppression injuste), mais jamais une version universelle des faits passés n’est assénée.

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Une grande partie de l’intrigue suit Eren, le personnage principal, qui souhaite ouvrir la cave de la maison de son père, censée contenir la vérité. Dans l’anime, la connaissance représente un but : alors qu’elle leur est interdite, les personnages sont prêts à se sacrifier pour l’obtenir. Le commandant Erwin, par exemple, affirme clairement qu’il n’est pas motivé par l’altruisme, mais par une soif de savoir. Il perdra la vie en menant toutes ses jeunes recrues à la mort dans une charge désespérée, afin qu’Eren puisse poursuivre sa quête vers la vérité.

Grisha Jäger (© Wit Studio)

Cette vérité, comme nous le disions, n’est jamais objective. En effet, lorsqu’Eren et ses compagnons atteignent enfin la fameuse cave, ils y trouvent les notes laissées par Grisha Jäger (le père d’Eren). Or, au lieu d’une encyclopédie ou d’un manuel d’histoire, on découvre alors un journal intime qui retrace la mémoire personnelle de Grisha. La symbolique est forte : la vérité est faite d’expériences et ne peut être universelle.

Peu importe comment les événements se sont réellement déroulés, c’est la mémoire que nous en gardons qui forge notre identité. En cela, les motivations des personnages évoluent au fur et à mesure de leurs découvertes. Alors qu’il voue une haine viscérale aux Titans en début d’anime, Eren les prend presque en pitié plus tard, lorsqu’il apprend qu’ils ne sont que des victimes, issues du même peuple que lui.

À la fin de la troisième saison, on apprend également que chaque personne en possession du pouvoir du Titan originel a accès à la mémoire des autres personnes qui détiennent ce pouvoir, que ce soit dans le passé ou le futur. Les différentes temporalités se mêlent alors : le présent serait une cause, non seulement du passé, mais également de l’avenir. L’histoire se présente comme une mosaïque disparate, qui s’assemble à travers les visions personnelles d’individus.

(© Wit Studio)

En représentant l’Histoire, non pas comme un axe, mais comme un cercle, L’Attaque des Titans nous fait comprendre que si la mémoire nous donne l’illusion qu’on peut agir librement, elle nous rend en réalité prisonnier de notre vécu et de notre identité. Un triste paradoxe : plus les personnages cherchent à s’émanciper, plus ils se rendent compte que le libre arbitre total n’existe pas.

C’est peut-être pour cette raison que le roi des Eldiens a rendu son peuple amnésique. La connaissance, source de pouvoir, est parfois un fardeau trop lourd à porter. Paradoxalement, lorsqu’un peuple apprend de ses erreurs passées, il cherche parfois à les reproduire, au lieu d’en tirer des leçons. Privés de leur mémoire et donc de la connaissance, les habitants de l’île du Paradis étaient peut-être plus heureux.

Le refus du manichéisme

Si le cadre est important dans une œuvre de fiction, aucune bonne histoire ne peut être racontée sans personnages bien écrits. L’Attaque des Titans réussit l’exploit de donner du relief à tous ses protagonistes, malgré leur nombre élevé. Si les personnages de l’anime sont aussi attachants, c’est avant tout parce que leurs motivations sont cohérentes et profondément humaines. Shingeki no Kyojin étudie les sentiments humains avec justesse, en questionnant notre notion du Bien et du Mal.

L’exemple le plus évident est certainement celui d’Eren. Au début de l’intrigue, le héros puise sa motivation dans la haine qu’il voue aux Titans, les oppresseurs de l’humanité, selon lui. Cependant, alors qu’il découvre une partie de la vérité, sa haine se retourne contre le peuple de Mahr. Malgré cette évolution, Eren ne remet jamais en cause le bien-fondé de ses actes : il souhaite toujours éradiquer ses ennemis.

(© Wit Studio)

Une réflexion élargie avec le personnage du père d’Eren. D’origine eldienne et habitant sur le continent, Grisha subit la persécution du peuple Mahr depuis l’enfance. Révolté par toute cette injustice, il rejoint la résistance eldienne une fois devenu adulte et élève son fils Sieg dans l’espoir que ce dernier joue plus tard un grand rôle dans la lutte des Eldiens pour leur liberté.

