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En saison 3, la sorcière Sabrina est définitivement la nouvelle Buffy

Parce que la lutte contre le patriarcat est éternelle.

Attention, il est fortement conseillé d’avoir vu l’intégralité de la partie 3 des Nouvelles Aventures de Sabrina avant de lire cette analyse, qui contient des spoilers. 

C’est avec un plaisir non dissimulé que l’on retrouve en ce début 2020 l’univers pop et gothique des Nouvelles Aventures de Sabrina, réinvention gagnante d’un personnage déjà célèbre sur le petit écran depuis Sabrina, l’apprentie sorcière, sitcom cheesy et populaire des années 90. "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme". Cette maxime semble avoir été imaginée pour décrire l’univers des séries, et elle est encore plus appropriée ici puisque le showrunner Roberto Aguirre-Sacasa adapte ses propres comics, Chilling Adventures of Sabrina, écrits en 2014. Après avoir réinventé la sorcière créée en 1962 à travers les bulles, le papa de Riverdale lui a donné chair à l’écran. Il est évident que le monsieur est un pur fruit de la pop culture : il aime remixer, revisiter, se réapproprier des motifs existants pour les adapter à l’air du temps. Depuis le début de la série, Les Nouvelles Aventures de Sabrina s’inscrit dans la continuité de l’indétrônable Buffy, aussi bien dans ses thématiques féministes que dans son esthétique. Cette troisième saison enfonce le pieu encore plus profondément que les précédentes.

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On avait quitté Sabrina (Kiernan Shipka) et son coven en pleine révolution. À la fin de la partie 2, la jeune sorcière s’associait avec Lilith pour mettre fin au règne de Lucifer sur les Enfers, et, accessoirement, sauver Greendale… et le monde. Mais pour se défaire des sabots de son infernal père, notre héroïne devait sacrifier l’élu de son cœur, le sorcier Nick (Gavin Leatherwood), qui se retrouvait à partager son âme et son corps avec rien de moins que le Diable. Cette intrigue ne vous rappelle-t-elle pas quelque chose ? Elle fait écho à celle de Buffy et Angel. À la fin de la saison, la Tueuse n’a en effet pas d’autre choix que d’envoyer Angel(us) en Enfer, sacrifiant elle aussi son grand amour sur l’autel du bien commun. L’histoire ne s’arrête pas là pour nos deux blondinettes : Buffy et Sabrina vont jouer les infirmières quand le bad boy – dans les deux cas, des bruns ténébreux aux pouvoirs surnaturels et dépeints comme très puissants – revient sur Terre, traumatisé par ce qu’il a vécu en Enfer, tel un soldat en proie à des syndromes de stress post-traumatiques. 

Les pom-pom girls vont sauver le monde 

Parlons-en, de l’Enfer : dans le sillage de Buffy, Sabrina use également de la métaphore "le lycée, c’est l’Enfer". Les monstres envahissent régulièrement Baxter, comme Sunnydale en son temps. Notre sorcière et son "Scooby-Gang" (encore trop lisse et sous-exploité dans ces derniers épisodes) composé de Theo, Roz et Harvey, font face à des profs qui se révèlent indignes de confiance, dévoilant un visage démoniaque, comme Mrs. Wardell/Madam Satan, incarnée par la géniale Michelle Gomez. Et pourtant, comme elle le répète plusieurs fois cette saison, tout ce que souhaite notre sorcière élue, c’est "une vie normale", exactement comme la Tueuse dans les premières saisons de la série signée Joss Whedon.

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Et une vie de lycéenne ordinaire passe par la participation à des activités genrées, valorisées par la société américaine, comme avoir un petit ami "normal" et protecteur (plusieurs scènes laissent à penser que Sabrina en pince encore pour son ennuyeux ex-boyfriend, Harvey) ou intégrer l’équipe de cheerleading. Sabrina décide de devenir pom-pom girl. Les fans se souviendront que c’est aussi le cas de Buffy, dans "Witch" (S1E02) et dans le film de 1992 qui l’a précédé. Whedon avait pitché son idée de base ainsi : "une cheerleadeuse va sauver le monde". Pour en revenir à notre sorcière, elle a clairement des préoccupations de son âge : elle veut s’amuser avec ses amis et porte une attention particulière à sa garde-robe mi-gothique, mi-preppy à la Gossip Girl, sans oublier son makeup (elle ne sort jamais sans rouge à lèvres). Comme Buffy, Sabrina a 16 ans, elle veut s’intégrer, être sexy, avoir des amis, être légère. 

