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Avec la série Diana Boss, Marion Séclin fait rimer rap, justice et patriarcat

Publié le

par Marion Olité

©FranceTVSlash

Présentée en avant-première lors du festival Canneseries 2021, Diana Boss porte un regard féminin sur le rap et ça fait du bien !

Trois ans après son excellente websérie, La Naissance de la jalousie, la vidéaste et actrice Marion Séclin revient sur le devant de la scène nous raconter l’histoire de Malika (Moona), une jeune femme avocate le jour et rappeuse la nuit. Quand un rap contest est organisé dans une radio par un MC installé (Lord Kossity), la jeune femme suit sa passion et se lance en secret, ayant trop peur des réactions de ses proches (notamment son père) et de ses collègues de travail dans le cabinet prestigieux qu’elle vient d’intégrer en stage. Dans ces mondes très masculins, elle va devoir s’imposer avec sa meilleure arme : les mots.

Ces dernières années, le rap est devenu LE genre musical mainstream, écouté par tous et toutes, en particulier par les 30 ans et moins. Et les séries commencent à s’en faire le reflet, avec des succès comme Empire aux États-Unis, ou Validé en France. Mais en pleine ère post-#MeToo, on ne peut plus l’ignorer : le rap se retrouve bien souvent du côté patriarcal de la force. Les affrontements avec les féministes (l’affaire Orelsan en 2015 était à cet égard annonciatrice du débat nécessaire à venir) sont légion. À tel point qu’une comédie romantique récente, Christmas Flow, sur Netflix met en scène l’histoire d’amour (pour le moins contrariée !) entre un rappeur accusé de propos misogynes et une journaliste féministe. Pour sa saison 2, Validé a aussi décidé de se centrer sur une rappeuse. Diana Boss s’inscrit dans cette même mouvance, tout en adoptant une approche plus militante.

Il faut dire que Marion Séclin n’est pas une spécialiste du rap, comme elle nous l’explique. En revanche, placer l’action de Diana Boss en partie dans ce milieu lui permettait d’aborder toutes les questions qui lui tiennent à cœur, en touchant un public jeune.

"Comme beaucoup d’auditrices, j’aime le rap comme musique pour accompagner mon existence. Je ne suis pas du tout une puriste ou une super connaisseuse. J’aime le rap car c’est dans l’air du temps et j’en ai écouté beaucoup ces dernières années. Quand on m’a appelé pour écrire sur cette série, il y avait 'Diana Boss', 'femme' et 'rap'. J’ai tricoté cette histoire à partir de ces trois choses."

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La nuit, la rappeuse baptisée Diana Boss explose tout dans des battles qui claquent – et apparaissent plutôt crédibles d’un point de vue profane, l’énergie y est en tout cas. Le jour, Malika fait face à une autre arène, celle de la blanchité, représentée par le milieu de la justice. Elle commence un stage dans un cabinet d’avocats où le sexisme s’exprime différemment mais fait tout aussi mal, et auquel il faut ajouter le racisme. "L’idée, c’était de choisir un domaine qui demande de faire de grandes études, qui est réservé à une élite. J’aurais aussi pu choisir la médecine. J’avais besoin d’un milieu culturellement très différent de celui du rap, et dans lequel on voit peu de personnes non blanches", explique la créatrice.

"Faut qu’on arrête de dire ça, les putes, tchoins, salopes, chiennes, faut qu’on trouve autre chose" (Malika dans 'Diana Boss')

Deux milieux a priori spectaculairement différents, et pourtant, qui possèdent des points communs : le sexisme, le pouvoir du langage… "C’était une façon de dire, il n’y a pas un endroit sur Terre qui est exempt de ce fonctionnement patriarcal, dans lequel ce sont les gagnants qui racontent les histoires."

