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Héritage : comment Dix pour cent a abordé des sujets de société brûlants

Publié le

par Marion Olité

©France2

Les aventures drôles et touchantes des agents d'ASK se sont achevées sur France 2. Un bilan s'impose.

Ce mercredi 4 novembre, France 2 a diffusé les derniers épisodes de son hit, Dix pour cent, qui achevait une saison 4 à l’image de cette année, de façon assez triste. Acculés financièrement, les agents d’ASK que nous suivions depuis 2015 ont finalement mis la clé sous la porte. Si Dominique Besnehard promet une suite, probablement sous forme de téléfilm, aux aventures d’Andréa, Gabriel et compagnie, elle ne verra pas le jour avant un long moment au vu des heures sombres que nous vivons, la pandémie paralysant la majorité des productions audiovisuelles. L’heure du bilan a donc sonné.

La série a été imaginée d’après les souvenirs d’agents de Dominique Besnehard, et portée à ses débuts par Cédric Klapisch, réalisateur des épisodes 1 et 3, dont l’influence dans le monde du cinéma a largement aidé à porter un projet qui repose en grande partie sur la présence de guests venus du monde du septième art. La promesse de nous faire découvrir l’envers du décor d’une industrie cinématographique particulièrement idolâtrée en France est l’une des raisons du succès de la série.

Mais un bon concept, aussi glamour soit-il, ne fait pas une excellente série. Si Dix pour cent est entrée dans le panthéon (encore peu fourni) des séries les plus marquantes de la décennie 2010-2020 dans l’Hexagone, c’est en grande partie parce qu’elle s’est fait le reflet de notre société, adoptant un ton moderne (il y a une façon nerveuse et très vivante de marcher en parlant dans la série qui évoque immanquablement les oeuvres d'Aaron Sorkin) et n’hésitant pas à remettre en cause, en utilisant l’humour comme arme fatale pour convaincre un large public, le système patriarcal à l’œuvre dans le monde du cinéma. Comme #MeToo l’a prouvé par la suite, cette usine à rêves est un miroir déformant des dominations à l’œuvre dans la vraie vie. Cette audace scénaristique, pour une série à visée populaire, diffusée sur une chaîne du service public à heure de grande écoute, on la doit à Fanny Herrero, la créatrice et showrunneuse des saisons 1 à 3.

"Il y a quelque chose qui a à voir avec le masculin et le féminin. Comment on tord le cou à certains stéréotypes et clichés. La représentation du féminin en fiction. […] J’avais vraiment envie de mettre un coup de pied là-dedans." (Fanny Herrero à Konbini)

Dès le premier épisode, les velléités féministes de la série sont présentes. Pour décrocher un rôle dans le prochain Quentin Tarantino, Cécile de France fait croire qu’elle sait monter à cheval. Après plusieurs rebondissements hilarants et l’entrée en scène des agents que nous allons apprendre à adorer au fil des saisons suivantes, le couperet tombe : l’actrice doit faire de la chirurgie esthétique pour paraître plus jeune, sinon bye bye le rôle. Au final, elle choisit de ne pas jouer dans le film. C’était extrêmement culotté de sous-entendre que Tarantino, considéré aux yeux du grand public comme un cinéaste plutôt féministe au vu de sa filmo et qui reste entouré d’un halo de hype à chacun de ses films, a lui aussi des biais sexistes.

Une série visionnaire

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Chaque épisode de Dix pour cent est une fête qui célèbre la poésie, la beauté, la folie du cinéma, de celles et ceux qui le font. Fanny Herrero, ouvertement féministe, regarde aussi droit dans les yeux ses facettes sombres. Cinq mois avant le début du mouvement #MeToo, le 10 mai 2017, le final de la saison 2 (S2E6) se déroule au Festival de Cannes. Il est centré sur une Juliette Binoche formidable. Stressée par son rôle de maîtresse de cérémonie, elle doit choisir sa tenue : on tente de lui imposer une robe de luxe qui l’engonce et l’empêche de bouger. Et elle doit par-dessus le marché gérer un producteur puissant et dégueulasse, qui a décidé de "se taper Juliette Binoche". Si Dix pour cent n’est pas la seule série à avoir touché juste cette année-là (sur les sujets des droits des femmes, Big Little Lies et The Handmaid’s Tale ont aussi frappé fort), la storyline de cet épisode annonce avec une précision dingue l’affaire Weinstein qui éclatera en octobre 2017, provoquant un séisme dans le monde du cinéma, qui s’étendra à toute la société.

