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On a discuté charge mentale et Breaking Bad avec les créateurs de Mytho

Retour sur les secrets de fabrication de Mytho avec sa showrunneuse Anne Berest et son réalisateur Fabrice Gobert.

Célébrée par deux prix à Séries Mania (Prix du public et d’interprétation), diffusée avec succès sur Arte ce mois, Mytho est la série fraîche et moderne à ne pas rater, qui vous parle de la famille comme aucune fiction française avant elle. J’ai discuté avec la scénariste Anne Berest et le réalisateur Fabrice Gobert de leurs choix de mise en scène et de narration, et de leurs ambitions pour Mytho.

Marion Olité | Le point de départ de Mytho est une blague qui peut paraître de mauvais goût au premier abord. C’est l’histoire d’une femme qui va faire croire à son entourage qu’elle est atteinte d’un cancer. Comment avez-vous eu cette idée ?

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Anne Berest | Il s’est passé deux choses. Je suis devenue mère de famille, et je me suis alors rendu compte de la réalité de la vie d’une femme qui travaille et qui a des enfants. Quand j’ai commencé à écrire cette histoire, ma mère sortait d’un cancer du sein. Elle était guérie, mais j’avais vécu pendant plusieurs mois ce que peut engendrer la maladie au sein d’une famille et comment cela bouge la tectonique des plaques. J’ai une famille joyeuse et foutraque, et on a essayé de traverser cela avec humour.

Et toi, Fabrice, à quel moment es-tu arrivé sur ce projet ?

Fabrice Gobert | Il y avait les six épisodes d’écrits. Bruno Nahon, le producteur, et Anne cherchaient un réalisateur. Bruno m’a raconté le début, et j’ai adoré. Cette espèce d’engrenage dans lequel toute la famille était emmenée m’a beaucoup plu. Je trouvais ça drôle et j’étais content qu’on me propose quelque chose d’un peu léger.

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C’est sûr qu’on est assez loin des Revenants, ta dernière série !

F.G. | Exactement ! Mais j’étais content de me frotter à cette légèreté, même si Mytho n’est pas une pure comédie. Mais il faut des moments qui allègent la gravité des mensonges. C’est à la fois une blague et quelque chose d’hyper dramatique selon l’interprétation. J’ai trouvé que c’était un défi audacieux. J’ai rencontré Anne, on s’est super bien entendus et on a compris qu’on avait les mêmes références.

Justement, en termes de références et d’inspirations, vous aviez quoi en tête ? Mytho m’a évoqué Big Little Lies et Desperate Housewives pour l’aspect tragicomique et les histoires de familles en banlieue pavillonnaire.

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A.B. | Côté séries, ma grande référence, c’était Nurse Jackie. Comme Elvira, c’est un personnage de femme dans la dualité. À la fois c’est une infirmière géniale, et en même temps, elle vole les médicaments de ses patients parce qu’elle est addict. Et Elvira est une mère de famille dévouée, qui va faire des choses terribles.

F.G. | On s’est parlé un peu de Breaking Bad. C’est difficile d’avoir des séries en référence, parce qu’on peut être tenté de faire la même chose, mais en français ! Quand je fais une série, je ne me dis pas :

"On va faire le nouveau Lost !" [Rires.]

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F.G. | Voilà [rires], ça serait horrible. J’ai parlé de Breaking Bad à Marina [Hands, qui incarne l’antihéroïne Elvira dans Mytho, ndlr] parce qu’il y avait cette même idée d’une personne qui n’est pas préparée à se retrouver dans des situations assez folles, qui doit composer sans arrêt avec des nouvelles difficultés, et qui tient bon. Il y a ça chez Walter White.

Avec mon chef opérateur, Patrick Blossier, on a parlé d’autres séries, comme Big Little Lies, parce que c’est Jean-Marc Vallée qui réalise et j’ai l’impression qu’il a pris beaucoup de libertés sur la façon dont on réalise les séries habituellement.

"J’ai parlé de Breaking Bad à Marina Hands"

Ce n’est pas toujours le cas, mais quand des réalisateurs de films, comme David Fincher sur Mindhunter, arrivent dans les séries, ils amènent leur univers et ils font évoluer la façon de réaliser une série.

Pour le personnage d’Elvira, il y a du Walter White dans la façon dont on a chargé la mule. Parce qu’il faut qu’on aime beaucoup ces personnages pour accepter ce qu’ils vont faire. Elvira essaie de plaire à tout le monde, et sa famille, son boss et même sa cardiologue lui parlent mal. Walter White, c’est un peu pareil : il est prof et obligé d’avoir un deuxième boulot où il se fait humilier par ses élèves. Il a un enfant handicapé, sa femme est enceinte et il est atteint d’un cancer. Ils ont chargé [rires] ! Je me souviens d’une interview de Vince Gilligan qui disait justement qu’ils en ont fait des caisses pour qu’on comprenne leurs choix répréhensibles après.