Et dans ces deux mondes, Malika – incarnée avec justesse par la talentueuse rappeuse Moona, choisie tôt dans le projet, dès l’écriture – va devoir s’imposer. Au fil des quatre épisodes qui composent la première saison, le personnage comprend que les dés sont pipés dans ces univers construits par et pour les hommes. Elle sait qu’elle doit alors inventer ses propres règles. La grande question que pose la série, c’est comment on réconcilie rap et respect des femmes et des minorités. Marion Séclin a sa petite idée et elle fait passer ce message dans l’intrigue de sa série :

"Je pense qu’on peut réconcilier ça en faisant l’effort, tous et toutes, d’arrêter d’écouter des choses qui nous font du mal. Moi, par exemple, j’ai beaucoup d’affection pour Damso en tant qu’individu, j’adore ses interviews, mais ses albums je ne peux pas les écouter sans me sentir comme une moins que rien. Parce qu’à chaque fois qu’il parle d’une femme, c’est dramatique ce qu’il dit.

Je ne propose pas un boycott de n’importe quel rappeur qui dirait un truc un peu sexiste, chacun·e met son curseur où il·elle veut. Mais je vois aussi qu’il y a des rappeurs comme Népal, qui réussissent à faire des albums entiers, et à ne pas parler une fois mal des femmes. Il faut arrêter de croire que c’est impossible de faire du rap sans s’en prendre aux femmes. Tu peux être très vulgaire, très insultant, et ne pas attaquer ni le genre, ni l’orientation sexuelle, ni la couleur de la personne en face. Cet humour d’oppression non seulement blesse, mais il me fait aussi lever des yeux au ciel. 'Vraiment ? Il n’y avait rien de mieux à trouver ?' J’ai hâte qu’on soit juste lassé·e·s. Et que du coup, les artistes soient obligés de se renouveler créativement."

Un regard féminin sur le monde du rap

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Diana Boss sonne comme une réponse aux paroles d’Angèle dans sa chanson culte "Balance ton quoi ?" : "J’ai vu qu’le rap est à la mode / Et qu’il marche mieux quand il est sale / Bah faudrait p’t’être casser les codes / Une fille qui l’ouvre ça serait normal." Lors de ses battles de rap, Malika renvoie dans les cordes les rappeurs et leurs textes miso prévisibles, et tend la main à la seule autre rappeuse invitée dans le concours, incarnée par Vicky R.

Cette dernière et Moona sont aussi des rappeuses dans la vie, et Marion Séclin aime justement ce qu’elle entend d’elles : "Vicky R qui joue Kira dans la série a sorti des albums où elle joue sur l’egotrip et c’est trop agréable de voir une meuf faire ça. C’est drôle. Elle parle de thune aussi, comme Moona et c’est trop bien ! On peut faire du bon rap en parlant de ça. […] Je pense que c’est possible de véhiculer d’autres images et d’autres messages."

Un peu courte (quatre petits épisodes et puis s’en va), Diana Boss tombe parfois dans l’écueil du trop-plein didactique, en particulier du côté des intrigues au cabinet d’avocats, qui manquent de naturel. C’est que sa créatrice avait à cœur d’aborder diverses thématiques féministes, comme l’intersectionnalité.

Malika est un personnage si rare à la télévision française. On la voit subir au quotidien une double discrimination frustrante : le sexisme et le racisme. Mais elle est aussi et surtout une jeune femme brillante de 23 ans, qui a des rêves et des ambitions plein la tête. Elle n’est jamais définie par les hommes qui traversent sa route, et les histoires de cœur ne sont absolument pas sa priorité. Marion Séclin assume ce choix réfléchi :

"Je ne voulais pas que cette histoire coince les femmes dans 'l’intrigue de ton existence, c’est l’amour', j’avais envie de raconter une histoire d’ambition et de révélation à soi-même. Se trouver en tant qu’individu. Ça viendra peut-être en saison 2, mais j’ai choisi d’éviter le sujet, voire d’emmener sciemment vers de fausses pistes."

