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Reservation Dogs place (enfin) les Natifs américains au cœur du récit

Publié le

par Marion Olité

©FX

Cette nouvelle dramédie suit les galères et les espoirs d’une bande d’ados Natifs américains, au cœur de l’Oklahoma.

Il se passe quelque chose aux États-Unis du côté de la représentation des Natifs américains. Cantonnés jusqu’ici à des rôles mineurs ou secondaires de guerrier ou d’esprit dans les westerns et autres films américains écrits d’un point de vue blanc, les peuples autochtones* d’Amérique ont vu débarquer cette année deux séries qui portent un regard différent sur eux : la comédie Rutherford Falls, lancée sur Peacock en avril dernier, et Reservation Dogs, diffusée sur FX on Hulu depuis le 9 août dernier. Netflix développe aussi la série d’animation Spirit Rangers ainsi que le film Rez Ball, centré sur l’équipe de basket d’un lycée navajo.

Mais revenons à Reservation Dogs : cette dramédie est née de l’imagination de Sterlin Harjo et Taika Waititi, alors que les deux hommes se racontaient les histoires les plus drôles et marquantes de leur adolescence. Si le réalisateur de Thor : Ragnarok est un descendant du peuple maori, Sterlin Harjo est lui un Natif américain, membre de la Nation séminole de l’Oklahoma. Il s’est inspiré de son histoire et celle de ses proches pour créer Reservation Dogs, dont le titre est un jeu de mots entre le film culte de Tarantino, Reservoir Dogs, et le terme "reservation", qui désigne des terres régies par différentes nations tribales, en vertu de la loi américaine.

Au cœur d’une de ces réserves, située dans l’Oklahoma rural, la série suit le quotidien de quatre ados Natifs américains – Elora (Devery Jacobs), Bear (D’Pharaoh Woon-A-Tai), Cheese (Lane Factor) et Willie Jack (Paulina Alexis) –, fans de pop culture et du film de Tarantino en particulier, qui se sont autoproclamés le gang des "Rez Dogs". Voler un camion, vendre des tartes avariées devant un centre médical… Tout est bon pour économiser assez d’argent et se tirer vers leur eldorado : la Californie. Entre-temps, au gré de ses déambulations, la bande va faire face à un gang rival ou encore tailler un bout de chemin avec un "oncle" amateur de très vieille weed.

Casser les stéréotypes

© FX

Il y a quelque chose dans Reservation Dogs qui rappelle Atlanta, la pépite de Donald Glover qui suit plusieurs mecs noirs, passionnés de rap et en galère. Cette façon de mettre en scène des instantanés du quotidien, la recherche constante d’argent (qui dit argent dit pouvoir, notamment de se barrer), ces touches d’humour et de réalisme magique.

Ainsi, le leader de la bande, Bear, sonné après une bagarre, a des hallucinations et discute avec un chef natif américain qui semble sorti d’un western. Le dénommé Spirit lui confie alors que, contrairement à la légende, il n’est pas mort en grand guerrier lors d’une bataille décisive face aux Blancs. Non, il a été piétiné par son propre cheval avant la bataille, qui avait trébuché sur "un trou de marmotte".

Ici s’arrête la comparaison avec Atlanta. Car Reservation Dogs possède son propre ton et humour, liés à sa communauté. Ce passage rêvé avec le combattant natif permet de démystifier ce stéréotype de représentation, autant auprès des spectateur·ice·s concerné·e·s que des autres. Ce personnage de Spirit est drôle, et il remet les points sur les i : en 2021, les Natifs américains ressemblent davantage à Bear, Elora et les autres qu’à lui.

La série se marre bien avec l’imaginaire "légendaire" qui entoure ce peuple autochtone. Dans l’épisode 3, un "oncle" d’Elora (en fait, un homme élevé avec la mère d’Elora, sans lien de sang mais faisant partie de la famille) aurait battu un étonnant record : celui d’assommer dix personnes en deux minutes il y a bien des années, dans un bar de la réserve. On apprend à la fin de l’épisode qu’il a en réalité assommé 30 personnes (dont deux policiers) ce fameux jour ! "Disons plutôt 40 !", surenchérit la serveuse. L’humour par l’exagération.

Cet épisode, baptisé "Uncle Brownie", s’avère aussi touchant que drôle. L’oncle en question, débusqué par les Rez Dogs chez lui, où il vivait reclus depuis un sacré bail, se décide à sortir "en ville" et à prendre des nouvelles de ses anciens potes – ou ennemis ! – de bar. Il tente aussi de vendre une weed très vieille qu’il a déterrée dans son jardin et dont personne ne veut. Vous l’aurez compris, la weed, c’est un peu lui, et elle trouvera finalement preneur chez ses vieilles connaissances.

Au gré de cette balade dans la communauté, oncle Brownie apprend à Bear des rudiments de combat pour qu’il se défende contre la bande rivale si elle lui tombe à nouveau dessus. Il consent aussi, après une réticence initiale, à parler avec Elora des souvenirs qu’il a conservés de sa mère, que la jeune femme n’a pas connue. Un bel exemple de transmission entre générations.

© FX

Authenticité

Passage à l’âge adulte et attitude rebelle oblige, les ados de Reservation Dogs rêvent de prendre la poudre d’escampette pour se créer un avenir qui leur paraît bouché dans leur environnement actuel. La série dépeint très naturellement les petites et grandes solidarités au cœur de cette communauté, où chacun·e s’entraide comme il ou elle peut. Où les liens de la communauté sont aussi forts que les liens du sang. Si elle ne fait pas l’impasse sur les graves problèmes qui les touchent – la précarité, la violence, les addictions ou la dépression –, cette dramédie rafraîchissante est avant tout une lettre d’amour (et d’humour) aux Natifs.

Elle respire l’authenticité, dans les anecdotes dépeintes ou l’argot utilisé par ces jeunes protagonistes, et ce n’est pas un hasard. Sterlin Harjo s’est entouré, devant et derrière la caméra, d’interprètes, scénaristes et réalisateur·ice·s également Natif·ve·s américain·e·s. Ils et elles se sont emparé·e·s avec brio de cette opportunité encore trop rare : les jeunes acteurs et actrices, dont certains, comme le jeune Lane Factor (interprète de Cheese), effectuent des débuts prometteurs devant la caméra.

Avec Reservation Dogs, Sterlin Harjo et Taika Waititi permettent aux Natifs américains de reprendre le contrôle de leur récit. Ça donne une série très cool, unique, et une vision de l’adolescence tout simplement jamais vue sur un écran, loin, très loin des Gossip Girl et autre Riverdale.

*Originaire du pays qu’il ou elle habite, dont les ancêtres ont vécu dans ce pays.

La série reste pour le moment inédite en France.

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