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Kaamelott et son fandom, les liaisons dangereuses

Publié le

par Marion Olité

© CALT

On en a parfois gros face aux fans de Kaamelott, et on vous explique pourquoi.

Que vous soyez ou non sensible à l’humour de Kaamelott, si vous êtes français·e·s, vous avez difficilement pu passer à côté du phénomène sériel, devenu un monument de pop culture bien de chez nous. Diffusée entre 2005 et 2009 sur M6, la comédie médiévale d’Alexandre Astier refait parler d’elle une décennie plus tard avec la sortie au cinéma, le 21 juillet dernier, du premier volet d’une potentielle trilogie (en cas de succès au box-office). On a eu envie de s’intéresser à ceux et celles qui entretiennent leur passion pour la série depuis tout ce temps : les fans. Alors qui sont les fans de Kaamelott ? Et quels sont leurs réseaux ? Et, plus sérieusement, pourquoi ce fandom s’est révélé plus d’une fois problématique ?

Une tentative de typologie des fans de Kaamelott

Pour commencer, qu’entend-on par le terme "fandom" ? L’universitaire Justine Breton, d’abord fan de longue date de Kaamelott, puis spécialiste de l’œuvre qu’elle a étudiée dans le cadre de ses études médiévales consacrées aux légendes arthuriennes, tâche de nous en dessiner les contours.

"Si on parle de gens qui ont apprécié la série, et qui ressortent une réplique de temps en temps, il y en a sans doute une centaine de milliers. L’une des parts essentielles de la définition de 'fandom' réside dans sa créativité. C’est beaucoup plus compliqué d’être créatif autour de Kaamelott que de Harry Potter par exemple. Car d’un point de vue juridique, les ayants droit de Kaamelott sont très attentifs sur les réseaux sociaux ou sur des sites comme Etsy.

En revanche, on a encore pas mal de forums et de groupes Facebook actifs sur le sujet. Ils surveillent l’actualité autour de la série, mais aussi de ses acteurs et actrices. Il y a aussi les groupes de mèmes et répliques : on entretient les mêmes blagues et les mêmes références depuis 12 ans. Il y a un côté nostalgique qui joue à plein."

On arrive peut-être au premier grief fait aux fans de la série : cette manie de reprendre en boucle les mêmes répliques, qu’on a tous et toutes entendues mille fois, en particulier si on est une personne d’environ trente ans, qui a vécu son adolescence ou sa post-adolescence avec les "On en a gros", "C’est pas faux" ou "Le gras, c’est la vie". Ces phrases aux accents du terroir, plutôt drôles à leur époque, @MauvaiseFille, utilisatrice de Twitter, ne peut plus les voir en peinture !

"Je suis un peu allergique aux trop grands fans de Kaamelott. Ils ressortent tout le temps les mêmes références. J’ai un compte Twitter, sur lequel je parle de sexe, de séduction et de dating. Et j’expliquais qu’à chaque fois que je rencontrais un mec, et qu’il utilisait l’humour de Kaamelott pour me faire rire, je savais que c’était mort, que ça n’allait pas marcher entre lui et moi. Il y a quelques années, quand Kaamelott était diffusée, sur les applis de rencontre, c’était l’enfer ! Un profil de mec sur dix avait une référence à Kaamelott sur son Tinder. Ils avaient tous les mêmes répliques, ça me hérissait le poil ! 'C’est pas faux', ou toutes les phrases de Perceval… Je veux oublier cette période sombre !"

Justine Breton abonde dans le même sens : "Elles tournent en boucle depuis 12 ans, mais comme d’autres classiques français du genre La Cité de la peur. Donc oui, il y a un truc un peu monomaniaque sur l’utilisation de ces répliques."

Comme le note @MauvaiseFille, à son lancement, il y a 15 ans déjà, Kaamelott faisait l’effet de quelque chose de très frais et d’original. "Aucune autre série française ne ressemblait à ça. Il faut se rappeler qu’elle a remplacé Caméra Café, qui était vraiment le truc de nos parents. Le public visé était un peu plus jeune. Il y a eu une espèce d’engouement qui n’a pas su s’arrêter à temps, qui a légèrement débordé !" plaisante-t-elle.

"Je serai un white guy fan du Moyen-Âge, je serai au summum de mon existence au moment où Kaamelott sort !"

Kaamelott, c’est un peu la série phare des trentenaires à sensibilité de gauche vintage, celle des années 1990, début 2000. Et, à l’image de ses personnages, elle cible – consciemment ou non – en premier lieu un public précis, les hommes geeks et blancs de France, qui tenaient là une belle revanche contre le monde des intellos snobinards.

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"Je serai un white guy fan du Moyen Âge, je serai au summum de mon existence au moment où Kaamelott sort ! Si une série française sortait, et mettait en scène une femme noire dans un monde afrofuturiste, je pense que je deviendrai ouf et insupportable sur Internet ! Je peux comprendre l’engouement, mais c’est chiant, laissez les gens tranquilles un peu." conclut @MauvaiseFille.

