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Homecoming s'achève sur une saison 2 aussi stylée qu'insatisfaisante

L'entreprise Geist n'avait pas livré tous ses secrets.

Il est conseillé d’avoir visionné la saison 2 de Homecoming avant de lire cette analyse, qui contient des spoilers. 

"Cette deuxième saison, c’est presque une histoire totalement différente. Ce n’est pas un reboot complet mais on a changé de point de vue de Heidi [le personnage incarné par Julia Roberts, ndlr] vers Jackie, interprétée par Janelle Monáe dans cette deuxième saison. On est donc face à une nouvelle histoire, qui prend place dans le même univers."

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Ces mots sont ceux de Sam Esmail*, réalisateur fétichiste des ambiances parano, plus connu pour son travail sur Mr. Robot. En contrôlant la caméra de la saisissante première saison de Homecoming, il avait sublimé ce thriller psychologique entêtant, adapté du podcast à succès éponyme d'Eli Horowitz et Micah Bloomberg, également showrunners sur la série. Dès le début, le concept de cette deuxième saison, qui ne s’appuie plus sur le podcast mais sur une histoire dérivée, possédait quelque chose d’un peu bancal bien qu’intéressant. Le résultat est à l’avenant. 

La première saison nous plongeait dans l’univers de la mystérieuse société Geist, sous-traitante d’un programme expérimental du gouvernement, censé aider les vétérans de l’armée américaine à revenir à la vie civile plus facilement. Révolutionnaire, il permettait aux soldats d’oublier certains moments déclencheurs de leur stress post-traumatique, mais comme le découvrait l’assistante sociale Heidi (Julia Roberts) avec le soldat Walter Cruz (Stephan James), le traitement possédait des effets secondaires terrifiants. Composée de sept épisodes qui invitent au binge-watching, la deuxième saison se propose d’étendre l’univers de Geist et ses mystères, en adoptant un nouveau point de vue, comme l’explique Micah Bloomberg* :

"Ce qui est excitant pour moi, c’est de me dire que les gens vont regarder cette saison 2 en ayant l’impression de regarder une série complètement différente au début, puis ils vont avoir la satisfaction de voir revenir des personnages et un univers familier autour de Janelle. […] Les événements de la première saison vont être revisités à travers une nouvelle perspective. Ce qui nous a toujours intéressés avec Eli, c’est d’imaginer ces personnages enfermés dans leur propre pièce sombre, qui essaient de comprendre ce qu’il se passe. Chacun d’entre eux a une pièce du puzzle."

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On ne sait rien de Jackie… et elle non plus ! La jeune femme se réveille désorientée dans une barque, qui dérive au milieu d’un lac. Elle va se lancer – un peu à la manière de Heidi en saison 1 – dans une enquête pour découvrir son identité et ce qui lui est arrivé. Les twists et les révélations s’enchaînent, sans pour autant marquer les esprits aussi sûrement que le premier volet. Plusieurs raisons à cela.

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Si le nouveau réalisateur, Kyle Patrick Alvarez, propose une suite soignée qui réserve quelques plans inspirés – comme celui de la barque –, il reste freiné dans son ambition par le génie de son prédécesseur Sam Esmail, créateur d’ambiance suffocante et de plans formellement saisissants (les échanges entre Julia Roberts et Stephan James, les plans des escaliers et autres lieux de la société Geist). Un challenge dont il avait tout à fait conscience, comme il l’a expliqué* :

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"Il y a une scène dans la première saison qui m’a marqué. Walter et Shrier se rendent au centre Homecoming. Et la caméra reste sur Shrier pendant tout le temps de la scène où Walter parle, hors champ. C’est un exemple qui me rappelle de toujours être inventif, de faire des choix sur les points de vue que l’on décide d’adopter, et d’être à la hauteur du style de 'Homecoming' en termes de réalisation, tout en évitant d’avoir l’air d’une pâle copie de la première saison. […] Mais la série ne sera pas meilleure si je ne réfléchis qu’en termes de style. Ce qui dirige la caméra, c’est l’histoire."