Le pouvoir de la représentation

On a parfois cette impression de faire face à des dialogues très explicatifs – et néanmoins tranchants, comme ce monologue du dernier épisode où Malika confie sa déception à son amie quand elle comprend qu’elle ne peut pas s’épanouir dans ces milieux où les règles du jeu sont faites pour les hommes et les personnes blanches : "Ceux qui y arrivent c’est l’exception, ce n’est pas la règle… Au mieux, je suis juste un quota, un putain de quota, je ne peux pas gagner." C’est aussi car Marion Séclin a une forte conscience de l’importance de la représentativité dans la pop culture.

"C’est ça, le plus important dans le monde car elle façonne la culture et les générations à venir. J’ai grandi avec des films tellement scandaleux, que je sais d’où vient la piètre image que j’ai de moi en tant que femme. Je sais aussi qu’après avoir vu Marie Gillain avec son épée dans 'Le Bossu' (1997), j’ai eu envie de faire de l’escrime. Le fait de voir ça, avec mes yeux, sur un écran m’a ouvert la possibilité de vouloir faire ça.

J’aime bien illustrer mon propos en parlant des films de Will Smith qui joue beaucoup sur la notion d’'american dream'. 'Tu peux si tu le veux !' C’est pas vrai. Parfois, tu veux, tu travailles d’arrache-pied, et tu fais face à une injustice brutale. Ce monde n’est pas fabriqué pour faire réussir autre chose que des hommes blancs. Il faut montrer aux meufs qu’elles peuvent être des personnages neutres – la neutralité n’est pas réservée aux hommes –, qu’elles sont aussi des personnes complexes, nuancées, qu’elles ne sont pas tout le temps gentilles et qu’on n’a pas systématiquement besoin de connaître leur sexualité."

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Représenter un personnage de jeune femme racisée, artiste, bien dans ses baskets, c’était l’objectif de Marion Séclin et Niels Rahou, coscénariste et coréalisateur de Diana Boss. Et en dépit des bémols déjà cités, il est réussi. Mais on sait aussi que la représentation n’est jamais plus réussie que quand elle est racontée par une personne concernée. La scénariste n’a-t-elle pas eu peur d’être limitée par sa perspective de femme blanche ?

"Si, bien sûr. Je savais que j’avais des angles morts. Et j’avais peur et pas envie qu’on me fasse un procès d’intention en disant 'ça se voit trop que c’est une série de Blancs'. J’ai fait mon maximum pour le faire lire à des personnes directement concernées. Pour moi, il est évident que tu écris mieux quand tu as l’expérience de ce dont tu parles. Je n’ai pas vécu moi-même le racisme, mais je l’ai vu, je l’ai beaucoup étudié et j’ai fait en sorte que ce soit le plus réaliste possible. Et bien sûr, on en a discuté avec Moona. C’est tout ce que j’ai pu faire.

Mais le fait que ce soit une personne blanche qui écrit un personnage non blanc, ça montre aussi que, de la même manière que ce sont des mecs qui ont écrit 'Sex and the City', et qu’on a eu des mecs qui ont écrit des rôles de femmes parfois bien nuls pendant des décennies, je pense être la première pierre à l’édifice. J’espère que la prochaine série qui parle de ça sera enfin écrite par une femme concernée."

En attendant ce jour (avec impatience), Marion Séclin pense à une éventuelle saison 2 de Diana Boss, si France.tv Slash donne son feu vert. Elle a déjà quelques idées : "Avec Niels, on a envie de parler des LGBTQ+, cela nous tient à cœur. On veut de la diversité dans notre série, et pas juste un personnage." C’est tout ce qu’on souhaite à Diana Boss : l’occasion de suivre Malika encore un petit bout de chemin, de la voir s’épanouir, donner de la voix et trouver sa voie.

La première saison de Diana Boss est disponible en intégralité sur France.tv Slash.

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