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Les Engagés : XAOC : "Cette saison 3, c’est celle du collectif"

Publié le

par Delphine Rivet

©FranceTVSlash

Encore plus palpitante que les précédentes, la saison 3 des Engagés prend des airs de thriller géopolitique.

Dès sa première saison en 2017, on savait que Les Engagés, une web-série d’abord diffusée sur Studio 4 avant d’atterrir sur France.tv Slash, avait tout d’une grande. Aujourd’hui, plus de quatre ans après ses débuts, elle s’achève avec une saison 3 qui voit encore plus loin que l’horizon lyonnais, avec un format qui passe de dix épisodes d’une dizaine de minutes à trois épisodes de 45 minutes.

Du microcosme de l’asso LGBTQ+ au thriller palpitant qui infiltre jusqu’aux plus hautes instances du pouvoir européen, la série a pris de l’envergure. Son message, lui, reste inchangé. Pourtant, la première série française LGBTQ+ reste aussi, en 2021, la seule en son genre, toujours désespérément contrainte à n’exister que sur une plateforme confidentielle. Lors du dernier festival Séries Mania, qui s’est tenu à Lille du 26 août au 2 septembre dernier, nous avons pu nous entretenir avec son créateur, Sullivan Le Postec.

Lorsqu’on retrouve Hicham (Mehdi Meskar) et Thibaut (Éric Pucheu) au centre LGBTQ+ de Lyon, ils doivent aider un jeune réfugié gay tchétchène, Anzor (Ishtvan Nekrasov), persécuté jusque sur le sol français pour avoir dénoncé les exactions commises par son pays envers la communauté queer. Il est placé sous leur protection, mais les événements vont rapidement les dépasser. Ils ont peut-être sous-estimé la menace, car les ordres viennent d’en haut. De très haut.

Au même moment, Hicham est face à un dilemme moral : son cousin Marwen est mort à la suite d’une intervention policière. Il aurait été pris sur le fait en train d’agresser un jeune homme gay. Mais, grâce aux supplications de sa sœur Nadjet (Nanou Harry), il se rend vite compte que la version de la police ne colle pas.

Des thématiques aussi actuelles qu’universelles

À mesure que nos engagés ont pris leur envol, la série a, elle aussi, commencé à étendre ses ailes. Cette saison 3, en plus de tâter de la géopolitique (qui commençait à se profiler en saison 2 avec le personnage de Kenza, jouée par Malika Azgag, une militante lesbienne tunisienne menacée d’expulsion), brasse énormément de thématiques aussi actuelles qu’universelles. Il y a l’homophobie, bien sûr, et la transphobie, mais aussi les violences policières, la solidarité dans les quartiers populaires, les années sida et l’histoire du militantisme LGBTQ+, la violence au sein des couples homosexuels, la politique locale comme internationale…

La série n’a jamais caché ses ambitions et, en saison 3 plus que jamais, Sullivan Le Postec, qui a lui-même appartenu au milieu associatif LGBTQ+ à Lyon, prouve à quel point il maîtrise son sujet. Les Engagés a toujours su prendre le pouls de son époque, mais c’est sans doute encore plus vrai avec ces trois derniers épisodes. L’avantage, aussi, d’un format qui laisse plus de place à la narration. Cette histoire, le créateur l’a d’ailleurs pensée comme un triptyque :

"La série s’est vraiment construite en trois temps : la découverte de soi, la découverte de l’autre, et là, c’est la saison du collectif. Un collectif qui s’est élargi plus loin que je n’aurais pu l’imaginer à nos débuts. Cette saison, tout en étant toujours ancrée à Lyon, s’étend non seulement à Saint-Étienne, mais aussi jusqu’à Bruxelles, dans les coulisses du pouvoir au Parlement européen. On se retrouve à embrasser un très grand cadre. Nos personnages, très incarnés, très réalistes, vont être percutés et vivre quelque chose qui va bouleverser leur vie, et cette aventure, c’est 'XAOC'… On s’était demandé : 'Et s’il leur arrivait brusquement quelque chose d’exceptionnel ?" C’est sur ces bases que la saison s’est construite."