Parlons du grand sujet de la série, la charge mentale. Le ton plutôt décalé de la série n’était-il pas le seul bon choix à effectuer pour parler de cette notion, fondamentale dans la vie de beaucoup de femmes mais pas forcément très sexy à vendre ?

A.B. | C’est marrant, quand j’ai commencé à écrire la série, la notion de charge mentale n’existait pas. Je l’ai vue apparaître et conceptualisée dans la société récemment. Après, ce genre de sujet, oui, il faut le traiter avec humour et décalage pour que les gens s’y reconnaissent et aient envie de regarder ça avec joie.

Est-ce que vous considérez Mytho comme une série féministe ? C’est un projet de longue haleine pour vous, mais il arrive post-#MeToo sur un sujet qui concerne les femmes en écrasante majorité.

A.B. | On en a vachement parlé. Ce n’est pas une série qui veut brandir le drapeau du féminisme, mais elle l’est dans le propos et dans sa fabrication. Je suis associée au collectif 50/50, qui lutte pour la parité femmes-hommes dans le monde du cinéma. Dans sa façon de faire, de considérer les équipes, Fabrice est aussi très féministe. J’ai aussi travaillé sur la question de la diversité, des minorités. Au moment de choisir le casting, on a donc été attentifs à ça. Il y a une dimension politique mais pas frontale.

F.G. | Il n’y a pas de message. Je trouve ça un peu délicat. Il y a tellement de personnages et de points de vue dans une série que c’est difficile de la lier à un seul point de vue et à un truc très précis qu’on aurait envie de raconter sur la façon dont les hommes se comportent avec les femmes et comment tout ça doit changer. Le point de vue des enfants ou de Patrick m’intéresse, et je n’ai pas envie de les condamner.

"Mytho raconte quelque chose de rare et d’intéressant sur la femme aujourd’hui"

C’est féministe dans le sens où c’est rare d’avoir un personnage féminin qui tient un rôle central dans une série et qui n’est pas un flic !

A.B. | Par exemple, on avait un personnage, madame Ménard, qui était un homme à la base. Et quand on s’est demandé si on avait assez de personnages féminins, on s’est dit qu’on allait en faire une femme. On était attentifs à ça.

F.G. | Je ne me suis pas dit ça comme ça, comme quoi on est complémentaires. Je me suis dit que ce serait marrant d’avoir un personnage féminin mystérieux, c’est souvent les hommes en général. La série raconte quelque chose sur la femme aujourd’hui de rare et d’intéressant.

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Mytho met aussi en avant des minorités, comme le personnage de Sam, qui est en pleine quête identitaire. Comment l’avez-vous abordé ?

A.B. | C’est un adolescent non-binaire. Ça nous intéressait que son homosexualité ou sa façon de s’habiller ne pose pas vraiment de problème dans sa famille. C’est plus à l’extérieur que ça va poser des problèmes. Mais je n’avais pas envie que ce soit le sujet. Le présenter comme une normalité, on se disait que c’était une façon moderne de présenter une société où être non-binaire fait partie de la vie.

F.G. | Le casting a été compliqué. On a vu beaucoup de jeunes de 16-17 ans, en processus de transition ou qui y réfléchissaient, ou en tout cas se posaient des questions. Cela m’a énormément touché de parler avec eux, du rapport avec les parents, des tentatives de suicide. C’est un truc qui est très difficile à vivre. Même si le personnage évolue, j’aimais le fait qu’on ne le représente pas comme quelqu’un qui a un problème. Parce que ça devient souvent la thématique principale, ou bien les parents réagissent forcément très mal.

Notre parti pris n’est peut-être pas complètement réaliste, mais la série ne l’est pas non plus. On ne voulait pas raconter la vie telle qu’elle est. On avait envie de la styliser. Et cela passe aussi par les personnages et leurs rapports aux autres.

Au fil de la série, après avoir été agressé, Sam fait le choix de s’habiller de nouveau selon les codes masculins. On a l’impression d’une régression en raison de la société normative dans laquelle il vit, pas d’un véritable choix libre de sa part.

F.G. | Effectivement, il a fait un rêve, celui d’être cette personne. Et il pensait que ça ne poserait pas de problèmes et qu’il pourrait avoir des histoires d’amour. Il se rend compte que non, ce n’est pas possible. Il se trouve dans une période transitoire. Il a une longue conversation avec la mère de son correspondant où il dit qu’il sait que son chemin sera long pour être heureux.

Très peu de séries françaises s’aventurent du côté de la quête de l’identité de genre. Cet arc narratif m’a évoqué celui de Transparent.