Interviewée fin 2018, Fanny Herrero m’explique :

"Ce qui était assez fou avec cet épisode, c’est qu’on l’a pensé, imagine, rêvé, avant même que l’affaire Weinstein ne sorte. Et avant #MeToo. Mais ce n’est pas très surprenant. Ce bain, évidemment, il était présent bien avant #MeToo, c’est pour ça qu’il y a eu #MeToo, ça vient bien de quelque part !"

La showrunneuse poursuit son auscultation du cinéma et de ses pratiques sexistes trop longtemps tues et subies par les actrices dans la saison suivante. Dans l’épisode 5, "Béatrice", Andréa tente de trouver une solution car son actrice, Béatrice Dalle, s’est fait piéger par son réalisateur qui veut la faire tourner nue, alors que ce n'était pas prévu. Pour le côté comédie, elle se réfugie dans un couvent et veut devenir… Nonne ! L’agente va devoir rétablir une chose essentielle, la communication entre les deux partis. Et le réalisateur d’expliquer son geste artistique, pourquoi le fait que son actrice soit nue dans la scène est important à ses yeux.

L’épisode est diffusé en 2019, un moment où le métier de coordinatrice d’intimité émerge dans les pays anglo-saxons. Et sans surprise, le monde du cinéma français, particulièrement conservateur et masculin, y est plutôt réticent. Le choix de la guest, Béatrice Dalle, une star qui a la réputation d’avoir un sacré caractère, s’avère très malin. Car si même elle n’est pas écoutée quand elle dit non, imaginez un peu pour les autres comédiennes moins expérimentées qu’elle et qui ont plus de choses à prouver dans le métier. 

Le casse-tête de la maternité

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Le message féministe de Dix pour cent prend différentes formes. La série évoque aussi les sujets de la maternité, à travers le personnage d’Andréa, qui peine à concilier sa vie de famille avec sa passion pour son travail, mais aussi celui d’Audrey Fleurot, dès la première saison. Dans l’épisode 4, l’actrice trop souvent réduite à sa plastique doit jongler entre s’occuper de ses enfants en bas âge et retrouver à la vitesse grand V ce corps tant désiré par les réalisateurs français. Elle doit en effet incarner une strip-teaseuse militante écologiste dans son prochain film ! Cerise sur la barre de pole dance, l’actrice est poursuivie par le fisc.  

La saison 3 est consacrée au nouveau rôle d’Andréa : celui de maman. Et il n’est pas de tout repos ! Fanny Herrero a été inspirée, car elle a vécu personnellement ce dilemme :

"J’avais vraiment envie de parler de ça. J’ai fait la folie de faire un bébé entre deux saisons. C’était un moment assez intense de combiner l’enfantement et un moment important dans ma carrière, avec une charge de travail hyper importante. J’avais vraiment des choses à expurger à travers Andréa."

Avec la verve et le sens de la punchline qui caractérise son écriture, Fanny Herrero et ses scénaristes concoctent des moments aussi drôles que percutants. Par exemple, dans cet épisode avec Béatrice Dalle (S3E5), décidément très réussi, Andréa doit s’occuper de son bébé mais aussi de sa star. Légèrement débordée, elle parle au téléphone avec l’actrice, et se demande qui a inventé le mot "congés maternité", qui n’a de "congés" que le nom. "Un mec sans enfant, certainement", lui répond Béatrice, du tac au tac.

Une lesbienne en haut de l’affiche

L’autre tour de force de Fanny Herrero, c’est d’avoir imposé un personnage principal lesbien. Incarnée par Camille Cottin, Andréa Martel est du genre à tout donner à son taf, et à coucher par-ci par-là quand ça lui chante. Une attitude habituellement codifiée masculine, tout comme sa façon de prendre l’espace sans s’excuser. C’est peut-être une des raisons qui expliquent que le personnage soit rapidement devenu aussi populaire, et pas seulement auprès de la communauté LGBT.

