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Superman & Lois effectue un retour aux sources salutaire

Publié le

par Delphine Rivet

© The CW

Le super-héros et la journaliste, qui avaient déjà passé une tête dans l’Arrowverse, prennent leurs quartiers sur The CW.

Lancée le 23 février dernier sur The CW, Superman & Lois débarque dans un Arrowverse déjà bien peuplé, et après une ribambelle d’aventures du super-héros en comics, au ciné ou en séries. Dans le cas présent, la tonalité de cette dernière version, showrunnée par Todd Helbing et produite par Greg Berlanti, est plus proche d’un Smallville que de Lois et Clark, ce qui est certainement un avantage. Elle a aussi pu bénéficier de l’introduction de ses deux personnages principaux dans divers autres shows de la franchise.

Le capital sympathie était déjà plus ou moins acquis, tout comme l’alchimie du couple, même si Superman ne sortait pas toujours grandi de ses caméos. Il s’est notamment fait battre à deux reprises par sa cousine, dans le finale de la saison 2 de Supergirl, et dans le crossover Crisis on Infinite Earths. Il n’y a évidemment aucune honte à cela, mais sa réputation de super-héros le plus fort de l’univers DC avait besoin d’une petite campagne de rebranding après ça.

Le petit plus de cette série ? Elle fait de son Kryptonien un mari et un père aimant, avec des soucis auxquels il sera facile de s’identifier. Si vous êtes venu·e·s pour voir de la castagne, rassurez-vous, Superman (joué par Tyler Hoechlin) rencontre aussi un adversaire de taille dès le premier épisode. La série marque en tout cas, dès le début, sa révérence aux comics et aux films d’origine avec quelques easter eggs bien sentis. Elle n’est certainement pas là pour trahir ses origines ou ses racines… C’est même de ça dont il est question sur ce début de saison 1.

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Mais avant de s’attaquer à notre super-héros bulletproof, intéressons-nous à celle qui partage l’affiche avec lui. Lois (incarnée par Elizabeth Tulloch) est pour l’instant un peu en retrait sur ces deux premiers épisodes. Celle qui est apparemment la plus célèbre journaliste du monde ne brille pas non plus vraiment par son professionnalisme. Oui, elle a de la niaque et du flair, mais le gros sujet derrière lequel elle court ressemble à une vendetta personnelle. Ses intentions sont nobles, mais elle est aussi parfois indélicate avec celles et ceux qui ne partagent pas ses opinions. Kyle, le mari de Lana Lang, censé représenter la ruralité brute de décoffrage, lui fait d’ailleurs remarquer sa condescendance. L’activité agricole va mal et les fermiers et fermières des alentours sont en train de crever. Alors oui, quand un riche homme d’affaires, Morgan Edge, débarque et propose de racheter leurs terres à un bon prix, tout le monde accepte. Les beaux principes et les doutes, c’est pour les gens de la ville. À la campagne, on est plus pragmatique quand son gagne-pain est menacé.

Et ça, c’est l’un des aspects les plus intéressants de la série : cette opposition entre Metropolis et Smallville représente une dualité constitutive du personnage de Superman/Clark Kent. Tiraillé entre deux mondes, deux identités, ses devoirs en tant que mari et père, et ceux d’un super-héros, il a tout de même fait le choix de retrouver ses racines (terriennes) et d’honorer ses parents (les Kent). Dans la plus pure tradition des séries DC de la chaîne CW, le Kryptonien se montre donc très humain. Avec Greg Berlanti à la production, on a l’assurance d’une certaine unité dans l’approche. À l’exception d’Arrow, qui s’avérait souvent plus sombre et vénère que les autres, les justiciers et justicières du petit écran ont un cœur gros comme ça et n’ont pas peur de le montrer. Si vous êtes allergiques aux bons sentiments, mieux vaut donc passer votre tour.

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Mais bien sûr, après de nombreuses itérations en comics, séries animées ou live action et autres films, il ne suffisait pas de rendre Superman humain pour se distinguer. Le véritable obstacle qui s’est posé pour beaucoup de ses versions refait ici surface : comment faire pour rendre suffisamment intéressante l’histoire de ce quasi-dieu vivant ? L’Homme d’acier, indestructible, super-rapide et pratiquement omniscient grâce à ses sens décuplés, peut-il trouver des enjeux à sa hauteur ? Après tout, on ne saurait s’inquiéter pour un héros, qui ne peut pas mourir ou presque. À ce dilemme, Superman & Lois propose deux solutions, dont on découvrira à l’avenir si elles sont viables ou non : lui trouver un ennemi sacrément retors et au moins aussi fort que lui ; et lui donner une famille, tout à fait mortelle, elle, avec des problèmes tout ce qu’il y a de plus humains.