De l’autre côté du miroir, Justine Breton a, elle, grandi en étant fan de Kaamelott adolescente. Elle a créé un forum dédié à sa série fétiche dans les années 2000, qui lui a permis de se faire des ami·e·s pour la vie. Au sein de ce forum, qui comprenait une centaine de personnes à son apogée, des couples se sont formés. Voici la typologie qu’elle fait de la personne amatrice de l’œuvre d’Alexandre Astier :

"Je suis entourée de fans de Kaamelott soit intéressés par le Moyen Âge, soit des gens qui possèdent une culture geek, donc également fans d’œuvres comme Star Wars. D’un point de vue socio-économique, le portrait que j’en ferai, avec des réserves, serait des gens qui ont une trentaine d’années, qui ont fait de hautes études (master ou doctorat) et qui sont fans de culture geek, que ce soit via la pop culture, l’informatique ou les jeux de rôles. Des gens pas spécialement agressifs [rires, ndlr] !"

Alexandre Astier, ce génie intouchable

On arrive au deuxième point "chers fans de Kaamelott, il vous arrive à l’occasion d’être relous". OK, pas tous les fans. Mais quand même. Le truc, c’est qu’ils et elles peuvent donner l’impression que, si vous n’adhérez pas à l’humour de la comédie médiévale, c’est juste que vous ne l’avez pas compris… parce que vous n’êtes pas assez intelligent·e·s. Le genre d’argument tout de même assez condescendant. @MauvaiseFille analyse cet humour qui ne lui fait ni chaud, ni froid. "Je trouve que ça tourne toujours autour de la même dynamique humoristique : un personnage bête face à l’autre qui essaie de lui expliquer les choses, mais le premier est trop bête pour comprendre. Et en fait ça m’ennuie [rires, ndlr] !"

Or, remettre en cause la verve de Kaamelott revient à questionner l’aura de génie qui flotte autour de son créateur tout-puissant, Alexandre Astier, depuis tant d’années. Comme d’autres "monsieur control freak des séries" (en France, on pense à son frère, Simon Astier, et aux États-Unis à des personnes comme Joss Whedon, déifié par les fans de Buffy avant de tomber lourdement de son piédestal cette année), il joue, réalise, écrit, compose la musique, contrôle le casting – composé de proches – de son œuvre. Image vénérée et surplombante, sans qui Kaamelott ne serait rien en somme. Mais on connaît les dérives liées au culte de la personnalité, dans la pop culture ou ailleurs.

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Justine Breton analyse :

"Tout cela a contribué à entretenir cette image d’homme-orchestre et de génie. Depuis 2005 et le début du succès de Kaamelott, c’est globalement quelqu’un qu’on qualifie de génie toutes les semaines, chez les fans et dans la presse. Je pense que n’importe quelle personne qualifiée de génie pendant 15 ans finit par prendre une certaine assurance. Mais il faut voir un peu les conséquences : on se retrouve avec une communauté de fans qui, pour une partie, crie au génie à chaque fois qu’Alexandre Astier fait quelque chose.

Je suis curieuse de voir, vis-à-vis du film, si cette fanbase très fidèle va avoir un recul critique pour accepter le film avec ses qualités, indéniables, et ses défauts, tout aussi indéniables ! On tombe dans le risque d’une fanbase qui approuve aveuglément le créateur."

Une chose est sûre, oser porter un regard critique sur l’humour de Kaamelott, qui repose parfois sur du sexisme ou de l’homophobie, c’est s’exposer à des représailles, notamment sur les réseaux sociaux. C’est ce qui est arrivé à une utilisatrice de Twitter, en 2018, qui a pointé du doigt les limites de la série, liées au contexte de son époque. Justine Breton se remémore ce "tweet clash" :

"Je me souviens d’une affaire sur Twitter qui remonte à quelques années. Une femme avait fait une remarque à Alexandre Astier, en expliquant que Kaamelott comprenait des blagues sexistes, homophobes, notamment à travers le personnage de Bohort ou l’évêque Boniface qui apparaît dans un épisode. L’humour est créé à partir de commentaires soit misogynes soit homophobes. Il avait répondu assez sèchement qu’il faisait ce qu’il voulait et n’avait pas de comptes à rendre à une personne qui ne savait pas ce qu’était un script…

https://twitter.com/aastieroff/status/948987862984380419?lang=en 

Les fans de Kaamelott qui sont tombés sur ce message ont fondu sur l’utilisatrice de Twitter, avec des agressions sexistes, des menaces de mort, etc., sous couvert de pseudo-blagues. Des milliers de commentaires insultants parce qu’elle avait fait une remarque disant qu’il y avait des blagues misogynes dans Kaamelott. Jusqu’ici, elle n’avait pas spécialement tort !