Surtout dans les premières saisons, Andréa rue dans les brancards, se montre parfois égoïste, indélicate… Elle est sauvée par sa répartie de feu, et l’humanité que lui donne son interprète Camille Cottin. Et puis bientôt, elle tombe sous le charme de Colette. Leurs débuts, sur un site de dating (un outil de rencontre effectivement privilégié par la communauté LGBT, vu le manque d’espaces et de lieux possibles dans la vraie vie), sont aussi attendrissants que compliqués. La queen du "sans engagement" se retrouve face à une jeune femme qui lui explique clairement qu’elle veut "une relation sérieuse". Elle se fait zapper par une Andréa décontenancée, et lui écrit alors : "J’aime pas les filles qui se comportent comme des mecs."

L’écriture est maligne et dans l’air du temps, et elle correspond à la culture française, qu’on y adhère ou non. Andréa n’est pas une militante LGBT. Elle a adhéré à certains codes problématiques de la société actuelle, et se comporte effectivement très souvent dans la série "comme un mec". Son personnage est fédérateur. Et pour autant, Fanny Herrero ne le traite pas comme un personnage hétéro. Mettre en scène une histoire d’amour complexe entre deux femmes, qui aura des hauts et des bas durant toute la série, sur une télévision française qui refuse encore de visibiliser les minorités en général et les lesbiennes en particulier, est un geste militant en soi. Le faux pas, que la communauté LGBT a regretté, c’est d’avoir fait coucher Hicham, un soir de beuverie, avec Andréa. En optant pour la facilité scénaristique, la série s’est privée de mettre en scène le passionnant sujet de la procréation médicalement assistée (PMA). Mais elle n’a pas complètement raté le coche.

"On est très poreux, très à l’écoute aux sujets qui traversent la société"*

La saison 3 a en effet été le théâtre d’une bataille pour l’adoption de l’enfant (né de cette soirée arrosée) par Colette. Sa trajectoire et celle d’Andréa et Hicham montrent la complexité de la situation. Après un refus initial, Hicham, qui est déjà père, comprendra l’importance administrative et morale, pour l’enfant et les mamans, d’abandonner ses droits parentaux au profit de Colette. Aux États-Unis, le sujet a été abordé il y a plus de quinze ans dans des séries comme Queer as Folk (2000-2005) et The L Word (2004-2009). Mais la France a une culture différente, universaliste, et ce genre de fiction LGBT (également regardée par des hétéros) n’existe tout simplement pas.

"Andréa, c’est mon défouloir, tout passe à travers Andréa", me confiait Fanny Herrero fin 2018. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles ce flamboyant personnage a été aussi maltraité dans la saison 4, qui vient de s’achever et à laquelle la showrunneuse n’a pas participé. Pensant avoir tout dit mais aussi, de son propre aveu, fatiguée par des années à se battre pour imposer sa vision de la série à un appareil audiovisuel conservateur, elle a quitté le navire à la fin de la saison 3.

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Dans la suite donc, Andréa fait du surplace. Son histoire avec Colette ne connaît pas de nouveaux développements scénaristiques intéressants. Comme dans les premières saisons, sa compagne lui reproche de trop travailler et finit par quitter le foyer. À la fin de la série, les deux amoureuses se rabibochent. Habituellement si énergique, si lumineuse et pleine de verve, Andréa est fatiguée, vaincue. Sous son leadership, ASK a tout simplement coulé. Elle songe à arrêter de travailler pour s’occuper de son enfant. Une trajectoire étonnante, au mieux maladroite (deux hommes ont succédé à Fanny Herrero), au pire qui témoigne d’un backlash après toute cette visibilité, comme le théorise le papier de Lesbiapart. 

