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La Casa de Papel : pourquoi le personnage transgenre de Julia crée la polémique

Il s'agit du premier personnage trans à intégrer la série.

Attention, il est vivement conseillé d’avoir visionné l’intégralité de la partie 4 de La Casa de Papel. Cet article contient des spoilers. 

Parmi les ajouts de casting de cette nouvelle saison, mise en ligne le 3 avril dernier sur Netflix, le plus inattendu reste à n’en pas douter le twist concernant une des otages, présente dès la partie 3, mais que le scénario et la réalisation avaient bien pris soin de laisser en arrière-plan. La quatrième saison introduit ainsi le personnage de Julia, une "fausse otage" qui fait partie du plan du Professeur depuis le début. Son nom de code est Manille et elle ne doit être "activée" qu’en cas de gros pépin. Il s’agit d’une proche de Denver et feu son papa. Mais là encore, il y a un rebondissement.

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Dans l’épisode 5, "Cinq minutes plus tôt", des flash-back reviennent sur le background de ce personnage, autrefois baptisé Juanito. Amie d’enfance de Denver, elle sort de prison (pour une raison inconnue) et intègre le braquage de la Banque d’Espagne. D’abord réticent à ajouter une nouvelle personne à son plan, le Professeur a finalement trouvé une idée pour que Juanito soit un plan de secours efficace. Les trois hommes – Sergio, Denver et Moscou – viennent donc accueillir le nouveau venu qui arrive en bus et on a la surprise de découvrir qu’il s’agit d’une nouvelle venue.

Pendant ces années en prison, Juanito est en effet devenue Julia, comme elle l’explique aux trois hommes. D’abord surpris, ils réagissent de manière bienveillante et accueillent le premier personnage transgenre de la série à bras ouverts. "Tu es superbe, ma fille", lui dit notamment le papa de Denver. L’un des combats des personnes trans dans la vraie vie est de faire reconnaître auprès de leurs proches et plus globalement de la société leur genre, et La Casa de Papel le montre bien. Rien n’est plus blessant que de se faire mégenrer. Qu’un personnage aussi positif que Moscou accepte d’emblée Juanito comme Julia, une femme, permet à la série de faire preuve d’une pédagogie bienvenue. Denver, personnage à la fois attachant mais qui peut se montrer sexiste (notamment avec sa chérie, Stockholm, ce qui les a conduits à une séparation cette saison), a aussi cette phrase : "Tout le monde est libre de faire ce qu’il veut." Julia précise également que son père est au courant et qu’il la soutient totalement.

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Un peu plus tard dans la saison, Denver et Julia échangent un moment sur la transidentité de sa pote d’enfance. Là encore, la scène est tout en pédagogie. Le fait qu’un personnage souvent borderline comme Denver ne fasse pas preuve d’intolérance et écoute l’histoire et le ressenti de Julia constitue un très bon point pour la série, qui sait se montrer progressiste à l’occasion. Mais, il y a un "mais"… À l’instar de ses moments féministes, souvent balayés par des storylines révoltantes (comme la lente mort de Nairobi), La Casa de Papel ne va pas au bout de ses convictions.

Étant donné l’histoire d’invisibilisation et de discrimination des personnes transgenres dans notre société, on ne peut pas introduire un personnage trans sans réfléchir longuement à son casting. Or, la série espagnole a choisi la facilité, en optant pour une actrice cisgenre, Belén Cuesta.

Habituée des productions du showrunner Alex Pina, elle avait déjà partagé l’affiche d’une de ses séries, Derrière les barreaux (Vis a vis) avec Alba Flores (Nairobi) et Najwa Nimri (Alicia). Détentrice d’un Goya (équivalent espagnol de nos Césars) pour le film The Endless Trench, Belén Cuesta est une excellente actrice et elle le prouve également dans La Casa de Papel. Mais quand on œuvre pour une meilleure représentation des personnes trans dans les séries, le bon sens veut que, côté casting, on recrute une actrice trans. Plusieurs twittos se sont logiquement insurgés contre le choix d’une actrice cis pour incarner une protagoniste trans.

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Qui a le droit de jouer un personnage transgenre ? 

"J’adore la nouvelle saison de @lacasadepapel, mais vu le peu de reconnaissance et de visibilité dont bénéficient les acteur·ice·s trans, ça les tuait d’engager une vraie femme trans pour jouer Manille au lieu de la faire jouer par Belen Cuesta ?" 

Tout est dit dans ce tweet. Dans une interview accordée à El Español, Belén Cuesta explique qu’elle "comprend les difficultés auxquelles font face les acteurs et actrices transgenres. Je les soutiens de tout mon cœur". Et pour autant, elle pense qu’une "actrice cisgenre peut incarner un personnage transgenre tout comme une actrice transgenre peut incarner un personnage cisgenre". Dans l’absolu, elle n’a pas tort. Sauf que dans la réalité, ça ne se passe que dans un sens, surtout quand il s’agit d’incarner les têtes d’affiche quand la transidentité est au cœur du récit. Ainsi, l’acteur cisgenre Jeffrey Tambor (accusé par la suite d’agressions sexuelles sur des actrices trans du show) a en effet incarné Moira dans Transparent. L’actrice cisgenre Chloë Sevigny incarnait aussi un personnage de femme trans dans Hit and Miss en 2012.

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Ce que Belén Cuesta ne prend pas en compte dans sa déclaration, où elle établit un effet "miroir" en réalité mensonger, c’est que l’écrasante majorité des rôles à Hollywood sont faits par et pour des personnes cisgenres. Les personnes transgenres sont exclues des rôles cisgenres. Elles ne sont pas traitées sur un pied d’égalité avec les personnes cis. C’est bien là tout le problème. Si les minorités sexuelles ou ethniques avaient autant accès que la majorité blanche, cis et hétéro, à des rôles à Hollywood, le débat de la représentation n’existerait tout simplement pas. Or, ce n’est évidemment pas le cas : Belén Cuesta vit dans une utopie et refuse de regarder la réalité en face. Quand, rarement, une série comme La Casa de Papel se décide à intégrer à sa team de braqueur·se·s un personnage transgenre, proposer ce rôle à une actrice transgenre devrait relever de l’évidence.

L’intégralité des 4 parties de La Casa de Papel est disponible sur Netflix. 

Par Marion Olité, publié le 14/04/2020