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Perry Mason, ou le retour du polar noir et poisseux sur HBO

Publié le

par Adrien Delage

Ⓒ HBO

Avec le reboot de Perry Mason, une série culte des années 1960, la chaîne câblée a trouvé son nouveau True Detective.

Perry Mason est un nom qui peut sembler ringard à bien des égards pour la nouvelle génération de sériephiles. Et pourtant, la série originale diffusée entre 1957 et 1966 a eu un impact considérable sur le petit écran. Sans la présence du détective privé créé par le romancier Erle Stanley Gardner, les Columbo, Matlock, Magnum et autres Julie Lescaut n’auraient sûrement jamais vu le jour. Avec son noir et blanc et son budget colossal soutenu par Hollywood, un exploit à l’époque, la série Perry Mason est considérée comme l’inventrice du procedural, genre sacré des networks américains.

Aussi, la surprise fut grande lorsque HBO, une chaîne câblée, prit la décision en 2016 de produire un reboot sous la forme d’une mini-série. Celle-ci voit les choses en grand en recrutant une équipe créative de choc : Nic Pizzolatto et Robert Downey Jr. Si l’interprète de Tony Stark est resté producteur (il était même question qu’il reprenne le rôle du détective pendant un temps), le créateur de True Detective avait finalement laissé tomber pour se consacrer à la saison 3 de l’anthologie. Dans la foulée de son départ, il fut remplacé par les scénaristes Rolin Jones (Boardwalk Empire) et Ron Fitzgerald (Westworld), deux habitués de la maison.

Dans son nouvel écrin made in Home Box Office, Perry Mason a le droit à une nouvelle origin story. Toujours installé à Los Angeles, le détective évolue cette fois pendant la Grande Dépression des années 1930, alors que le taux de chômage explose et que les mégaéglises chrétiennes évangéliques se démocratisent. Perry vit de façon modeste en résolvant surtout des cas d’adultère, jusqu’au jour où son mentor, un puissant avocat de la mégalopole, lui met entre les mains une affaire sordide : l’enlèvement puis le meurtre d’un nouveau-né, dont les paupières ont été recousues comme une poupée sur son cadavre.

Un reboot plus pulp et cynique

Ⓒ HBO

Contrairement à la série originale, cette nouvelle version de Perry Mason revient aux origines des romans noirs d’Erle Stanley Gardner. On le ressent à travers la patte pulp voire trash de cette imagerie, permise grâce à la liberté de tons offerte par le câble américain (et en particulier la chaîne du prestige drama, HBO). Dès les premières secondes, le show nous plonge dans une ambiance de film noir extrêmement minutieuse, reconstituée avec une grande beauté et une BO jazzy des plus délectables. On peut remercier le réalisateur Timothy Van Patten, un expert en la matière (Les Soprano, Boardwalk Empire), pour cette atmosphère très plaisante.

À première vue, Perry Mason est présenté comme un détective classique et rétro : blanc, mal rasé, fumeur, alcoolo, dépressif. C’est un vétéran traumatisé de la Première Guerre mondiale, qui n’arrive plus à se reconnecter à sa famille et encore moins au monde en ruines qui l’entoure. À travers sa vision nihiliste et anticonformiste de la société, on comprend vite que les traces écrites de Nic Pizzolatto sont restées dans le reboot : Perry ressemble étrangement à Rust Cohle, avec un certain sens de l’humour en plus.

Si Matthew Rhys avait la gueule de l’emploi pour camper ce détective qui sent le tabac froid, il excelle en tout point dans ce rôle sombre. Contrairement à la plupart des antihéros du genre, patibulaires et égocentriques, l’émotion qui se dégage du visage de l’acteur est palpable. Dans le premier épisode, Timothy Van Patten multiplie les gros plans de travers sur son visage pour montrer toute sa fragilité. Dans une scène à la morgue, le cadavre du bébé agit comme un miroir de ses souvenirs à la guerre, preuve que la mort n’a jamais quitté son sillage. Oui, il y a une forme de poésie macabre dans ce reboot, qui a le talent de s’imprégner et moderniser les codes du drame judiciaire.

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On pense notamment à la représentation des corps nus, pratiquement tous masculins dans la mini-série. Des corps fatigués, écorchés, déformés, souvent dominés sexuellement par la femme (le personnage de Lupe, drôle et quasi anachronique par son féminisme) et qui symbolisent une nouvelle forme de fragilité chez les hommes. En réalité, à travers l’imagerie pernicieuse voire dégradante qui se dégage de l’écran, on a l’impression d’assister à la destruction d’un monde, son déclin lent et inévitable. Là encore, c’est un thème qui est loin d’être étranger au créateur de True Detective.

S’il se situe parfois à la frontière du hard-boiled, le reboot de Perry Mason ne tombe jamais dans la gratuité. Les rares mais intenses (parfois vraiment très, très sanglantes) scènes de violence sont toujours contrebalancées par la psyché trouble des personnages. Ils sont soit psychopathes soit en besoin d’exprimer un sentiment de domination, face à une crise sociale et économique qui ne leur permet plus de briller individuellement. Pour combler ce vide, Perry s’est engagé dans la voie de l’auto-destruction, même si l’affaire glauque du nouveau-né va réveiller chez lui un sursaut de fierté et d’empathie.

L’équilibre assez virtuose du show tient d’ailleurs dans cette balance, alors que le spectateur se demande constamment si le détective finira par briser son propre code moral. Avec ses lumières tamisées et ses ombres tentaculaires, Perry Mason devient lancinante, presque hypnotisante, comme si on devenait peu à peu happés par le trou noir infernal de cette Los Angeles fantomatique, où il s’impose comme le seul ange déchu encore capable d’y chercher une lumière salvatrice.

En France, le reboot de Perry Mason est diffusé tous les lundis en US+24 sur OCS à la demande.

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