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M’entends-tu : une captivante série québécoise à découvrir sur Netflix

Publié le

par Anna Finot

© Netflix

Ostie de vie, oui on t’a merveilleusement bien entendu.

Pendant que l’une vend des burritos en rêvant de devenir chanteuse, l’autre tente d’échapper à son copain violent lorsqu’elle apprend qu’elle est enceinte, tandis que la dernière survit avec une mère alcoolique sur le dos tout en calmant ses excès de violence avec des séances obligatoires chez la psy.

Ce sont les vies que mènent Fabiola (Mélissa Bédard), Carolanne (Eve Landry) et Ada (Florence Longpre), trois jeunes Québécoises qui ne cessent d’accumuler les galères, rendant leur amitié salvatrice et indestructible. Les trois amies inséparables depuis l’enfance s’entraident depuis toujours, dans une vie qui ne leur fait pas de cadeau.

Pourtant, la série ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières. Au contraire, elle use d’un scénario hilarant et très cru, telle une bouée de sauvetage aux multiples galères qui s’enchaînent dans le quotidien de ces jeunes femmes. Des profils d’anti-héroïnes, aux antipodes des normes instagramables, qu’on n’a malheureusement pas l’habitude de voir, d’entendre, ni d’écouter. On les entend enfin dans la série créée par Florence Longpré, et ça fait du bien.

Ne pas tomber dans le misérabilisme

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Là réside toute la force de la série. Malgré leurs innombrables ennuis tout aussi dramatiques les uns que les autres, les trois amies se tirent vers le haut grâce à leur complicité inébranlable. Il suffit d’un appel téléphonique pour voir la bande débarquer à la rescousse, pour aider Ada à s’échapper de la fenêtre de son nouvel appart pour fuir un proprio qui la harcèle, ou pour épauler Fab qui garde sa nièce délaissée par une mère droguée, ou encore pour sauver Caro, qui se noie dans l’alcool pour oublier la violence de son père et de son petit ami.

Si le tableau peut paraître extrême à première vue, il est en réalité divinement bien dépeint grâce à un jeu d’actrices aux petits oignons, porté par un scénario juste, qui jongle entre l’indicible et le fou rire, le drame et l’humour. Avec des épisodes de vingt minutes, on s’attache très rapidement au trio, à leur monde et à leurs habitudes décapantes à coups de pichets de bière dans leur bar favori du coin. Il devient alors très difficile de ne pas binge watcher les deux saisons qui se dévorent copieusement.

Une galerie de personnages hauts en couleur

Profondément humains et touchants, ces personnages nous font un bien fou. Là où leur naturel déconcertant est un hymne à l’acceptation de soi, leur côté marginal nous donne une vraie leçon d’humanité et de résilience. Loin de s’ancrer dans un cliché de cas sociaux à une seule teinte, Ada, Fab et Caro incarnent chacune à leur manière des anti-héroïnes en roue libre. Ayant subi un viol, un passage à tabac, du racisme ou de la grossophobie, les trois femmes surmontent des épreuves insoutenables avec énormément de courage à revendre. M’entends-tu ne se contente pas de compiler les situations les plus misérables. La série humanise ses personnages. Le scénario nous plonge dans un monde précaire sans y ajouter des violons, mais offre des séquences frôlant la comédie musicale lorsque la bande de copines pousse la chansonnette.

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Les trois copines ont en effet pour rituel de fredonner dans le métro, dans les parcs, à des coins de rue, sous des fenêtres quelques chants religieux ou certaines de leurs compositions beaucoup moins catholiques. Quand elles s’ennuient ou qu’elles cherchent à se rabibocher, elles chantent en chœur à qui veut l’entendre des paroles souvent trash et toujours très drôles.

Et ces voix ne font pas que chanter, elles servent de haut-parleur pour porter haut cette galerie de femmes sacrément badass engluées dans un patriarcat violent et le cumul des inégalités sociales. La série donne enfin une voix à celles et ceux qu’on n’entend pas. On aime regarder ces personnages féminins qui ne ressemblent pas à ceux avec lesquels on nous a biberonné·e·s jusqu’ici. Une diversité dans le casting qui n’en devient pas le main topic pour autant.

Les personnages secondaires sont également d’une grande justesse, comme l’impeccable psychologue d’Ada qui nous enveloppe dans la douceur de ses conseils, ou Pretzel, la prostituée transgenre à la fin tragique qui partage le trottoir avec Marcel, un type un peu paumé qui conduit son panier vélo faisant rire l’adorable petite-nièce de Fabiola…

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La série se distingue également par le traitement irréprochable de sujets pourtant très sensibles comme la prostitution, la précarité ou les violences conjugales. Souvent invisibilisés sur le grand ou le petit écran, les sujets lourds comme le féminicide sont assez peu évoqués. Il est pourtant nécessaire de s’y attaquer. Sans tomber dans une dimension manichéenne, le scénario montre toute la complexité des situations. La saison 2 concentre son scénario autour des violences conjugales que subit Caro, après avoir fui un père déjà violent. Le dernier épisode nous laisse dans un suspense haletant, qui nous fait trépigner d’impatience de voir la suite…

Le vrai bonus pour les spectateur·rice·s français·e·s réside aussi dans le sublime accent québécois qui ajoute une délicieuse originalité à ces histoires tragiques. À coups d’insultes "tabernacle", "calis", "crisse", la bande de copines jure (ou plutôt sacre) en se chicanant avec un flot d’expressions tordantes. On est conquis par toutes leurs formulations ! "Je te love", "Pas le temps de niaiser", "Tu pues du bec", "Tire-toi une bûche" (pour inviter quelqu’un·e à s’asseoir)… Autant d’expressions tout droit venues du Québec qui nous obligent à mettre les sous-titres, mais pour notre plus grand plaisir. 

La série est déjà sortie au Québec, on attend la traversée de l’Atlantique de la saison 3 pour continuer de suivre notre trio explosif aux vies aussi émouvantes que décapantes. Un véritable must-see ! 

Les premières saisons sont disponibles sur Netflix.

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