A.B. | Je ne dirai pas que je me suis inspirée de la série, mais j’ai effectivement rencontré Hari Nef, une des actrices transgenres de Transparent. Elle était tellement belle et à l’aise dans sa peau, ça m’a beaucoup marquée pour créer le personnage de Sam. Je l’avais prise en référence iconographique pour trouver la personne qui incarnerait Sam. D’ailleurs, elle a eu des périodes très différentes côté look : j’ai envoyé des photos de sa période gothique, puis très femme… Ça m’intéressait parce que c’est aussi un truc de l’adolescence de se changer, de se chercher, de passer par plein de choses.

"J’espère avoir au moins deux voire trois saisons"

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Continuons à parler du casting, notamment le couple de parents, incarnés par Marina Hands et Mathieu Demy. Ils sont lunaires et plutôt attachants, malgré leurs choix douteux. Est-ce que ces interprètes ont été une évidence pour vous ?

F.G. | On avait le sentiment que ce cast-là était décisif. On a commencé par Elvira, le personnage central. Elle devait cocher tellement de cases : être romanesque, aimable, nous séduire, être drôle, mystérieuse, être incroyablement émouvante… C’en était presque écrasant !

J’adore Marina Hands, j’avais déjà pensé à elle sur Les Revenants, mais elle n’avait pas envie de séries à l’époque. Là, elle a adoré le personnage et Marina possède aussi des traits de personnalité que le grand public ne connaît pas : elle est drôle, légère, surprenante. C’était évident pour tout le monde.

Ils ont tous les deux un côté ado, comme s’ils n’étaient pas encore passés à l’âge adulte. Ce qui fait qu’ils vont bien ensemble.

Après Marina, on a cherché notre Patrick. Mathieu a fait partie très tôt de la shortlist. On a fait un Skype avec lui, qui était à Los Angeles. Et pour le look de Patrick, j’avais en tête un Jim Carrey avec une grosse barbe, ambiance le docu fou sur le film Man on the Moon. On voit Mathieu, qui se trouve avoir exactement ce look-là, avec cette barbe. J’ai aussi senti un grand enthousiasme de sa part sur son personnage. J’avais ressenti la même chose avec Marina. On a fait ce pari et ce couple marche. Ils se complètent.

Le ton de la série est surprenant. On commence sur quelque chose d’assez léger pour aller vers le drame et cette scène d’explication, où Elvira se prend des remarques très dures. Sam lui dit notamment : "J’aurais préféré que tu sois morte."

A.B. | Pour moi, c’est quand même assez grave ce qu’elle fait. Je ne voyais pas l’histoire se terminer en happy end avec la famille réunie. Je n’y croyais pas. Le côté sombre, c’est aussi qu’elle va se confronter à la réalité de la maladie. C’était important. Ma mère a été atteinte d’un cancer. Je ne voulais pas rentrer chez les gens avec ma série et les faire rire sur un sujet aussi dur, qui touche tous les foyers français. C’était une question de respect. En tant qu’auteure, je me sens plus honnête par rapport à ce sujet que j’ai décidé de traiter. Mais il y a une saison 2 après !

F.G. | Effectivement, cette histoire n’est pas finie. On arrive à ce moment où Sam lui dit cette phrase très importante – "j’aurais préféré que tu sois morte" – dans la dramaturgie. Cette réplique, cette scène, c’était un totem vers lequel tout devait tendre. C’est pour cela, sûrement, que la saison devient plus sombre.

J’aime les séries qui évoluent dans les tonalités et je trouvais que là, ça s’y prêtait. De toute façon, ils n’allaient pas lui pardonner en un épisode. Ça va prendre du temps, c’est ça la force des séries. Dans Six Feet Under par exemple, certains personnages ne sont plus du tout les mêmes à la fin. J’espère que l’on pourra aller vers ça. J’adore voir des personnages évoluer, grandir, vieillir…

Alors l’histoire de Mytho, vous avez envie de la raconter sur combien de saisons ?

F.G. | Il faut avoir de l’ambition, ce que l’on n’a pas toujours en France. L’expérience des Revenants m’a appris que je n’avais pas assez anticipé. Là, avec Bruno et Anne, on a parlé très tôt de la saison 2. Au départ, l’histoire était bouclée, mais j’y voyais un potentiel de suite. J’espère avoir au moins deux voir trois saisons. Arte a commandé la saison 2 avant même que l’on n’ait fini de monter la première. Cela nous a permis d’envisager un tournage dès début d’année 2020 et une diffusion un an après la première saison, comme font les Américains.

La série Mytho est diffusée sur Arte les jeudis 10 et 17 octobre et est disponible sur arte.tv jusqu’au 31 octobre.

Par Marion Olité, publié le 17/10/2019