Et c’est justement là que le bât blesse. Le script de ces nouveaux épisodes s’avère résolument moins bien ficelé que la première saison. Entendons-nous bien, un peu comme dans Mr. Robot, autre thriller parano hanté par des sociétés capitalistes dévoreuses d’humains, ce genre de récits repose sur des ambiances et peut comprendre des petites incohérences. En vérité, ce n’est pas si grave tant qu’elles sont bien cachées au sein des complots et des strates de pouvoir. Le problème de cette saison 2, c’est qu’elle opte au fur et à mesure de son récit pour la transparence la plus étonnante. C’est un choix audacieux, mais quand on choisit de délier complètement un mystère, sa résolution peut amener à des insatisfactions. Et ce final de Homecoming en est malheureusement une. Jusqu’au message qu’il porte en lui. 

Le thriller s’aventurait dans les recoins du complexe militaro-industriel et sa collusion avec les sociétés, dénonçant un capitalisme sans foi ni loi, mais pas sans tête. Il faut des individus pour continuer à perpétuer un système pareil. Et parmi eux se trouve Jackie. Si l’histoire est racontée de son point de vue, on ne peut pas s’attacher à elle puisqu’en première partie, elle ne connaît pas son identité, et en deuxième, on découvre une personnalité qui fait des choix moralement très discutables sans pour autant qu’on comprenne sa psychologie (comme c’est le cas d’antihéros aussi détestables que Walter White par exemple).

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Puisque la fumée se dissipe dans cette saison 2, il fallait que les personnages deviennent plus chaleureux, charismatiques, ou du moins qu’on comprenne leurs motivations. Or, à part une exception notable – l’irrésistible Joan Cusack dans le rôle d’une cheffe militaire –, les protagonistes semblent irrémédiablement fades, comme s’ils avaient été contaminés trop longtemps par les valeurs de Geist. Et la raison qui pousse Jackie/Alex à réagir et à faire ce fait reste le seul mystère qui ne devrait pas en être un. 

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Le script ne dessert pas aussi bien que prévu Janelle Monáe, dont la performance reste très honorable mais pas inoubliable. Dommage, un thriller centré sur un personnage queer et racisé reste une rareté, comme l’actrice nous le confirmait. Tout n’est pas à jeter non plus dans cette deuxième saison, qui permet notamment à l’actrice Hong Chau (vue aussi dans Watchmen) d’avoir davantage de choses à défendre dans le rôle d’Audrey Temple, déjà présente en première saison. La trajectoire de son personnage va à l’encontre d’un trope facile : les personnages d’origine asiatique souvent dépeints dans les thrillers comme des manipulateur·ice·s et des monstres de control freak qui ont pour but de dominer le monde. On se rend compte que ce n’est pas le cas ici, mais alors qui tire les ficelles ? Même pas le CEO, incarné par Chris Cooper, qui se révèle être un sympathique excentrique dépassé par sa création. En exonérant complètement cette figure, qui devient une sorte de victime, la série rate là l’opportunité de creuser ce qui fait un patron. 

Et voici où se niche l’insatisfaction finale : le capitalisme n’est la faute à personne, ou plutôt à tout le monde, à tous ces humains qui prennent des décisions parfois mauvaises, mais sans en avoir conscience. Ainsi personne n’est vraiment responsable des dérives de Geist. Si Homecoming a exploré avec brio l’apathie générale dans laquelle nous vivons parfois, et les conséquences de l’enchaînement de mauvaises décisions prises pour des motifs égoïstes, elle échoue à dénoncer le monde du travail et le capitalisme en tant que système. La vengeance finale de Walter – qui prend des airs de "ne fait pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse" – illustre le tournant naïf et facile que prend la série. Le fait que le récit, qui partait du point de vue de Jackie, se termine par celui de Walter, ajoute à la confusion générale d’une saison qui manque de point d’ancrage. L’histoire de Geist, sans l’appui du podcast cette fois, se referme ainsi sur une note mitigée. Mieux vaut parfois laisser des questions sans réponses qu’apporter des réponses cousues de fil blanc. 

*Propos recueillis lors d’une table ronde virtuelle organisée par Amazon.

Les deux saisons de Homecoming sont disponibles en intégralité sur Amazon Prime Video. 

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Par Marion Olité, publié le 20/05/2020