La série a été diffusée entre 2005 et 2009, et je pense qu’il y a pas mal de choses qui passeraient beaucoup plus difficilement de nos jours. Elle est loin d’être la seule. […] Les mentalités ont évolué très rapidement. Ou, en tout cas, il y a eu une prise de conscience d’une partie du public. Alexandre Astier a répondu plusieurs fois qu’il faisait ce qu’il voulait et qu’il n’allait pas se faire dicter son humour par qui que ce soit."

Ce mépris affiché pour les questions de représentation et la condescendance de la réponse du showrunner ont rendu les fans de Kaamelott enclins à cyberharceler cette utilisatrice de Twitter. On imagine bien qu’Alexandre Astier n’avait évidemment pas en tête de "lâcher les chiens" sur cette femme. Pour autant, ce fandom ultrafidèle a été créé à son image et à celle du personnage principal de Kaamelott qu’il incarne, Arthur Pendragon, les deux se confondant tant ils sont proches.

Un fandom à l’image de son créateur

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En un mot, on a le fandom qu’on mérite. Les séries qui véhiculent des messages de bienveillance et d’amour, du genre Ted Lasso, se retrouvent rarement avec une communauté de fans à l’opposé de ses valeurs. Concernant le fandom de Kaamelott, Justine Breton nous éclaire sur son état d’esprit, en fait très proche de celui d’Arthur, l’alter ego fictif d’Astier qu’elle qualifie "d’archétype français, le personnage de Français qui s’énerve et fait aussi beaucoup de bruit pour rien !"

"C’est un fandom qui s’est construit à travers le personnage d’Arthur car c’est le personnage auquel on s’identifie le plus facilement. Les fans adorent Perceval, mais c’est le benêt de service. On ne s’identifie pas à lui. Arthur est le plus intelligent, le plus sage et le plus rationnel. Celui qui s’énerve aussi et qui a des défauts, mais auquel on est invités à s’identifier. Il est tout le temps présent. C’est lui qui essaie de tenir cette table ronde à bout de bras. Il est le répondant de toute cette bande de benêts.

Ses répliques sont cinglantes, souvent sarcastiques. Ce n’est pas anodin si l’on retrouve pas mal de trolls chez les fans de Kaamelott. Parce que ces gens se veulent sarcastiques. On peut avoir tendance à penser, comme Arthur, qu’on est le plus intelligent de la pièce, celui qui se coltine une équipe de débiles, sans forcément se rendre compte de nos propres limites.

Une communauté de fans sera donc bien souvent le reflet de l’imaginaire de son créateur ou sa créatrice, et propagera d’une manière ou d’une autre l’esprit de l’œuvre adorée. Dans le cas de Kaamelott, les fans entretiennent "l’esprit Alexandre Astier", ce "Bacri des séries", amoureux de Louis de Funès et Astérix, doublé d’un héros pour tous les geeks en France, qui a par ailleurs prouvé sa grande intelligence dans le domaine scientifique – un paramètre extrêmement valorisé par les hommes en France – avec son fameux spectacle L’Exoconférence, où il vulgarise des notions d’astrophysique avec l’humour sarcastique qu’on lui connaît.

"Ce n’est pas anodin si l’on retrouve pas mal de trolls chez les fans de Kaamelott."

Le manque de représentation et le traitement perfectible des personnages féminins et issus de la diversité (sur lequel nous reviendrons plus longuement dans un autre article) dans Kaamelott pourrait-il avoir pour corollaire indirect le fait de produire un fandom très masculin et hostile à ces questions ? C’est peut-être le cas pour une partie, mais on aurait tort de réduire toute la communauté de fans de la série à cette typologie de personnes. Comme le pointe du doigt la médiéviste Justine Breton, les fans de la comédie sont en fait composés "à moitié d’hommes et à moitié de femmes".

"Ce n’est pas propre à Kaamelott, mais les hommes vont avoir tendance à se faire beaucoup plus facilement entendre, que ce soit pour protester ou acclamer la série. Je pense que Kaamelott a parlé à beaucoup de gens, mais pour ce qui est de continuer à faire exister la communauté et la série, les fans masculins prennent plus facilement la parole que les femmes."

©SND

Problème : en renvoyant dans les cordes les personnes, souvent des femmes, qui osent remettre en cause une partie de ses choix, Alexandre Astier donne l’impression de valider les comportements sexistes et agressifs de ses fans les plus lourds. Et Justine Breton de conclure :

"C’est dommage car ça met un voile assez négatif sur tout ça. Alexandre Astier répondrait qu’il ne fait pas une œuvre politique et qu’il veut juste raconter son histoire comme il l’entend, d’accord. Mais il faut avoir conscience que toute représentation est politique et sociale, qu’on le veuille ou non.

Je pense qu’il est suffisamment intelligent pour avoir conscience qu’il possède un point de vue conservateur, ou du moins pas aussi progressiste qu’il veut bien le faire croire. J’imagine qu’il dirait que ce qu’en font les fans est un autre problème, mais qu’il le veuille ou non, c’est un problème qui le concerne."

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