AccueilCritique

Dans les bois, la nouvelle adaptation manquée d'Harlan Coben

Publié le

par Adrien Delage

Ⓒ Netflix

Avec Dans les bois, une production polonaise, Netflix propose une transposition léchée, mais trop classique du roman éponyme.

En 2018, Harlan Coben, le célèbre auteur de romans policiers américain, signait un deal fructueux avec Netflix. Au programme, la plateforme américaine a prévu d’adapter pas loin de 14 de ses ouvrages en séries et/ou en films dans les prochaines années. Pour le moment, ce sont les œuvres feuilletonnantes qui ont la priorité avec The Stranger (Intimidation en VF) et Safe, une création originale coproduite avec C8. Le 12 juin dernier, Netflix a mis en ligne la troisième adaptation issue de ce partenariat, The Woods (Dans les bois en français).

De nos jours, Pawel Kopiński est un procureur de Varsovie dévoué à son travail. En vérité, il traîne derrière lui une sombre affaire qui a causé la disparition de sa sœur, Kamila, lors d’un camp d’été en 1994. Un autre de ses compagnons est depuis porté disparu, tandis que deux autres membres de la colo ont été assassinés froidement. Trente-cinq ans plus tard, le cadavre du garçon évanoui est retrouvé dans la nature, réveillant chez Pawel l’espoir de retrouver sa sœur qu’il pensait morte. Dans le même temps, le procureur doit gérer une affaire de viol sordide sur une jeune fille.

Une atmosphère béton pour une intrigue tombée à plat

Ⓒ Netflix

Auteur prolifique et infatigable, Harlan Coben est reconnu pour ses romans dits "page-turner", à comprendre qu’ils favorisent la lecture boulimique grâce à un style vif et précis, ponctué de nombreux rebondissements. À l’inverse, les adaptations en série de ses bouquins souffrent généralement d’un scénario trop épars, malgré une mise en scène appliquée. Dans les bois n’échappe pas à cette règle : l’atmosphère prend le pas sur la narration, si bien que se prêter au jeu du binge-watching devient une activité pas toujours très excitante.

Pourtant, Netflix a le mérite de proposer une adaptation inattendue avec cette version intégralement produite, incarnée et tournée en Pologne (sa seconde série originale après le thriller policier 1983). Le cadre de l’action se déplace dès lors du New Jersey, si cher au romancier, à Varsovie et aux forêts vierges du pays, aussi oniriques qu’inquiétantes. Contrairement à Safe avec la partition de Michael C. Hall, Dans les bois n’est pas portée par un acteur connu mondialement, hormis Grzegorz Damięcki, aperçu en 1993 dans La Liste de Schindler, de Spielberg.

Cette nouvelle adaptation commence pourtant avec une belle promesse visuelle. La série fait régulièrement des allers-retours entre le passé et le présent. Couplé à une disparition qui traverse les décennies et son ambiance forestière lugubre, le show évoque clairement une création voisine, l’excellente Dark. Si Dans les bois est bien plus ancrée dans la réalité que sa cousine germanique, elle propose une atmosphère en clair-obscur plutôt envoûtante, qui permet de dissimuler autant les sentiments et les peurs de ses jeunes héros que le meurtrier au visage invisible.

Dans les séquences se déroulant en 1994, la mise en scène propose quelque chose d’à la fois pop et lancinant. Les corps insouciants des membres de la colo se dandinent sur les riffs grunges de Nirvana, pendant que les hormones adolescentes commencent à se réveiller. Dans une moindre mesure, cette caméra contemplative n’est pas sans rappeler les drames poignants de Larry Clark (Kids, Ken Park), à travers des plans remplis de mélancolie et d’innocence, alors qu’une tragédie s’apprête à les frapper de plein fouet.

Ⓒ Netflix

Aussi réussie soit-elle, cette atmosphère ne suffit pas à faire de Dans les bois une série prenante. Il y a des défauts de rythme agaçants entre les deux enquêtes, notamment celle du présent qui avance à tâtons. Elle suit les codes très (trop) classiques de la série policière et rate même ses climax importants. On pense aux scènes d’interrogatoires, généralement utilisées pour des montées de tensions et d’émotions crescendo, relativement sous-exploitées ici, voire carrément longuettes.

Le premier épisode du show est extrêmement lent et pourra décourager une grande partie des spectateurs. Il ne propose pas non plus un cliffhanger suffisamment éclatant pour nous donner envie de rester. Impossible de le cacher : on s’ennuie souvent fermement au cours de cette histoire qui piétine et n’attend réellement que ses deux derniers épisodes pour exploser et se conclure d’une façon étonnante, mais pas forcément brillante. Dommage, les acteurs qui incarnent les deux versions de Pawel se complètent et créent un bon équilibre entre tragédie adolescente et conséquences sur l’adulte.

En sous-texte, Dans les bois dévoile aussi une introspection sur les affaires contemporaines de viol et d’agressions sexuelles sur les femmes. Elle montre toute la difficulté pour une victime de faire entendre sa voix et surtout prouver son agression, alors que la justice ne fonctionne qu'avec des preuves directes. Même Pawel a parfois du mal à accorder sa confiance à sa cliente, conséquence d’un système judiciaire patriarcal où la présomption d’innocence de genre permet de protéger deux prédateurs sexuels.

Toutefois, la série persiste à observer ce combat féministe sous le point de vue des hommes et du duel entre l’avocat et le père des deux accusés, sans plonger véritablement dans la psyché de la victime. Là encore, c’est une occasion manquée pour Dans les bois, qui aurait pu briller sur certains sujets, mais préfère les survoler. Comme souvent dans les adaptations d’Harlan Coben, c’est donc la forme qui l’emporte sur le fond, alors que Netflix tenait potentiellement entre ses mains la prochaine sensation européenne de sa plateforme. Elle a encore une dizaine d’opportunités pour marquer le coup et se rattraper, mais Harlan Coben pourrait finir par piquer la place d’auteur maudit à Stephen King sur le petit écran.

La première saison de Dans les bois est disponible en intégralité sur Netflix.

À voir aussi sur biiinge :