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La série Sombre désir est-elle aussi problématique que 365 Dni ?

Publié le

par Marion Olité

©Nettlix

Deux œuvres érotiques diffusées sur Netflix, qui connaissent chacune un beau succès cet été.

En juin dernier, la mise en ligne du film érotique polonais 365 Dni sur Netflix, réalisé par Barbara Białowąs et Tomasz Mandes, n’a pas laissé indifférent. Trustant le top 10 de la plateforme, il a été l’objet de vives critiques, notamment ici, à Konbini. La raison : un scénario et une mise en scène sexistes – un homme kidnappe et séquestre une femme, lui donnant un an pour tomber amoureuse de lui –, qui font l’apologie du viol, notamment en l’érotisant. Malgré les nombreuses analyses, réactions, arguments imparables (Netflix serait-elle aussi complaisante envers des films ouvertement racistes ou homophobes ?) et une pétition en cours, une suite est en développement. Le sexe fait vendre, tout comme ce bon vieux male gaze.

C’est dans ce contexte qu’a débarqué le 15 juillet dernier sur la plateforme une série originale mexicaine avec un titre, Sombre désir ("Oscuro deseo" en version originale), à vous rendre nostalgique des deuxièmes parties de soirée le dimanche sur M6 (que celui ou celle qui n’a jamais maté Troublante voisine me jette la première pierre). Composée de 18 épisodes d’une trentaine de minutes, cette série écrite par Leticia Lopez-Margalli suit les aventures d’Alma, une avocate et professeure de renom, qui – surprise – est spécialisée dans les féminicides et agressions sexuelles et sexistes.

Mariée et maman d’une ado (les deux actrices semblent avoir le même âge, mais passons), elle soupçonne son juge de mari de la tromper avec une jeune collègue. Se sentant délaissée et encouragée par son amie Brenda lors d’un week-end entre copines, elle va passer une nuit de sexe avec un jeune homme, Dario, rencontré en boîte. Alors qu’elle pensait ne jamais le revoir, l’homme réapparaît dans sa vie, tandis que Brenda meurt subitement d’un suicide auquel personne ne croit et surtout pas Esteban, le frère flic du juge. C’est le début d’une spirale infernale de sexe, de violence et de faux-semblants…

Un soap érotique féministe ?

Les premiers épisodes de Sombre désir ne sont pas désagréables à regarder, pour peu qu’on soit à la recherche d’un soap gentiment érotique pour passer le temps en vacances, entre deux plouf dans la piscine. Le choix de faire d’Alma une prof qui donne des cours sur la violence et le genre est plutôt original pour ce genre de fictions.

Dès le premier épisode, l’héroïne se penche sérieusement sur les féminicides, chiffres à l’appui ("100 millions de femmes sont portées disparues dans le monde") ; dans une autre scène, elle explique à sa fille, qui veut devenir croque-mort, les pièges de la glamourisation de la mort et de celle des femmes en particulier. La série évoque plus tard des notions comme le cyberharcèlement, le slutshaming, le victim-blaming (le fait de blâmer la victime d’une agression) et va même jusqu’à parler de gaslighting (c’est la psy qui s’en charge). Cette notion récemment popularisée décrit un procédé qui consiste pour le manipulateur à retourner le cerveau de sa victime, au point qu’elle ne sait plus si ce qu’elle pense ou vit est la réalité.

Les scènes de sexe sont loin d’être révolutionnaires, mais on observe par exemple que si le corps d’Alma (Maite Perroni, une star au Mexique) est érotisé, il en va de même pour celui de son amant, Dario (Alejandro Speitzer), volontiers torse nu ou nu. La caméra aime s’attarder sur son fessier et ses abdos et certes, la position du missionnaire est très utilisée, mais pas seulement. L’épisode 4 la voit se masturber.

Quand Alma trompe son mari, elle explique à sa psy dans l’épisode 2 :

"J’avais du désir. Pour lui. Je ne voulais plus être la docteure Solares. Je ne voulais plus être la femme du juge ou la mère de Zoe. Juste une femme. Une femme avec du désir. Je voulais ressentir quelque chose. Je voulais coucher avec ce mec sexy de 25 ans. Et le pire… c’est que j’en veux encore."

Avouez qu’on n’entend pas souvent ce genre de dialogues dans les nanars érotiques habituels. Attention, on ne crie pas au chef-d’œuvre féministe. Mis à part sa tentative de laisser un peu de place au désir féminin (le fameux female gaze) et de séparer violences faites aux femmes et sexualité (et là, on a envie de dire bravo, mais ça, c’était au début de la série), Sombre désir nous régale d’une réalisation soapesque à souhait, de répliques typiques du genre "Comment je pourrais oublier le meilleur coup de ma vie ?" et finit malheureusement par brouiller les pistes et entrer dans le rang, après des débuts prometteurs.

