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L'aura d'Al Pacino en chasseur de nazis ne suffit pas à faire briller l'imparfaite Hunters

La série, pourtant divertissante, a des problèmes de ton et certains de ses choix scénaristiques sont discutables.

New York, 1977. Le jeune Jonah (Logan Lerman) voit sa grand-mère adorée Ruth (Jeannie Berlin), survivante des camps d’extermination durant la Seconde Guerre mondiale, se faire froidement assassiner. Lors de la veillée funèbre, il fait la connaissance d’un ami de sa chère savta, Meyer Offerman (Al Pacino). Jonah va vite se rendre compte que, plus qu’un simple témoin du passé de sa grand-mère, cet homme richissime est à la tête d’une organisation secrète ayant pour mission de traquer les nazis ayant fui le vieux continent et de les tuer, les uns après les autres.

Le jeune homme se trouve tiraillé entre son désir de vengeance et la question morale que pose cette, en apparence, juste cause. Dans le camp ennemi, la Colonel (Lena Olin) avance ses pions et prépare le terrain pour une montée du IVe Reich. Elle a à sa disposition un atout de taille, mais difficile à contrôler, en la personne de Biff Simpson (Dylan Baker), lui aussi ancien officier nazi, désormais infiltré dans les plus hautes sphères du gouvernement en tant que membre du cabinet du président Jimmy Carter.

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Créée par David Weil, dont c’est la première série, pour Amazon Prime Video et coproduite par l’oscarisé Jordan Peele, Hunters est un pur produit de l’ère Trump et de la menace de sa réélection. Cette série est là pour exorciser non pas les peurs, mais le besoin de vengeance qui anime le "camp du Bien". Traités de snowflakes et accusés d’être de petits êtres fragiles par l’extrême droite américaine, les défenseurs du progrès pourront voir en Hunters une forme d’exutoire où il est permis de buter du nazi, où du moins de l’imaginer. En 2017, après le rassemblement de suprémacistes blancs à Charlottesville, on débattait de l’aspect moral, nécessaire, voire jubilatoire, de frapper des nazis. La réponse de Hunters est assez claire à ce sujet : ceux qui ont participé à la torture et à l’extermination de millions de juifs durant la Seconde Guerre mondiale doivent être traqués jusqu’au dernier, et éliminés.

Car ceux-là n’ont pas seulement fui l’Europe, non, certains ont été invités par le gouvernement américain à s’installer aux US sous de nouvelles identités. L’opération Paperclip, un projet longtemps gardé secret (et on comprend pourquoi) et qui est évoqué dans la série, consistait à recruter les plus brillants ingénieurs et scientifiques nazis (1 600 environ), pour aider les États-Unis à faire face à l’Union soviétique. Ironiquement, les Russes ont fait pareil, en appelant pas moins de 2 200 cerveaux du IIIe Reich à rejoindre leurs rangs. Les chasseurs de nazis ont également existé, à l’instar du couple Serge et Beate Klarsfeld, pour ne citer qu’eux. Leur mission consistait à traquer les anciens SS en fuite, rassembler des renseignements sur eux, et les traîner devant un tribunal où ils seraient jugés pour crimes contre l’humanité.

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Si Hunters est comparée à Inglorious Basterds, c’est parce qu’elle prend le parti du divertissement plutôt que celui d’un certain réalisme déférent envers l’Histoire. Et c’est là que la série a le cul entre deux chaises : ses inspirations tarantinesques et ses clins d’œil aux films d’exploitation, son cast irréprochable et sa diversité, son premier épisode convaincant (bien que trop long) et la traque sous haute tension que mène cette team de mercenaires, font de cette série un objet résolument pop et suffisamment intrigant pour qu’on revienne voir la suite. Mais tordre la réalité, lorsqu’on s’attaque à un sujet comme l’Holocauste, dont la plaie ne se refermera peut-être jamais totalement, c’est jouer avec le feu. Il n’a d’ailleurs pas fallu longtemps pour que les premières controverses apparaissent.

Très vite, via son compte Twitter, le mémorial d’Auschwitz a exprimé son indignation face à cette réécriture de l’Histoire. C’est une séquence en particulier qui a choqué, dès le premier épisode. Dans celle-ci, un officier nazi a reconstitué un jeu d’échecs à taille humaine avec des prisonnier·ères juif·ves à qui on ordonne de s’entretuer dès que la partie avance. Le mémorial d’Auschwitz, en gardien de la mémoire juive, a dénoncé le côté "caricatural" d’une invention aussi morbide. Il alerte sur le fait que de telles libertés prises avec l’Histoire pourraient ouvrir la porte "à de futurs négationnistes". Le créateur de Hunters, David Weil, s’est défendu en disant que c’est précisément pour éviter la réécriture du passé par certains qu’il s’est permis de… réécrire le passé :

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"Dans quel but ai-je estimé que cette scène était importante ? Pour contrer le récit révisionniste qui vient édulcorer l’ampleur des crimes nazis, en présentant sous leur forme la plus extrême – et fidèle à la réalité – le sadisme et la violence que les Nazis ont infligés au peuple juif et à tant d’autres victimes." — Variety.

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On laisse évidemment aux personnes concernées et surtout aux familles des victimes de la Shoah, le soin de déterminer si la fameuse "licence artistique" a atteint ses limites. Car si le fond est sujet à caution sur le plan moral et philosophique, la forme, elle, fait moins débat. Divertissante, trépidante pour la majeure partie de sa première saison et visuellement soignée, Hunters a pourtant bien du mal à trouver son équilibre, et plus particulièrement son ton.

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Série chorale oblige, on met bien trop de temps à faire vraiment connaissance avec les personnages secondaires qui constituent le reste du gang. Les raisons qui ont poussé certains d’entre eux à rejoindre la traque de nazis orchestrée par Meyer sont encore mystérieuses ou trop vite balayées. L’humour vise parfois juste, parfois non, mais sa fin, elle, n’avait rien de drôle. Sans rien en dévoiler, disons qu’on a assisté au twist le plus mal justifié de ces dernières années, et pas digne d’une série aux ambitions aussi prestigieuses. Dommage de finir sur une telle note quand le reste de la saison était, jusque-là, satisfaisant à bien des égards.

On comprend que la présence d’Al Pacino pèse considérablement sur l’ensemble, y compris sur le récit, tant Hunters se compromet parfois dans une adoration disproportionnée de l’acteur. Ce dernier n’est finalement que dans assez peu de scènes et sert le plus souvent de narrateur, forcément subjectif, au jeune Jonah et à nous, le public. L’aura écrasante d’Al Pacino, dont la performance reste anecdotique quand on connaît la puissance et la finesse de jeu du monsieur, a incontestablement aidé la série à sortir du lot, mais on compte beaucoup sur Logan Lerman pour la faire exister sur le long terme.

La première saison de Hunters est disponible sur Amazon Prime Video.

Par Delphine Rivet, publié le 27/02/2020