La voilà qui entonne sans préambule un refrain pop. De manière générale, la musique tient une place plus importante dans cette partie 3 des Nouvelles Aventures de Sabrina : Theo, Roz et Harvey forment un groupe de rock, tandis que les morceaux de pure comédie musicale apparaissent çà et là, sans prévenir, qu’il s’agisse de Sabrina ou de sa tante Hilda. La musique aussi tient une place prépondérante dans Buffy : le lieu nocturne phare du show, Le Bronze, accueille des groupes de pop rock, et l’un des personnages secondaires, Oz, fait partie d’un groupe. Le show fantastique s’est aussi frotté au genre de la comédie musicale avec l’épisode culte "Once More, with Feeling". Pour conserver une cohérence narrative, Joss Whedon a fait apparaître un démon justifiant cette fièvre musicale qui envahit les habitant·e·s de Sunnydale, là où Roberto Aguirre-Sacasa propose quelque chose de plus fluide, qui fonctionne très bien dans le monde de Sabrina. On note que pour le moment, les protagonistes de Chilling Adventures of Sabrina (le titre original de la série) proposent plutôt des interludes pop et joyeux lorsqu’ils poussent la chansonnette qu’ils ne reflètent les sentiments des personnages. Est-ce un appel de ma part pour que Nick chante ses démons comme Spike en son temps ? Clairement. 

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L’esthétique des deux séries mérite également qu’on s’y attarde. CAOS a opté pour une photographie sombre, aux tonalités noires et rouges, pour la bonne raison qu’elle place en son centre un personnage qui possède une éthique héroïque mais tient son pouvoir des Enfers. Le coven est satanique (du moins, au début de la série), ce qui permet de se lâcher sur les motifs gothiques. Les têtes de mort, bibliothèques poussiéreuses, potions et toiles d’araignées croisent des démons bien cracras (on pense à toi, Hérode). Le show semble être à la croisée des chemins entre un film de Tim Burton, Harry Potter et un univers de teen drama fantasmé façon Riverdale. On a beaucoup critiqué l’esthétique de Buffy en son temps, considérée comme cheap. Son style, mélange de camp très 90’s et de films de série B pour la partie monstres en plastique, était assumé de la part du geek Joss Whedon. Et il a connu ses grands moments, comme les flippants gentlemen de l’épisode "Hush".

Sabrina VS le patriarcat

Certains choix de mise en scène s’avèrent également similaires dans les deux séries : ouvertement féministes, elles sont portées par des héroïnes hétéro, au style girly très surligné. Pour autant, le personnage incarné par une Kiernan Shipka (qui possède un style de jeu particulier) n’est pas sexualisé. Les scènes incluant des ébats avec Nick sont filmées de la même façon que celles entre Sarah Michelle Gellar et David Boreanaz ou James Marsters : les personnages masculins sont volontiers filmés torse nu quand les jeunes femmes portent des petits tops à bretelles. Il en va de même pour le couple entre Roz (Jaz Sinclair) et Harvey (Ross Lynch) : dans une scène de la partie 3, ils s’embrassent fougueusement, avant de décider d’avoir des relations sexuelles pour la première fois plus tard dans la soirée. Roz, habillée, remet son manteau tandis qu’Harvey est torse nu, un plan large le dévoilant en caleçon. On est face à une inversion du traditionnel male gaze (qui objectifie les corps féminins par la mise en scène, les dénudant notamment plus que de raison) avec ce choix conscient de montrer davantage de chair masculine que féminine.

Sabrina veut elle aussi empouvoirer les femmes, et briser les vieux schémas de représentation. Elle le fait en adoptant complètement la philosophie de Buffy, même celle qui était critiquée, comme une représentation du BDSM bien clichée. Ici, quand le sorcier Nick va mal, il "trompe" (comme Sabrina le dit) sa bien-aimée en allant se faire fouetter. Sachant qu’il a été précédemment dépeint comme un homme plutôt allergique à l’exclusivité (on repense à cette scène d’orgie avec Prudence, la plus hot de la série jusqu’ici), juger ses tendances comme moralement inacceptables rend le personnage de Sabrina, et par extension la série, assez conservateur. Buffy a, elle, l’excuse d’avoir été tournée il y a 15 ans. 

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Sabrina face à Vlad l’Empaleur. (©Netflix)

Buffy face à Dracula (©TheWB)

Si Sabrina est la nouvelle Buffy, c’est donc surtout parce qu’elle lutte sans relâche contre le patriarcat. Les deux premières parties racontaient en sous-texte la soumission féminine et comment on en sort. Cette troisième partie, parfois frustrante mais toujours divertissante, raconte l’après-révolution. Le lien avec Lucifer, le père dominateur, dévoreur, quasi-incestueux (il veut régner sur les Enfers avec sa fille en fin de saison 2, puis se fait passer pour son son petit ami quand Sabrina vient le voir dans sa prison, il prend un plaisir particulier à torturer Nick, abusé psychologiquement et physiquement) a été brisé. Nouveau clin d’œil à Buffy : Sabrina va même soumettre cette saison une autre figure de la domination masculine, particulièrement utilisée au cinéma (jusqu’à Twilight et son Edward problématique) et qui a servi, malgré lui, à perpétuer une représentation tenace de la culture du viol : Vlad L’Empereur, aka Dracula. Après lui avoir rappelé les règles élémentaires du consentement, la sorcière post Me Too va en faire un de ses serviteurs. Savoureux. Dans l’épisode "Buffy vs Dracula", la Tueuse aussi démystifiait la célèbre figure vampirique, non sans avoir été quelque peu sous son charme.