L’autre personnage LGBT qui s’est illustré dans Dix pour cent, devenant un chouchou incontesté des fans, c’est évidemment Hervé, l’assistant de Gabriel qui deviendra comédien. L’irrésistible personnage over the top, jamais à court de répliques improbables, a permis à Nicolas Maury de révéler tout son talent au monde, et la France en avait besoin ! L’acteur sublime le stéréotype du mec gay et bitchy, "meilleur pote de l’héroïne" : il va avoir ses propres arcs narratifs, faire des erreurs, se révéler à lui-même, et jamais il ne laissera tomber sa BFF, la toute aussi irrésistible Noémie. Ressort comique de la série, il se montrera aussi touchant au fil des épisodes, ses aventures comprenant une histoire gay avec un de ses talents.

Indéniablement, Dix pour cent a participé à une meilleure représentation des personnages LGBT dans les séries françaises. Même si on regrette fortement le rétropédalage de la saison 4, beaucoup plus discrète sur le sujet (seul l’épisode 5, avec Sigourney Weaver, évoque les différences de traitement entre les actrices et les acteurs âgés, et de façon plutôt gentillette) et qui a complètement (volontairement ?) raté le séisme des Césars 2020, Dix pour cent aura dépeint, avec un œil féministe et malicieux, toute la complexité de l’expérience féminine. Avec pour écrin un ton comique, qui fait passer comme une lettre à la poste les messages les plus radicaux.  

Qu’en est-il de l’autre sujet qui a marqué l’année 2020, le racisme ? La série n’est pas totalement blanche – les personnages d'Hicham Janowski et Sophia Leprince viennent apporter un peu de diversité –, mais elle reste plus en retrait sur cette question, peut-être par manque de personnes concernées dans la writer’s room. Dans un article intitulé "Pourquoi le racisme est quasi absent de Dix pour cent ?", MademoiZelle revient sur cette question, avec les intéressées, Fanny Herrero et Stéfi Celma, l’interprète de Sophia.

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Quelques scènes évoquent la condition des femmes racisées et en particulier noires dans le milieu du cinéma. Il est par exemple reproché à Sophia d’être "trop blanche", ou "trop noire". Elle est facilement exotisée. Son premier rôle, qui lui vaudra une nomination aux Césars dans la série, elle le trouve dans un projet expérimental de Julien Doré, un film "musical et érotique". Lors de la présentation de l'oeuvre inclassable, qui vaut aussi à Sophia de devoir ménager son mec, Gabriel, jaloux comme un pou, elle entend des commentaires sur "son cul". À une époque où Aïssa Maïga prend la parole devant une assemblée des Césars pétrifiée, il y avait évidemment d’autres récits à mettre en lumière en saison 4. Et si l’on observe la présence des guests, en écrasante majorité blancs (hommes comme femmes), elle se révèle symptomatique d’un cinéma blanc, qui ne veut pas voir les couleurs.

Quelques talents racisés viennent çà et là passer une tête dans les épisodes, mais ils restent à la marge, souvent uniquement là pour faire briller un acteur en bout de course, et refléter ses peurs. C’est le cas de l’épisode 3 de la saison 3, "Gérard", dans lequel Gérard Lanvin donne la réplique à Soufiane Guerrab, incarnant un jeune talent montant. Puis dans la saison 4, Franck Dubosc se sent menacé par la présence d’un jeune comédien extrêmement talentueux, Carl Malapa (Mortel), mais l’épisode se place du point de vue de l’acteur de Camping. On a donc un portrait du jeune homme, qui certes essaie de ne pas tomber dans les clichés, mais reste extrêmement partiel et superficiel.

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On aurait aimé que cette dernière saison prenne à bras-le-corps ce sujet esquissé dans les premières, le timing aurait été parfait, après une année 2020 placée entre autre, sous le signe de Black Lives Matter. On laissera le mot de la fin à Fanny Herrero qui, depuis son départ de Dix pour cent, a signé un deal avec Netflix (on attend la suite de ses aventures scénaristiques avec impatience) : "Il faut penser qu’on transmet quelque chose. Il faut avoir de la conviction."

L’intégralité de Dix pour cent est disponible sur Salto et Netflix.

*Propos recueillis de Fanny Herrero lors de notre interview vidéo, en lien dans l’article.

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