© NBC / Netflix

The Good Place et BoJack Horseman : comment se dire adieu ?

Saloperie de poussière dans l'œil...

Parfois, les planètes sont alignées de la plus belle des façons. Ce vendredi 31 janvier 2020, sur Netflix, deux séries parfaites nous faisaient des adieux tout aussi parfaits. À ma droite, The Good Place (diffusée la veille aux US sur NBC), comédie ultra réconfortante et drôle imaginée par Michael Schur (Parks and Recreation) dans laquelle des humains deviennent les cobayes, dans l’au-delà, d’une bande de démons leur faisant croire qu’ils ont atterri au Paradis. Durant quatre saisons, Eleanor, Chidi, Tahani et Jason, accompagné·e·s de Michael, ont tenté de devenir de meilleures personnes, se nourrissant les uns les autres de cette expérience humaine et humaniste. L’arme secrète de The Good Place, en dehors de sa bienveillance à toute épreuve, c’est d’avoir injecté dans son récit des notions de philosophies complexes en les rendant accessibles. 

À ma gauche, BoJack Horseman, chant du cygne d’une ancienne star d’Hollywood qui, après une vie à traiter les gens comme de la merde, se prend enfin le retour de bâton. La série animée, créée par Raphael Bob-Waksberg, avait tous les atours de la comédie indé qui se croit plus maligne que les autres. Elle s’est révélée une chronique acerbe d’un has been à la dérive et son chemin de croix vers, sinon la rédemption, tout du moins la guérison. En saison 6, il contemple enfin les dégâts qu’il a causés. Fini les excuses. On ne saura jamais si BoJack aura un jour le droit d’aller mieux, mais on lui souhaite.

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Il existe entre les épisodes finaux de ces deux séries, en apparence aux antipodes, de miraculeuses passerelles. Elles se répondent parfois comme le yin et le yang. Leur premier point commun, et c’est de plus en plus rare en pleine ère de Peak TV, c’est d’avoir su s’arrêter à temps, selon la volonté de leurs créateurs respectifs – et avec grâce : soit la plus belle mort qu’on puisse souhaiter à une œuvre au long cours. Toutes deux, de façon très méta, évoquent la fin d’un cycle et la difficulté à dire au revoir. Il faut savoir tirer sa révérence avant de n’avoir plus rien à dire, quand le sentiment de complétude est enfin là. 

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L’idée de tourner la page est un deuil que chacun des personnages doit accepter quand ils et elles se sentent prêt·e·s. Mais l’après, c’est un saut dans le vide. Une réelle angoisse qui se matérialise, dans BoJack, sous la forme d’une porte ouverte sur le néant et aspirant sans ménagement les âmes qui passeraient par là. "See you on the other side" dit notre canasson. "Oh BoJack, no. There is no other side" lui répond son vieil ami avant de disparaître.

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Pour The Good Place, le rapport à ce "rien", cet inconnu, est bien plus serein. C’est lorsque le sentiment d’accomplissement est total et la plénitude absolue que nos héros et héroïnes ressentent le besoin de franchir le portail. Jamais, en quatre saison, The Good Place n’aura abordé la mort aussi frontalement. Pas celle de ses personnages, qu’on a vu mourir plus d’une fois, mais cette notion existentielle et primale qu’est la fin de toute chose. La série nous a un peu réconciliés avec l’idée, c’est déjà ça. 

La "bad place" dans laquelle BoJack était coincé prenait Hollywood pour décor. Mais son enfer, c’était lui, parce qu’il est fondamentalement irrécupérable. Eleanor et ses potes, en revanche, ont révélé l’existence d’une balance karmique à points complètement faussée. Quel soulagement de réaliser que, pour la série de Michael Schur, ce n’est pas l’être humain qui est pourri, mais le système.

Chacune à sa façon, The Good Place et BoJack Horseman nous ont préparé·e·s à faire nos adieux. La première en nous cajolant tout le long du chemin et, en nous accompagnant jusqu’au moment, de lâcher prise. Et la deuxième, en nous bousculant, un uppercut émotionnel après l’autre, et en affirmant dans son avant-dernier épisode qu’il n’y a pas d’au-delà. On vit, on meurt, et c’est tout. En saison 6 d’ailleurs, BoJack Horseman se pare d’un nouveau générique où, à l’inverse des précédents qui voyaient son quotidien boring passer derrière lui, c’est sa vie toute entière qui défile dans son dos. La somme de tous ses traumatismes, tout ce qui l’a conduit à être l’homme, pardon, le cheval qu’il est aujourd’hui. 

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© Netflix

BoJack est un anti-héros, comme on n’en avait jamais vu jusque là. Ses défauts ne sont pas sexy, sa rédemption n’est pas héroïque, sa solitude n’est pas mystérieuse, ses aspérités ne sont pas glorifiées. On l’aime parce qu’il souffre et parce que la laideur de son âme nous renvoie une image parfois peu flatteuse de nous-même. On peut s’identifier à son parcours de guérison chaotique : tomber sept fois, se relever huit ? Le seul espoir que nous laisse le dernier épisode, c’est qu’il a survécu à ses propres excès. Nous aussi devons apprendre à lâcher prise, et accepter l’idée qu’on ne saura jamais s’il s’en sortira un jour. C’est la vie… 

Et le lâcher-prise, c’est aussi la leçon qu’on emporte avec nous, qu’on serre contre notre cœur, après le final de The Good Place. Avec toute la douceur qu’on lui connaît, elle nous a pris par la main, nous a laissé un peu de temps avec chaque personnage — et même cette bonne vieille Mindy St. Clair ! — nous a dit que c’était ok d’être triste, mais qu’il ne fallait pas se faire de mouron. Si BoJack Horseman nous a poussé·e·s à être moins pires, The Good Place, elle, nous a sans cesse donné envie d’être meilleur·e·s. Choisissez votre camp. Nous, on préfère se souvenir de ce que proclamait la salle d’attente de Michael dans le tout premier épisode : "everything is fine"

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Les six saisons de BoJack Horseman et les quatre saisons de The Good Place sont disponibles sur Netflix.

Par Delphine Rivet, publié le 06/02/2020