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Dans la cathartique I May Destroy You, Michaela Coel affronte sa mémoire traumatique

Publié le

par Delphine Rivet

© HBO / BBC One

Belle, radicale, intime et universelle, la nouvelle série de Michaela Coel est un véritable uppercut à découvrir absolument !

Trois ans après la fin de Chewing-Gum qui l’a révélée au grand public, Michaela Coel revient avec une dramédie brute et brutale, I May Destroy You (coproduction HBO et BBC One, elle est disponible chez nous sur OCS). Là encore, la scénariste et actrice se met en scène avec une vulnérabilité qui désarçonne. Cette fois, elle n’est pas là pour nous faire rire.

Beaucoup de séries se sont emparées de la question du viol ces dernières années, pour le meilleur, à l’instar d’Unbelievable (adaptée d’une histoire vraie et qui traite de la parole des victimes), comme pour le pire, avec Game of Thrones (qui l’utilisait comme un ressort narratif presque systématique sur ses héroïnes, parfois "romantisé" et sans conséquence sur les victimes). Rares sont celles qui ont attaqué le sujet de façon si personnelle, par le prisme de la mémoire traumatique. Ces bribes de souvenirs, de sensations, l’impression que son corps a été hacké et que le cerveau joue des tours, les victimes de viol et d’agression sexuelle les connaissent bien. C’est cela et plus encore, que I May Destroy You nous raconte.

Arabella est une autrice très en vue qui écrit son premier livre, mais à quelques heures de la deadline, cette incorrigible procrastinatrice décide de faire un break. Elle sort donc rejoindre des amis dans un bar, mais quelque chose se produit. Lorsqu’elle émerge à nouveau, elle est encore titubante, a une plaie au front et un black-out de plusieurs heures. Seul indice sur ce qui a pu lui arriver : la vision d’un homme au-dessus d’elle en train de la violer. Elle mettra un peu de temps avant de verbaliser.

Parce qu’elle ignore comment interpréter ces flashs et ces crises d’angoisse dès qu’elle entend des verres trinquer. Parce qu’elle avait bu, qu’elle avait pris de la drogue… Bref, tous ces détours que prennent le cerveau pour se protéger et toutes les leçons bien culpabilisantes qu’on entend, en tant que femme, toute notre vie. Heureusement, Arabella est très entourée par ses deux ami·e·s Terry et Kwame qui l’accompagnent dans ses démarches au commissariat et au quotidien pour garder la tête hors de l’eau. Sauf qu’en dépit de ce "support system", aussi solide soit-il, face à son viol et son traumatisme, Arabella est seule.

Dans I May Destroy You, Michaela Coel parle de viol : celui de son héroïne, mais aussi le sien. En 2018, lors d’une conférence au Festival TV d’Édimbourg, elle raconte comment, alors qu’elle s’autorisait une pause dans l’écriture de la saison 2 de Chewing-Gum, elle a été agressée sexuellement :

"Je travaillais la nuit dans les bureaux de la compagnie ; je devais rendre un épisode pour 7 heures du matin. J’ai fait une pause et suis allée prendre un verre avec un·e ami·e. J’ai repris conscience des heures après, en train d’écrire la saison 2. J’ai eu un flash-back. Il s’est avéré que j’avais été agressée sexuellement par des inconnus. Les premières personnes que j’ai contactées après la police et avant ma propre famille, ont été les producteurs de la série."

© HBO/BBC One

L’écriture autobiographique a, bien sûr, quelque chose de cathartique, mais elle est aussi, dans le cas d’un récit de viol et de ses conséquences, une portée tristement universelle. I May Destroy You n’est pas une série sur la reconstruction, mais sur l’érosion : plus Arabella essaie de rassembler les miettes éparpillées de sa mémoire traumatique, plus sa vie, ses relations amicales et professionnelles, se délitent. Le traumatisme du viol, ce n’est pas toujours un choc soudain qui nous laisse KO sur le carrelage froid d’une salle de bains. C’est aussi et la série le montre très bien, une ombre qui se manifeste dans des moments anodins, de plus en plus envahissante et qu’il devient vite impossible d’étouffer.

La force de la série, c’est aussi d’adopter le point de vue de la victime et de ne jamais s’en détourner. De l’acte de viol, jusqu’aux conséquences, nous sommes avec Arabella, nous voyons à travers ses yeux, nous habitons son corps. Cette immersion, aussi douloureuse soit-elle, est nécessaire tant il est devenu commun, dans la pop culture, d’être dans une position d’observateur·rice où le malaise se mêle au voyeurisme. Ici, nous partageons la mémoire parcellaire d’Arabella, sa confusion, son repli sur elle-même et toutes ses pensées parasites qu’elle aimerait faire taire. Le female gaze n’est pas juste un changement de regard, il place les femmes en tant que sujets. Ça, c’est un geste politique et militant, dont plus de séries devraient s’inspirer.

© HBO/BBC One

I May Destroy You n’en reste toutefois pas là. Elle s’interroge plus largement sur le consentement et la fameuse "zone grise" à travers les autres personnages qui entourent notre héroïne, qu’ils soient hétéros ou gays. On y voit la difficulté de mettre des mots sur le malaise. Quand elle est confrontée à un amant qui retire le préservatif en plein acte sans même la prévenir, Arabella ne prend pas de gants : c’est un viol. Une notion qui est encore bien loin d’être assimilée, en dehors de certains milieux militants, tant le viol est encore associé à une agression physique plutôt qu’au non-respect, basique, à l’absence de consentement.

L’autre acte de bravoure de la série, rarissime dans les séries et encore plus au cinéma, c’est de montrer un tabou ô combien persistant dans nos sociétés : le sang des règles. De mémoire de sériephile, on n’avait vu ça que dans Orange Is the New Black et I Love Dick. Arabella est sur le point de faire l’amour avec son amant, quand elle avertit celui-ci : elle a ses règles et précise-t-elle, elle a un flux plutôt abondant. Pas plus choqué que ça, il lui demande s’il peut lui retirer son tampon. S’ensuit une courte inspection d’un caillot qui a fini sa course sur le drap et on passe à autre chose. Cette dernière scène, à elle seule, est révolutionnaire. Les menstruations y sont montrées non seulement comme quelque chose d’ordinaire qui n’a pas lieu de "dégoûter" le partenaire masculin, mais en plus, ne sont pas présentées comme un obstacle à l’excitation sexuelle.

La banalité des règles, qui touchent plus de la moitié de la population, des femmes cis, des personnes non-binaires et intersexes et des hommes trans, demeure un tel tabou, un si grand interdit, qu’on a attendu les années 2010 (voire 2013, dans le cas d’Orange Is the New Black) pour en voir une représentation fidèle sur le petit écran. Le même petit écran qui, depuis des décennies, ne nous a épargné aucune mort violente ni scène de sexe gratuite. On notera que toutes ces révolutions récentes dans les séries ont été impulsées, parce que des autrices étaient à la barre, de Lena Dunham à Issa Rae, en passant par Shonda Rhimes, Jill Soloway ou Michaela Coel, pour ne citer qu’elles. Avec I May Destroy You, cette dernière nous livre une œuvre aussi belle que radicale, aussi puissante que thérapeutique.

La première saison de I May Destroy You est à découvrir sur OCS, à raison d’un épisode par semaine.

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