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La série Snowpiercer, ou la version Ouigo du film de Bong Joon-ho

Le premier épisode adapté du long-métrage sud-coréen manque de l'ambition et de la patte du cinéaste acclamé.

Que la route fut longue pour mettre cette nouvelle version de Snowpiercer sur les rails. Le reboot sérialisé du film de Bong Joon-ho sorti en 2013 est dans les tuyaux depuis… novembre 2015. Le réalisateur sud-coréen fut même producteur exécutif sur la première forme du script. Après des galères d’écriture et des changements de showrunners pendant deux ans, Josh Friedman (Terminator : Les Chroniques de Sarah Connor) fut finalement choisi pour écrire le script du pilote ainsi que Scott Derrickson (Doctor Strange, Sinister) pour le réaliser.

En janvier 2018, la chaîne TNT décide de valider l’épisode test pour une saison complète mais vire Friedman de la place de showrunner et le remplace par Graeme Manson (le créateur d’Orphan Black). Énervé par cette décision, Derrickson décide également de quitter le navire au mois de juin, alors que des reshoots du pilote lui étaient demandés. Dans un tweet de lèse-majesté, le réalisateur expliquera sa frustration et sa déception vis-à-vis des différences créatives entre lui, la chaîne et Manson, avançant que la version du pilote écrite par Friedman était probablement "l’un des [ses] meilleurs travaux".

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Deux semaines plus tard, TNT recrutera un nouveau metteur en scène pour le pilote, dont il ne restera qu’une seule scène tirée de l’original. En mai 2019, le network confirme le renouvellement de la série avant même sa diffusion avec un nouveau rebondissement : Snowpiercer passe chez TBS, la petite sœur de TNT. Le groupe américain Turner décidera quelques mois plus tard de faire marche arrière, et malgré quelques pépins de post-production causés par la pandémie de Covid-19, le premier épisode de l’adaptation a enfin été diffusé ce dimanche 17 mai.

Un voyage de mauvais augure

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On a parfois tendance à l’oublier, mais Le Transperceneige, de son nom original, est avant tout une BD post-apocalyptique franco-française, créée par Jacques Lob et Jean-Marc Rochette et publiée pour la première fois en 1984. Si le film de Bong Joon-ho est une adaptation libre de l’œuvre en bulles, la série de Graeme Manson a toujours été annoncée comme un reboot du long-métrage sud-coréen. Une idée étrange, quand on sait que le réalisateur de Memories of Murder était un amoureux de la BD qui comptait lui rendre hommage, tout en profitant de son cast majoritairement anglophone pour faire une entrée (pas vraiment fracassante) sur la scène internationale.  

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Plus paradoxal encore, le premier épisode de Snowpiercer s’ouvre sur un clin d’œil à la bande dessinée : un récap du fléau qui a frappé la Terre et entraîné la création du train salvateur par Wilford, entièrement mis en scène avec de l’animation. Une référence courte et sympathique, mais qui annonce dès le début le manque de cohérence de la série avec son matériel de base. Elle conserve en effet les séquelles inévitables d’une trop longue période de production. Cette nouvelle adaptation profite au moins de son format feuilletonnant pour approfondir par petites touches l’univers glacial de Snowpiercer.

Le deuxième élément qui frappe est le côté cheap et surtout vieillot des effets spéciaux. Si les environnements et les plans extérieurs se font rares dans le premier épisode, ils sont tous d’une laideur accablante. Même le design du train nous replonge au début des années 2000, parmi les effets spéciaux obsolètes de Lost et consorts fantastiques de networks. C’est quand même un comble quand on sait que Bong Joon-ho se plaisait à observer le paysage congelé de cette dystopie apocalyptique à travers les vitres de l’engin, envisageant le Transperceneige comme une nouvelle Arche de Noé.

Le troisième problème majeur de cette adaptation réside dans son scénario surprenant, et ce dans le mauvais sens du terme. La patte subversive du cinéaste sud-coréen, qui s’exprime à travers une critique de la hiérarchie sociale contemporaine, a complètement disparu au profit d’une intrigue… policière vaguement captivante, sans trop en dévoiler. Comprenez ici que le showrunner et ses scénaristes ont lissé le propos du film pour en faire une œuvre formatée et très, trop américaine, autant dans ses valeurs patriotiques que dans sa forme aseptisée.

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Les contes de mille et une cabines

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Tout n’est pas non plus à jeter dans cette adaptation bancale. Par exemple, on retrouve cette atmosphère à la fois poisseuse et luxuriante qui sépare les cabines du train. Les habitants de la queue vivent l’enfer tandis que les voyageurs des classes supérieures évoluent dans un luxe démesuré. Si la mise en scène a moins de chair que celle de Bong Joon-ho, elle s’avère efficace dans la série avec des séquences d’action sanglantes et dynamiques, d’où transpire la déshumanisation de ce monde au bord du gouffre.

L’écriture de Snowpiercer trouve toutefois le moyen de se tirer des balles dans le pied. Elle oublie de cultiver le mystère autour de son riche univers post-apocalyptique, en apportant rapidement des réponses à des énigmes qui auraient pu intriguer le spectateur sur la durée. On pense principalement au twist de fin, franchement malin et complètement novateur vis-à-vis du film de base, mais trop vite gâché dans sa narration pseudo-haletante. Reste que Daveed Diggs, Jennifer Connelly et Steven Ogg s’en sortent plutôt bien en lieu et place de Chris Evans, Tilda Swinton et Jamie Bell.

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Malgré sa longue liste de défauts et ce trope policier agaçant, on a envie de donner une deuxième chance à Snowpiercer. Si TNT a déjà commandé une saison 2, l’adaptation ne peut que nous réserver quelques surprises puisque la révolte de la queue du train n’aura pas lieu en seulement quelques épisodes. Elle pourrait également se vautrer royalement en tentant d’étendre un univers à l’horizontal finalement limité à ses 1 001 cabines, qui n’a pas l’ambition ou la vision d’un réalisateur visionnaire tel que Bong Joon-ho et encore moins le budget d’un blockbuster estival pour innover. Cette version de Snowpiercer continue peut-être de briser la neige, mais elle ne risque pas, pour le moment, de casser la baraque.

En France, la première saison de Snowpiercer reste inédite.

Par Adrien Delage, publié le 18/05/2020