Sur ce dernier point, la série se défend d’ailleurs plutôt bien. Car le danger, pour lui, d’avoir une femme et deux fils qu’il aime, ne réside pas nécessairement dans leur vulnérabilité. Non, son talon d’Achille, c’est qu’il ne peut pas contrôler ce qui leur arrive. Aucun pouvoir au monde ne peut faire de lui un bon père. A-t-il transmis ses gènes kryptoniens à ses fils ? Et si oui, dans quelles proportions ? Il ne peut pas non plus aider ses deux ados à s’intégrer dans leur nouvelle vie. Ni apaiser l’un d’eux, Jordan, qui souffre de troubles de l’anxiété. Cet équilibre entre sauver la planète et maintenir les liens familiaux, c’est l’ADN des séries DC de la CW, de Black Lightning à The Flash, en passant par Supergirl. Les attentes, en lançant les premiers épisodes de Superman & Lois, doivent être à ce niveau-là. Ni plus, ni moins. Et pour l’instant, la série fait le job.

© The CW

Visuellement, la réalisation reste très classique mais certains plans sont étonnamment beaux. On est beaucoup moins dans l’orgie de couleurs parfois saturées de Supergirl ou The Flash, ce qui lui donne un aspect moins cheap à l’écran. Mais là où la série peut séduire les fans acquis·e·s à la cause de l’Arrowverse, c’est dans sa simplicité. L’histoire laisse autant, sinon plus, de place aux petits drames du quotidien qu’aux menaces qui planent sur le monde. Comme ses grandes sœurs, elle situe son récit dans notre époque, avec des préoccupations universelles, sur la crise économique et sociale qui broie les plus modestes et une ruralité aux abois.

On n’est pas non plus dans Germinal, évidemment, mais c’est suffisant pour lui donner un supplément d’âme non négligeable. Notre super papa, lui, est encore un poil lisse, et on a un peu de mal à avaler le fait qu’il ait déjà deux fils d’une quinzaine d’années (Tyler Hoechlin n’a que 33 ans). La série tente maladroitement de justifier cette insolente jeunesse par le truchement de Lana Lang, qui le félicite de n’avoir pas pris une ride depuis le lycée. Mais l’alchimie avec Lois, jouée par Elizabeth Tulloch fonctionne plutôt bien. L’actrice a quant à elle 40 ans et si on soulève le sujet ici c’est parce qu’il est très rare que la différence d’âge penche dans ce sens.

Une mini-révolution qui ne doit cependant pas faire oublier les griefs d’une des scénaristes de la série, récemment virée de la saison 1. En novembre dernier, Nadria Tucker dénonçait l’ambiance de travail toxique en salle d’écriture. Elle et d’autres collègues critiquaient alors certaines storylines ou tropes jugés racistes et sexistes, notamment des blagues malvenues sur le mouvement #MeToo ou le fait d’avoir un homme noir dans le rôle du méchant. Difficile de constater l’étendue des dégâts après seulement deux épisodes servant surtout à l’exposition des enjeux et de la nouvelle vie du couple. Pour ce qui est du méchant de la saison (dont on ne révélera pas l’identité ici pour ne pas spoiler), il est effectivement incarné par un homme noir. À ce stade, on comprend dès le deuxième épisode qu’il ne sera pas un antagoniste comme les autres.

Ceci étant dit, il faut effectivement faire preuve de beaucoup de prudence : certaines communautés (minorités raciales, de sexe, de genre, etc.) ont subi (et subissent encore) de plein fouet les stéréotypes que leur ont renvoyés les médias et les œuvres de fiction. Certains choix scénaristiques pouvant paraître anodins ont en réalité des effets très insidieux, et la diversité au sein d’une salle d’écriture permet d’éviter ce type d’erreurs qui ne sont plus tolérables. En virant une scénariste noire de sa writer’s room, alors qu’elle proposait, d’après ses dires, des storylines non racistes et non sexistes, la production de Superman & Lois envoie un signal plutôt inquiétant pour la suite. Si ces craintes sont avérées, on ne manquera pas d’en parler.

Diffusée aux US sur The CW, Superman & Lois est pour l’instant inédite en France.

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