Cependant, Sieg finit par dénoncer son père et toute la résistance aux autorités de Mahr, réduisant ainsi à néant les espoirs des Eldiens. Grisha comprend alors son erreur : lui qui refusait d’accepter l’Histoire telle qu’elle lui était présentée par les adultes, il avait tenté d’imposer ses idées et son combat à son fils. Dans un sens, il était aussi fautif que ses ennemis.

Ce n’est pas réellement l’héroïsme qui pousse les protagonistes à poursuivre leurs objectifs, mais une forme d’orgueil purement humain. Les Eldiens de la résistance ne souhaitent pas seulement mettre fin aux persécutions dont ils sont victimes, mais également restaurer leur grandeur et leur supériorité perdue. Pour les autres peuples, les Eldiens, qui sont les seuls êtres à avoir la capacité de se transformer en Titans, sont vus comme des abominations.

La seule valeur commune qui rassemble les protagonistes au-delà de leurs intérêts personnels est leur patriotisme, qui frôle parfois le nationalisme. Ajoutez à cela la mise en avant de l’armée et les références évidentes au nazisme, il n’en fallait pas plus pour que Shingeki no Kyojin soit accusé par certains de vouloir propager une idéologie fasciste.

Or, le propos que développe l’œuvre est d’une tout autre nature. En effet, les personnages subissent tous leurs origines, au lieu d’en tirer des bénéfices. L’exemple le plus évident est encore une fois celui des Eldiens, qui sont traités comme des citoyens de seconde zone sur le continent et confinés sur l’île du Paradis, à la merci des Titans.

(© Wit Studio)

D’un autre côté, les antagonistes sont également conditionnés par leur appartenance au camp de Mahr. Reiner, Annie et Bertholdt, venus sur l’île du Paradis afin d’anéantir le dernier territoire eldien, se lient d’une fausse amitié avec Eren et ses compagnons, afin de gagner leur confiance. Quand vient l’heure de les trahir, les trois guerriers ressentent une terrible culpabilité et cette dernière est tellement forte qu’elle va jusqu’à causer un trouble de la personnalité à Reiner.

C’est pourquoi l’univers de L’Attaque des Titans est représenté comme un cercle : les personnages ont beau se débattre, ils sont pris dans la fatalité de l’Histoire. Sieg choisit de devenir un soldat pour Mahr, afin de se libérer des idées de son père. Or, lorsqu’on y réfléchit, c’est tout de même l’idéologie de Grisha qui a déterminé son destin, sauf qu’au lieu de la suivre, il a décidé de la combattre.

Sieg Jäger (© Wit Studio)

Le nationalisme n’est pas montré comme un modèle dans Shingeki no Kyojin. Afin de légitimer leurs combats, les personnages de l’anime ont ce besoin tout à fait humain de croire en une cause supérieure. Cette idée se construit donc sur la fierté exacerbée d’une mémoire commune et sur la haine de ceux qui ne la partagent pas. Au fur et à mesure que l’intrigue avance, on comprend qu’il n’y a, en réalité, ni de véritables gentils ni de réels méchants, mais uniquement des victimes.

Une histoire brillamment écrite

Pour toutes ces raisons, L’Attaque des Titans est une œuvre passionnante à suivre. Au début de l’anime, le spectateur pense regarder l’histoire d’un peuple acculé se battre pour sa survie. À mesure que l’intrigue avance, les véritables adversaires se révèlent en réalité être d’autres humains. Enfin, à la fin de la troisième saison, nous comprenons que les aventures d’Eren et de ses amis s’inscrivent dans des enjeux beaucoup plus larges.

L’écriture du scénario est maîtrisée de bout en bout. Ainsi, même les retournements de situation les plus inattendus sont crédibles. Par exemple, l’anime dévoile à plusieurs reprises les pensées intérieures de Reiner, qui souhaite épouser Christa. Ce qui semble n’être que de l’humour prend tout son sens lorsque nous apprenons que le jeune homme souffre en réalité d’un trouble de la personnalité et qu’il a fini par croire qu’il est réellement le personnage dont il est censé jouer le rôle.

Reiner (© Wit Studio)

En lieu et place de l’enthousiasme des shōnen classiques, L’Attaque des Titans prend une saveur amère à la fin de la troisième saison. Lorsqu’Eren, indifférent à la beauté de la mer, pointe du doigt les rivages lointains et demande s’il aura enfin la paix après avoir tué ses ennemis, nous comprenons véritablement que l’espoir n’est pas permis dans cet univers. 

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Par Hong-Kyung Kang, publié le 19/05/2020