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Loin de l'originale, Penny Dreadful : City of Angels trace sa propre route

Exit le clair obscur victorien et ses créatures nocturnes, et bonjour le Los Angeles baigné de soleil et gangrené par le racisme.

Los Angeles, 1938. Une série de meurtres rituels inspirés du Día de los muertos secoue la cité et envenime les relations déjà très tendues entre les communautés blanche et mexicaine. Entre deux mondes, le jeune flic Tiago Vega tente de faire la lumière sur cette affaire. Penny Dreadful : City of Angel, dont l’histoire se déroule 50 ans après l’originale, n’a presque aucun point commun avec elle si ce n’est une attirance certaine pour l’occulte.

Une fascination dont le showrunner John Logan se sert pour démontrer que l’espèce humaine est aisément corruptible et violente, pour autant que l’on sait comment la tenter. Avec sa vibe très L.A. Confidential en plein essor de l’âge d’or hollywoodien (c’est décidément très à la mode puisque Ryan Murphy en fait le sujet de sa nouvelle série, Hollywood, qui sort ce vendredi 1er mai sur Netflix), ce spin-off séduit par la beauté de ses images, l’interprétation protéiforme de Natalie Dormer, et la pertinence de son sujet, mais nous laisse, pour l’instant en tout cas, un peu sur notre faim.

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L’originale, dont le clair-obscur victorien nous avait ensorcelé·e·s, était un réel dépaysement, par son décor et son époque, tout en s’appuyant sur des contes familiers, ceux qui ont donné leur nom à la série, les "penny dreadful". Ces petites histoires d’horreur, qui se vendaient sous le manteau pour un penny au XIXe siècle, continuaient de peupler nos cauchemars d’enfants un siècle après. On y croisait, pêle-mêle, le Docteur Frankenstein et sa créature, des vampires, le Diable en personne, et des sorcières, dépeintes dans la série comme des êtres complexes, ni bons ni mauvais, et surtout loin des clichés.

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Ici, il n’est pour l’instant question que d’un mythe, celui de la Santa Muerte (incarnée par Lorenza Izzo), une sainte déchue par l’Église catholique et qui ne s’occupe que des âmes des morts. Comme elle le dit dans ce premier épisode, les vivants lui importent peu. L’autre entité qui se greffe à ce folklore de la culture mexicaine, aussi riche que fascinant, c’est Magda. Interprétée par l’envoûtante Natalie Dormer (alias Margaery Tyrell dans Game of Thrones), qui donne vie à ses différentes incarnations — il y en a trois pour l’instant dans le premier épisode —, c’est une mystérieuse divinité qui murmure à l’oreille des hommes pour semer le chaos sur son passage. Et si l’Histoire nous a bien appris une chose, c’est qu’il en faut peu pour les pousser à la violence la plus extrême.

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Parce que le Mal, pour parvenir à ses fins, n’est jamais aussi tentant que lorsqu’il est séduisant, l’actrice britannique est parfaite dans ce rôle. Et "séduire", ici, ne veut pas nécessairement dire "être désirable", car tout dépend de sa cible. Pour le médecin immigré allemand et partisan nazi qu’elle consulte (Rory Kinnear, qui jouait John Clare dans l’originale), elle est une compatriote éplorée, représentation ultime de la beauté aryenne, et battue par son époux. Pour le politicien qui rêve d’être maire, elle est la secrétaire qui flatte ses ambitions, mais n’éveille aucun désir en lui pour ne pas le distraire de son objectif, et le pousse dans les bras du nazisme. Elle peut aussi être l’étincelle qui met le feu aux poudres en faisant exploser la rage d’un ouvrier mexicain (Raul Vega, joué par Adam Rodriguez) face à une police raciste et autoritariste. Magda est la manifestation de la violence des hommes qui ne demande qu’à sortir.

Plus politique et finalement plus actuelle, Penny Dreadful : City of Angels est moins portée sur l’imaginaire et l’exotisme des contes d’horreur que l’originale, mais elle a le mérite d’être le produit de son époque. John Logan utilise comme canevas le Los Angeles de la fin des années 1930 pour peindre un portrait de l’Amérique d’aujourd’hui. Et chaque storyline tissée par sa série fait écho à l’actualité. Dans l’effervescence de la métropole ensoleillée, les esprits s’agitent : des nazis se baladent en pleine rue et scandent, avec un sourire bienveillant, "America First !", un slogan nationaliste et xénophobe ayant émaillé l’histoire du pays et utilisé dans des rallies par Donald Trump. La construction d’une autoroute traversant une zone habitée par des familles de travailleurs mexicains met en exergue la xénophobie de cette nation, qui s’est construite sur le dos de ses immigrés.

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Au centre de la série, et du tumulte social entre les deux communautés, Tiago Vega (Daniel Zovatto), premier américano-mexicain de la police de Los Angeles à être promu inspecteur, fait figure de boussole morale. Ce jeune policier, parce qu’il a un sens aigu de l’injustice, est tiraillé entre défendre les siens et être un bon flic, tout en étant confronté à des collègues racistes et en servant des institutions qui le sont tout autant. Lui et sa famille sont l’ancrage émotionnel d’une série qui, jusqu’à présent, parle plus de colère que d’amour. Maria, sa mère, est d’ailleurs le socle du clan, mais aussi fervente catholique et une bruja (une sorcière dans la culture latino-américaine) qui peut communiquer avec la Santa Muerte. 

Malgré ses qualités indéniables, ce premier épisode manque cruellement de cœur, là où l’original établissait d’emblée les liens ambigus qu’entretenaient les personnages. Vanessa Ives, incarnée par la magnétique Eva Green, était l’astre autour duquel toute la série tournait. Pour l’instant, Penny Dreadful : City of Angels ne prend pas ce chemin et on peut le regretter. Pas sûr que ce spin-off rallie à sa cause celles et ceux qui avaient été envoûté·e·s par son aînée victorienne. Reste une histoire et des storylines qui s’entrelacent et suscitent vraiment l’intérêt, la performance impeccable de Natalie Dormer (à l’exception de sa maîtrise des accents, un peu aléatoire mais on lui pardonne), et le Los Angeles magnifié de Pablo Cabezas, déjà derrière la caméra de l’originale et, plus récemment, d’Into the Badlands.

La première saison de Penny Dreadful : City of Angels est à découvrir sur Canal+.

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Par Delphine Rivet, publié le 30/04/2020