"Je voulais montrer une asso un peu dépassée, ringarde, assez bourgeoise, et très blanche"

© Astharté & Cie

Pour finir en beauté, le créateur et unique scénariste de la série s’est aussi placé derrière la caméra pour la première fois. Il était épaulé dans cette tâche par le réalisateur William Samaha, un petit nouveau dans la bande. Mais aussi ambitieux soit-il, ce dernier chapitre des Engagés n’oublie pas pour autant ses racines. Si le cœur battant de la série est évidemment ses personnages, toujours aussi bien incarnés, sa colonne vertébrale, c’est le centre LGBTQ+. Dans ses victoires autant qu’à travers ses dysfonctionnements. Car dans la réalité du milieu militant, plus il y a de voix qui s’expriment, plus le message porte loin, mais gare au brouhaha… Sullivan Le Postec confirme :

"Ce que je voulais vraiment montrer, et je pense que c’est d’autant plus évident si l’on revoit le tout premier épisode, c’est une asso qui était un peu dépassée, ringarde, assez bourgeoise, très blanche et qui n’arrivait pas à intégrer la diversité. Le chemin d’Isham qui, par sa relation avec Thibaut, réussit à s’intégrer dans cette asso. On sait que c’est une vraie problématique du milieu associatif LGBTQ+ qui a beaucoup de mal à inclure les personnes des différentes minorités. Ça s’est exprimé dans la série à travers cette relation. Ça a aidé l’association à s’ouvrir et à inclure de plus en plus de gens, la rendant du même coup plus représentative au fil du temps.

C’est vraiment un mouvement que je voulais mettre en scène, quitte à forcer sur le côté dépassé de l’asso du début. On s’est vraiment rendu compte que tout le monde avait des biais : tout le monde y est blanc, avec son vécu blanc et a du mal à inclure des histoires de vie qui sont un peu différentes. Ça demande un effort, ça réclame de bousculer ses propres conventions, ce qui n’est jamais évident. On a ici une arène très précise, qu’on incarne très fort pour qu’elle soit réaliste, mais en même temps, les enjeux du militantisme et de l’engagement aujourd’hui sont universels. Et je pense que n’importe qui ayant un parcours associatif, même pas forcément LGBTQ+, va pouvoir s’y retrouver."

Les Engagés, et après ?

© France.tv Slash

Lorsque nous avions vu la saison 1 en 2017, une certitude s’imposait alors à nous : "Il y a fort à parier qu’elle fera bouger les lignes de la représentation des LGBTQ+ sur nos écrans." On aurait aimé avoir vu juste. Son caractère unique est autant une preuve de son audace que de l’échec flagrant du paysage sériel français à s’emparer de ces sujets. Rares sont les fictions nationales à ne serait-ce qu’intégrer un personnage queer, souvent secondaire, à leur narration. Dans Dix pour cent, qui fut elle aussi bien seule avec son héroïne iconique Andréa, incarnée par Camille Cottin, le mot "lesbienne" n’est même jamais prononcé. Non, Andréa "aime les filles". Un constat amer que partage Sullivan Le Postec :

"C’est une vraie déception. À la fois il y a des choses qui ont bougé, c’est devenu plus facile d’intégrer des personnages secondaires LGBTQ+ dans les séries. France.tv Slash, qui s’est créée après 'Les Engagés', a vraiment poussé fort et loin sur ces questions, avec des fictions comme 'Skam' ou des documentaires. Mais en France, l’idée d’une série LGBTQ+, ça semble toujours un peu bizarre. On pense que c’est forcément militant, excluant. Alors qu’on a vu que 'It’s a Sin' a été la série la plus vue en ligne de Channel 4.

Il y a un vrai besoin de séries dont la majorité des personnages sont LGBTQ+, parce qu’on peut raconter d’autres histoires plus en profondeur. Sinon, on se retrouve à raconter une énième histoire de coming out, on tourne en rond. Il y a des tonnes d’autres problématiques à explorer ! Ça fait vraiment partie de mes frustrations. J’aurais pu écrire 'Les Engagés' pendant encore cinq saisons tellement il y a de thèmes que je n’ai pas eu l’occasion d’aborder et qui demandent pourtant à l’être.

Je ne voulais pas que 'Les Engagés' deviennent un alibi. On n’a toujours pas vu de série sur les lesbiennes en France, on est aussi très en retard sur les questions de la transidentité. Les séries les plus progressistes du moment sur ces questions, c’est 'Plus belle la vie' ou 'Ici tout commence'. Cette dernière est d’ailleurs un carton au-delà de ce que TF1 avait imaginé, et ils ont énormément rajeuni leur public avec elle. Il y a une prise de conscience à avoir sur ce gap générationnel. À un moment, si on veut capter l’attention d’un public plus jeune, il va falloir commencer à lui parler de la vie qu’il connaît. Et cette vie-là, elle est plus proche des 'Engagés', ou de ce que traverse le personnage non-binaire d’'Ici tout commence', que de la fiction traditionnelle qu’on a pu voir ces trente dernières années à la télé."

On espère qu’il sera entendu. En attendant, il nous restera toujours Les Engagés, dont la troisième et dernière saison est désormais disponible sur France.tv Slash. L’intégrale de la série sortira en DVD en édition limitée le 26 novembre prochain.

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