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Sweet Tooth, un conte de fées doux et familial

Publié le

par Adrien Delage

Ⓒ Netflix

La nouvelle série Netflix n’est pas désagréable mais trahit complètement son matériau de base.

Après Mark Millar (Jupiter’s Legacy) et Joe Hill (Locke and Key), Netflix s’est attiré les faveurs d’un autre auteur de comics très réputé dans le milieu : Jeff Lemire. Cet écrivain canadien et prolifique, récompensé aux Eisner Awards (les Oscars des comics), est notamment à l’origine de Sweet Tooth, un récit post-apocalyptique à la fois sombre et onirique. Avec l’aide du showrunner Jim Mickle (Hap and Leonard) et du couple de producteurs Team Downey, Netflix en livre une adaptation sous forme de road série sucrée et enfantine, qui est très éloignée du matériau de base et pourrait bien convaincre le grand public mais refroidir les lecteurs de Lemire.

Sweet Tooth dévoile un monde post-apocalyptique qui fait (malheureusement) écho au nôtre. La planète est frappée par une pandémie meurtrière et terrifiante, appelée le Grand Effondrement, dont seuls quelques survivants vont réchapper. Paradoxalement, plusieurs femmes donnent naissance à des bébés anormaux, des êtres hybrides mi-humain mi-animal qui sont immunisés au virus. Parmi eux, on fait la connaissance du jeune Gus, un enfant aux cornes de cerf qui a été préservé du monde extérieur en vivant reclus avec son père.

Mais la curiosité de Gus va finalement le rattraper et son envie de quitter sa cabane dans les bois ne cesser de grandir. Désormais sur la route, le jeune garçon va comprendre l’hostilité qui règne dans ce nouveau monde, traqué par des scientifiques qui souhaitent l’étudier pour découvrir un remède à la pandémie. Il pourra uniquement compter sur un vagabond taiseux et mystérieux, Jepperd, qui accepte de le prendre sous son aile mais dont les véritables intentions sont inconnues.

Overdose de sucre

Ⓒ Netflix

Pour ses adaptations de comics, Netflix a pris l’habitude de descendre le curseur de noirceur et de violence visibles dans l’œuvre originale. Sweet Tooth n’échappe pas à la règle et se voit édulcorée dans cette version plus formatée, afin que le récit de Jeff Lemire devienne plus familial (et donc plus populaire). La cruauté de cet univers et la dangerosité des survivants éparpillés dans ce monde désolé s’effacent au profit d’une sorte de bonbon pop et coloré, plutôt joli mais qui n’a plus grand-chose à dire sur la théorie du chaos et d’une civilisation effondrée.

Il y a toutefois de franches réussites dans Sweet Tooth. Elles sont d’abord visuelles, avec la retranscription bluffante d’un monde à la fois onirique et dévasté, une sorte de The Walking Dead arc-en-ciel. Les effets spéciaux mignons et convaincants participent à la mise en place de la magie du récit, même s’ils sont plus ou moins réalistes selon les personnages. On apprécie également le duo attachant que composent le jeune Christian Convery (vu dans Lucifer) et Nonso Anozie (Game of Thrones), qui vont partager une relation à la fois conflictuelle et paternelle, afin de découvrir la lueur d’espoir et d’humanité encore existante au fond d’eux.

En revanche, les grands méchants de la série sont beaucoup moins crédibles et intéressants. La faute à une écriture mièvre et souvent paresseuse de leurs ambitions, qui donne un souffle manichéen poussiéreux à l’histoire globale. Comprenez que les méchants seront très méchants et les gentils très, trop gentils. Le conte de fées raconté dans Sweet Tooth souffre également de nombreuses incohérences narratives tandis que la naïveté de Gus, loin de la psyché originale dépeinte dans les comics, devient parfois très agaçante pour les plus exigeants. Régulièrement, et contrairement à Stranger Things et The Umbrella Academy par exemple, la série plonge véritablement dans l’écueil de l’enfance au risque de perdre une audience plus mature.

Ⓒ Netflix

C’est même frustrant quand la série s’attaque à des questionnements très actuels, directement liés à la vie en société pendant une pandémie. Sweet Tooth aurait pu être un reflet passionnant par rapport aux deux années difficiles que nous avons vécues, notamment quand ses personnages s’interrogent sur la nécessité du port du masque ou de choix éthiques vis-à-vis de la situation sanitaire désastreuse de cet univers post-apocalyptique. Mais là encore, le côté bonbon sucré et aromatisé au politiquement correct l’emporte pour finalement nous offrir une relecture bien plus légère et classique de l’œuvre torturée de Jeff Lemire.

On ne le répétera jamais assez, mais les adaptations en live action ont leur limite et sont souvent décevantes au final. Sweet Tooth illustre parfaitement les défauts communs des productions du genre : c’est une série plutôt sympathique à suivre, solidement produite avec un univers visuellement très réussi, mais qui ne prend aucun risque et se contente de se formater aux normes de la série "cool" de base. Les puristes seront d’autant plus sévères avec ce show qui dénature complètement le récit original de Jeff Lemire, et perd ainsi la saveur et l’impact de l’histoire glaçante de Gus. Oui, les Dragibus multicolores comme Sweet Tooth sont très bons, mais ils finiront toujours par vous retourner l’estomac si vous en abusez trop.

La première saison de Sweet Tooth est disponible en intégralité sur Netflix.

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