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JP Zadi peaufine son personnage de loser dans Carrément craignos

Publié le

par Marion Olité

©FranceTV

Ernesto revient, et il est toujours aussi clueless !

Le timing ne pouvait pas être plus parfait pour Jean-Pascal Zadi : tout juste auréolé d’un César du Meilleur espoir bien mérité pour sa comédie woke, Tout simplement noir (l’un des rares films à avoir réussi à sortir en salles en 2020), l’acteur, scénariste, producteur et réalisateur (oui, il sait faire tout ça !) enchaînait sur la promo de la saison 2 de sa série Craignos, rebaptisée pour l’occasion Carrément craignos. On y retrouve ce grand loser d’Ernesto, incarné par JP Zadi himself, toujours en galère avec cette histoire de 100 000 euros à récupérer, sous peine de passer un mauvais quart d’heure. La pression se fait plus que jamais sentir quand son pote Joe sort de prison et vient lui réclamer le magot. C’est aussi clairement la lose côté love : après s’être fait larguer par Rose, Ernesto va trouver refuge chez Hassan, l’épicier du quartier. Et Sam alors ? Il a pris la décision pour le moins risquée d’intégrer la police !

Vous l’aurez compris : cette histoire de gros sous est un prétexte pour dépeindre le quotidien d’une galerie de personnages hauts en couleur, issus de la classe moyenne et pauvre, habitant pour la plupart en banlieue. Après une première saison autoproduite, on sent que pour cette suite – 9 épisodes d’une vingtaine de minutes – JP Zadi a bénéficié d’un plus gros budget, probablement obtenu grâce à l’arrivée de France TV en tant que diffuseur. La réalisation monte d’un cran en qualité et de nouveaux guests font leur apparition : Éric Judor incarne un chercheur scientifique douteux, Fadily Camara une apprentie flic qui sympathise avec Sam et Rossy de Palma (oui !) joue une infirmière qui va faire tourner la tête de Tito (Jérôme Guesdon).

Au vu de son format, Carrément craignos aurait pu être une dramédie, sorte de pendant français à Atlanta. En dehors du fait que Donald Glover est aussi noir, les deux séries ont plus de points communs qu’il n’y paraît : leur format de 30 minutes, leur sujet aussi – des mecs racisés un peu loser, en galère de thunes, qui tentent de s’en sortir – et en sous-texte, un regard sur les discriminations et le racisme. Alors évidemment, le style de JP Zadi l’emmène davantage vers la comédie brute assumée que celui de Glover.

Dans le premier épisode de Carrément craignos, Ernesto se retrouve invité sur un plateau télé animé par un Sébastien Thoen dans la peau d’un présentateur insupportable d’une chaîne bien racoleuse, type CNews. Le débat porte sur les banlieues et dérive vers les femmes voilées. Les saillies deviennent de plus en plus racistes, avec un Ernesto perdu et choqué (mais cagoulé ! c’est le petit côté provoc' de JP Zadi) qui n’arrive pas à en placer une. Une parodie au vitriol, bien sentie de ce bon vieux PAF, encore et toujours dominé par de vieux mâles blancs qui ne cachent pas leur racisme et leur islamophobie, doublée de sexisme quand le sujet du voile porté par les femmes de confession musulmane est abordé. Régulièrement invitée dans ce genre d’émission, la journaliste et militante antiraciste Rokhaya Diallo dénonce régulièrement sur Twitter le comportement de ces pseudos polémistes qui selon eux "ne peuvent plus rien dire", mais bizarrement sont invités partout pour le dire.

©FranceTV

Craignos est peut-être la seule série française qui possède un personnage féminin de femme voilée, Virginie (incarnée par Maya Le Strat), portant la burqa. Si elle ne bénéficie pas d’un suivi narratif, la série s’apparentant parfois à des successions de sketchs, elle a le mérite d’être présente. D’autres personnages féminins racisés sont mis en scène dans la comédie, de Karen* la flic cool (incarnée par Fadily Camara) à l’apparition fugace d’une starlette de téléréalité en passant par Héléna, l’infirmière cinquantenaire d’origine espagnole. Les copines blasées de nos héros bras cassés sont aussi de la partie, mais elles se retrouvent un peu trop en périphérie de l’intrigue principale, reléguées à des rôles de rabat-joie quand les personnages masculins secondaires peuvent faire les clowns. Un reproche que l’on a aussi pu faire à Donald Glover sur Atlanta.

La plupart du temps, les situations comiques font mouche. Partout, on sent l’esprit provoc' et engagé de JP Zadi, de cette séquence "MeToo" dans l’église en début de la saison aux scènes dans le commissariat de police, en passant par son envie irrépressible de porter des cagoules et autres collants, se moquant du cliché du criminel racisé. Si certaines répliques du genre "quand on n’a pas d’oseille, on essaie pas de serrer des meufs" ou "jamais rien ni personne ne s’introduira dans mon anus, c’est une question d’honneur" et situations qui jouent avec de gros clichés (la meuf issue de la téléréalité qui sort avec un pote d’Ernesto juste pour son argent, l’épicier d’origine asiatique et ultra-radin) m’ont fait moins rire que d’autres, Carrément craignos a plusieurs mérites : d’abord celui de mettre en scène sur le devant de la scène des personnages divers, trop souvent invisibilisés ou relégués au second plan dans les séries françaises.

Ensuite, c’est une série d’auteur, personnelle, avec du caractère et qui me fait marrer, la plupart du temps. L’utilisation du son, de la musique, le jeu comique accompli de JP Zadi, qui brise régulièrement le quatrième mur pour regarder l’écran avec ses grands yeux perdus, impliquant le·la spectateur·ice, fonctionnent très bien. Il maîtrise de mieux en mieux ce personnage de loser, révélateur des dysfonctionnements de notre société et de nos préjugés, pas très éloigné de celui qu’il incarne déjà dans Tout simplement noir. On attend avec curiosité le prochain projet de cet empêcheur de tourner en rond.

Craignos et Carrément craignos sont disponibles sur France.tv.

*"Karen" est un surnom péjoratif qui désigne les femmes blanches privilégiées. JP Zadi l’utilise ici de façon ironique pour ce personnage de femme noire et policière.

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