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Narvalo, une fable sociale drôle et percutante sur la banlieue

Publié le

par Adrien Delage

Ⓒ Alessandro Clemenza/Canal+

Matthieu Longatte fait son entrée dans le monde des séries avec un format court aussi drôle qu'intelligemment écrit.

Pour sa nouvelle création décalée, qui fait suite aux surprenantes Calls et L’Effondrement, Canal+ a fait confiance à l’auteur et acteur Matthieu Longatte. Les internautes le connaissent grâce à YouTube où, sous le nom de Bonjour tristesse, il décortique avec une bonne dose de cynisme et une verve acérée le paysage politique français depuis 2014.

Pour sa première série, Matthieu Longatte débarque avec Narvalo, œuvre d’anthologie au format court qui consiste en une succession de chroniques de la vie quotidienne, dans laquelle des bandes de potes se racontent des anecdotes aussi absurdes que déconcertantes. Un pitch simple mais qui se révèle, au fur et à mesure des épisodes, incroyablement actuel et désopilant, tout en offrant un regard passionnant sur l’état actuel des banlieues.

Bonjour tristesse, adieu clichés

Ⓒ Alessandro Clemenza/Canal+

Chaque épisode de Narvalo débute avec la mention "inspirée de galères réelles", un clin d’œil à Fargo qui nous plonge déjà dans un univers aussi décalé que celui des frères Coen. Pourtant, la série de Matthieu Longatte s’ancre bel et bien dans notre réalité, et plus précisément celle de la banlieue, fait rare sur le petit écran français (on pense à quelques exceptions comme l’adaptation des Lascars ou plus récemment Validé de Franck Gastambide). L’auteur fait souffler un vent de fraîcheur grâce à son écriture juste et percutante, qui déconstruit les clichés et les idées nauséabondes autour des quartiers.

Dans ses épisodes courts mais efficaces, Narvalo frappe fort grâce à ses dialogues géniaux et souvent très drôles. Matthieu Longatte se réapproprie le langage de la banlieue, comme l’indique le nom de la série, pour mieux surprendre et piquer au vif les idées préconçues. Des violences en maternité aux agressions sexuelles gay en passant par les délits de faciès policiers et la libération de la parole des femmes (avec une scène à mourir de rire dans l’épisode 5, sans mentir), l’auteur utilise sa verve aiguisée pour , selon ses propres termes,"sodomiser" les stéréotypes qui participent à la stigmatisation des banlieues.

Ⓒ Alessandro Clemenza/Canal+

Certes, la recette fonctionne de façon inégale entre les épisodes, mais la démarche nous semble honnête et particulièrement progressiste. Narvalo nous fait entrer très facilement dans son univers verbeux et passionnant, à l’aide d’une mise en scène dynamique composée d’allers et retours entre présent et passé.

Les jeunes comédien·ne·s, pour la plupart émergent·e·s ou issu·e·s de collectifs artistiques type Golden Moustache, s’en sortent à merveille avec un naturel qui crève l’écran. On adressera nos coups de cœur à Déborah Lukumuena (Divines), lumineuse en mère exaspérée en plein accouchement dans l’épisode 2, ainsi qu’à Samir Decazza, hilarant en loser récidiviste dans le premier épisode.

En réalité, et c’est là où réside toute la force de cette proposition rafraîchissante dans le paysage télévisuel français, les situations décrites dans Narvalo ont parfois de quoi vous glacer le sang. Si Matthieu Longatte parvient à les tourner en dérision, son humour (subtilement) noir met le doigt sur des déficiences de l’administration politique et sociale française. Le premier épisode, criant de vérité, en dit long sur les contrôles policiers à répétition et souvent injustifiés dont sont victimes les personnes immigrées et/ou de couleur. Narvalo fait du bien à la fiction française dans le sens où elle harmonise humour et critique sociale, en visant juste grâce à des situations et des dialogues maîtrisés.

On n’oserait le dire tant notre respect pour Donald Glover est grand, mais Narvalo s’imprègne clairement d’Atlanta, la fable sociale coup de poing du rappeur et scénariste. L’ingéniosité et la sincérité de l’écriture de Matthieu Longatte s’épanouissent davantage dans la comédie que la dramédie, mais l’auteur impose tout autant son style tranchant que l’interprète d’Earn Marks. Ses tranches de vie décrites dans la série, tordantes et touchantes, sont d’une modernité à toute épreuve et rassurent quant à l’avenir des comédies hexagonales. Si on donnait un peu plus de crédit aux "narvalos" de notre monde, alors peut-être serait-il un peu moins fou que présentement.

La première saison de Narvalo est disponible en intégralité sur MyCanal.

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