© Netflix

À partir de l’épisode 5, Dario vire Glenn Close dans Liaison fatale. Il espionne, harcèle Alma et finit même par l’agresser, alors qu’elle lui signifie plusieurs fois son refus de le revoir et d’avoir des relations sexuelles. On ne veut pas vous gâcher les rebondissements des épisodes suivants (il y en a un paquet), donc contentons-nous de dire que le sexy Dario a plus à voir avec Joe Goldberg dans You qu’avec le jardinier de Desperate Housewives.

C’est la descente aux enfers pour Alma, qui culmine dans l’épisode 7, où elle est constamment harcelée, jugée (par son énervant beau-frère, Esteban), agressée ou sollicitée pour du sexe (par son ancien amant, par son mari). Pour le coup, on a vraiment l’impression que son corps ne lui appartient plus, tout comme ses désirs. Dans le même temps, les scènes de sexe deviennent elles aussi un poil (sans mauvais jeu de mots) tradi. On pense à la séquence comique malgré elle de l’épisode 9 où Leonardo (Jorge Poza) fait l’amour à Alma. Les deux interprètes surjouent une grande impatience par des gestes brusques, puis il va pour visiblement pratiquer un cunnilingus sur sa femme, mais se contente de bisous violents sur ses cuisses et son aine, avant de remonter pour la pénétrer. À ce moment, Alma lâche un beau soupir de plaisir. C’est bien connu, la pénétration, il n’y a que ça de vrai (non).

Au fil de ses épisodes, il est de plus en plus évident que Sombre désir essaie de nous faire le coup de l’arroseur arrosé : une femme qui dénonce les violences faites aux femmes de façon ferme et claire se retrouve mêlée à une histoire complexe, mêlant sexe, passion et violence, qui ne la rend plus sûre de rien. Au final, la série est à deux doigts de délégitimer son personnage. Alors certes, à chaque fois qu’un protagoniste masculin fait preuve de sexisme (autant vous dire, ça arrive souvent – la morte, Brenda, en prend pour son grade), il se fait vite rabrouer, mais avec ses rebondissements sans queue ni tête tous les 3 épisodes, la série flirte, comme You, sur la ligne fine de l’excuse du divertissement WTF pour propager un sous-texte nauséabond.

Quand on met sur le tapis dans une œuvre de fiction, Sombre désir le fait dès son premier épisode, un sujet aussi important que les féminicides et les violences faites aux femmes, il faut le prendre au sérieux et tisser une intrigue qui ne réhabilite pas en deux dialogues un personnage masculin ayant agressé une femme un épisode plus tôt.

Pourquoi vous ne nous lâchez pas avec vos analyses quand on parle d’une série érotique cheap comme Sombre désir, seriez-vous tentés de me répliquer ? Parce que son sujet n’est pas anodin, il est même terriblement d’actualité dans la majorité des pays du monde, dont le Mexique. Et parce que les séries populaires, qu’elles soient bonnes ou mauvaises artistiquement et en particulier celles qui lorgnent vers la romance ou l’érotisme soft, véhiculent une certaine idée des rapports femmes-hommes, qui entrent consciemment ou non dans la tête des spectateur·rice·s. Ce sont malheureusement toujours les mêmes idées : l’objectivation du corps des femmes, la figure de la maman ou la putain et celle du mâle dominant qui doit exciter ces dames…

C’est d’autant plus dommage que Sombre désir détenait les prémisses d’un véritable soap érotique féministe. Comme si elle avait peur de sa propre audace, elle n’ose pas renverser la vapeur et proposer une vision érotique nouvelle et non-hétérocentrée (au bout de neuf épisodes, on compte une dizaine de scènes de sexe hétéro et un vague baiser lesbien). Pour répondre à la question posée en titre de cet article, Sombre désir s’avère être une série moins problématique que le film 365 Dni, dans la mesure où elle ne contribue pas à perpétuer la culture du viol, comme le fait explicitement le film polonais.

En cette ère post #MeToo, elle n’est pas la première et elle ne sera pas la dernière à se servir de thématiques féministes pour s’attirer un public féminin. On peut toutefois lui reprocher d’avoir tenté de nous gaslighter à sa façon, nous promettant un récit avant-gardiste là où elle n’est qu’une œuvre un peu paumée, qui veut juste garder son public devant un écran et conserver le statu quo.

Les 18 épisodes (il faut s’accrocher !) de Sombre désir sont disponibles sur Netflix.

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