Le son de cloche est le même du côté de la représentation des "bad boys" : à la fin de la saison, Sabrina, humiliée par Nick puis conseillée par Prudence (cette queen), finit par l’envoyer sur les roses, le renvoyant face à ses responsabilités. Le jeune homme torturé, qui boit, se drogue et se moque des sentiments de sa meuf n’est (presque) plus sexy. Le vampire n’a plus de pouvoir sur les jeunes vierges. On est en 2020 witches. Le message est clair : on n’a pas de temps à perdre avec les relations toxiques et les vieux schémas patriarcaux. 

"Where do go from here ?" 

Ok millennials, mais alors, comme le demande Dawn à Buffy à la toute fin de la série culte : "What are we gonna do now ?" ("Qu’allons-nous faire maintenant ?"). Cette question, Zelda Spellman (Miranda Otto), désormais directrice de l’Académie des Arts Invisibles et en charge du coven, jusqu’ici soumis à l’Eglise de la Nuit et au Dark Lord, doit y répondre, et vite. Car les figures de domination masculine (Lucifer, Faustus et l’ordre) rejetées frappent à la porte pour revenir, de nouveaux ennemis pointent le bout de leur nez (les païens). Les sorcières doivent trouver une nouvelle source de pouvoir, une nouvelle figure à vénérer.

Après une période de crise de foi dangereuse, qui manque d’avoir raison de leur existence, Zelda va apprendre la sororité, acceptant l’aide de sorcières marginales venues à la rescousse. La matriarche rencontre notamment Mambo Marie (Skye Marshall), prêtresse d’Haïti. Ce nouveau personnage fascinant, venu de Nouvelle-Orléans, permet d’évoquer des pratiques magiques comme le vaudou. Les deux sorcières vont se rapprocher très sérieusement. De là à y voir en sous-texte un appel à une sororité plus inclusive, où femmes noires et blanches marchent main dans la main face au patriarcat, il n’y a qu’un sort… On retrouve là des thématiques peu explorées dans Buffy, qui explore des sujets de la deuxième et troisième vague féministe. Fruit de la quatrième vague post Me Too, Sabrina s’intéresse, elle, à l’inclusivité, remise en cause des schémas hétéronormatifs, fluidité (Ambrose est pansexuel), identités de genre (le personnage trans Theo incarné par l’acteur non-binaire Lachlan Watson et doté d’un love interest cette saison)… Elle poursuit le combat de sa grande sœur. 

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Zelda trouvera finalement une nouvelle source d’énergie pour son coven dans le pouvoir de Hécate. Cette période post-révolution, à la fois excitante et terrifiante pour tout le monde, évoque immanquablement la saison 7 de Buffy, quand cette dernière doit gérer les Tueuses Potentielles, menacée d’annihilation par le First Evil. À la toute fin de la série, l’Élue a compris : elle doit partager son pouvoir avec ses soeurs, pour que les femmes rayonnent dans ce monde comme elles sont censées le faire. Ce qui ne retire d’ailleurs absolument rien à son propre pouvoir à elle, resté intact. La tentation du pouvoir absolutiste, la Tueuse l’a eu dans le passé, et Sabrina, qui prend plaisir à être Reine des Enfers, fait face au même dilemme dans cette partie 3. Plusieurs personnages lui disent d’ailleurs qu’elle "aime le pouvoir". 

Malgré ses bonnes intentions, Sabrina souffre du complexe de la sauveuse (ce que lui dit carrément sa tante, Zelda). Elle semble encore gangrenée par l’individualisme de son père et sa mission d’Élue. Et c’est donc elle, dans un twist qui rappelle immanquablement une autre série de Joss Whedon (les épisodes "Epitaph One" et "Epitaph Two: Return" de Dollhouse, ainsi que la fin d’Avengers: Infinity War), qui va sauver le monde. Si le coven restauré autour d’Hécate est porteur d’espoir côté sororité, du côté des Enfers, Sabrina ne semble pas prête à partager son pouvoir. Au point de préférer se séparer elle-même en deux plutôt que d’avoir à faire un choix ! Cette décision, prise au mépris des règles élémentaires du voyage dans le temps, comme le lui rappelle Ambrose (Chance Perdomo), son Giles à elle, va forcément avoir des conséquences fâcheuses. Cette troisième partie correspond en partie à l’esprit à la fin de la saison 7 de Buffy : une fois le patriarcat tombé, aussi bien sur Terre qu’en Enfer (Sabrina a pris la place de Lucifer, mais ce dernier attend un héritier mâle), comment on imagine une nouvelle voie, comment restaure-t-on un équilibre sans recourir aux mêmes méthodes que celles qui oppressaient les femmes ? Sabrina a beaucoup appris de Buffy, mais il est temps maintenant pour elle de trouver sa propre voie. 

Les trois parties des Nouvelles Aventures de Sabrina sont disponibles sur Netflix, et l’intégralité de Buffy contre les vampires est disponible sur Amazon. 

Par Marion Olité, publié le 30/01/2020