©Arte

Laetitia Casta scintille dans Une île, fable écologique léchée mais confuse

Arte s'attaque au mythe des sirènes.

Attention, il est conseillé d’avoir visionné l’intégralité d’Une île avant de lire cette critique, qui contient des spoilers.

C’est suffisamment rare en France de voir une œuvre s’attaquer au genre fantastique, et plus spécifiquement à une figure mythologique comme la sirène, pour attirer mon attention. J’ai donc été intriguée par cette mini-série dès ses débuts, au point de me rendre sur le tournage, qui a eu lieu en Corse l’année dernière. Scénarisée par Gaia Guasti et Aurélien Molas (d’après une idée originale de Simon Moutaïrou), ce récit en six épisodes raconte le passage à l’âge adulte d’une jeune femme, Chloé, qui va se découvrir des origines surnaturelles, alors que la communauté qui l’a accueillie enfant est frappée par une série de meurtres. Au même moment surgit une mystérieuse créature, Théa, qui semble être plus qu’une femme…

Publicité

Présentée en avant-première au dernier Festival Séries Mania, Une île avait séduit le public au point de repartir avec le prix de la meilleure série française 2019. Les deux premiers épisodes dévoilaient un univers fantastique minimaliste et visuellement très beau. À la réalisation, Julien Trousselier posait une atmosphère oppressante sur cette île et ses habitants évoluant en vase clos, et dépouillait l’imaginaire kitsch habituellement associé au mythe de la sirène. Dotée d’une photographie léchée, jouant sur des luminosités rasantes, des séquences nocturnes et une économie de dialogue, cette île donnait envie d’y rester un moment.

Dans le rôle de "la sirène en cheffe", Laetitia Casta, toute en animalité et en sensualité, propose une composition crédible. L’actrice a travaillé sa façon de se mouvoir avec la chorégraphe Blanca Li et le résultat est convaincant, quand on ne lui donne pas des dialogues trop écrits et plombants (comme vers la fin de la série). Sa "petite sœur", comme elle l’appelle dans un des épisodes, est, elle, incarnée par un talent en devenir, Noée Abita, à la beauté sauvage qui convient parfaitement au personnage. L’alchimie entre les deux femmes opère à merveille, tandis qu’une troisième actrice, Alba Gaïa Bellugi, tire aussi son épingle du jeu dans le rôle de la confidente de Chloé. En revanche, les protagonistes masculins qui peuplent cette île sont en deçà des espérances. La faute pas forcément aux acteurs, mais à des personnages sérieusement caricaturaux, aux virilités exacerbées assez gonflantes. Ils méritaient un meilleur traitement. Par exemple, le potentiel petit ami de Chloé semble sur le point de se transformer en Hulk dès qu’il est mis en difficulté dans une situation. Quant à Sergi Lopez dans le rôle du chasseur de sirène, il devient de moins en moins crédible à mesure que la série avance. En cause un rebondissement facile, auquel on ne croit pas, dans sa relation avec sa "proie", Théa.

©Angela Rossi/Arte

Publicité

Sans réinventer la figure de la sirène – pour preuve, la récente série US Siren joue aussi sur l’analogie écologie/féminisme/sirènes dans une petite ville de pêcheurs –, Une île en propose, dans ses premiers épisodes, une vision convaincante, renouant avec une dangerosité que la pop culture avait sciemment oubliée. Exit la gentille "petite sirène" qui cherche son "humain charmant" : les pouvoirs de la jeune Chloé se déclenchent quand elle repousse un homme qui finit par l’agresser sexuellement. Sa mentor, Théa, est une sirène vengeresse qui séduit et viole les hommes avant de les tuer. On se rend compte quelques épisodes plus tard qu’elle personnifie également la colère de la nature (à mettre en parallèle avec celle des femmes) face au mépris des hommes qui la souille. La métaphore écologique devient, vers la fin, claire comme de l’eau de roche. On ne peut pas en dire autant du sous-texte féministe.

Male gaze

Si les scénaristes Gaia Guasti et Aurélien Molas ont voulu raconter "une inversion des rapports de force" et "une nouvelle chasse aux sorcières", la mise en images n’épouse pas complètement leur idée première de suivre ce récit du point de vue de la "petite sirène" en devenir, Chloé. Certes, on la suit au fil des épisodes, mais la caméra s’oublie un peu trop souvent dans le male gaze, cette façon de filmer les corps des femmes pour le désir masculin qui est quasiment une norme dans le cinéma, surtout français. Une île est un récit où la sexualité et le désir tiennent une place importante, la question est de comprendre comment cela est représenté. On aurait aimé voir le désir féminin sur une histoire pareille, mais ce n’est pas le cas.

La scène de sexe entre Laetitia Casta et Sergi Lopez (dans l’épisode 5) – au passage, encore une représentation d’un amour entre une femme sublime et un homme au physique plus banal, l’inverse existe si peu sur le petit comme le grand écran – pose problème. Les deux se battent et se débattent dans un filet de pêche, puis il l’attrape, elle semble se tortiller comme si elle avait perdu toute force et n’était plus une sirène surpuissante. Finalement, il a le dessus et les ébats deviennent sexuels. Elle "se rend" face à sa puissance masculine. Ce genre de rapport sexuel, en fait un rapport de force, a été mis en scène un nombre incalculable de fois au cinéma et dans les séries. Son corps dit non mais, en fait, elle veut… C’est problématique de filmer ainsi une scène de sexe pour une série qui souhaite mettre en avant la puissance féminine et inverser les rapports femmes-hommes.

Publicité

©Arte

De la même manière, une scène de corps-à-corps entre Chloé et Théa dans l’épisode 3 a retenu mon attention. Les deux femmes dansent langoureusement dans un bar, retenant évidemment l’attention de tous les marins crevant de désir pour elles. Difficile de ne pas penser à une imagerie porno : des scènes lesbiennes qui ne sont destinées qu’à l’excitation des hommes et qui n’empouvoirent absolument pas les deux héroïnes. Pour preuve : après cela, Sabine, la meilleure amie de Chloé, la traite de "pute" parce que son petit ami se trouvait dans l’assemblée et qu’elle a dansé trop près de lui.

La série se rattrape sur son dernier épisode, où un groupe d’homme à la virilité bien toxique, qui prend des airs de caricature, se lance dans une véritable "chasse aux sirènes". D’un point de vue global, Une île reste plutôt réussie même si elle s’avère frustrante de par son potentiel inassouvi. Dommage qu’elle soit plombée par des interprétations inégales et une mise en scène des personnages féminins manquant d’innovation. Reste un récit assez prenant, une Laetitia Casta envoûtante et une nouvelle preuve, après des œuvres comme Ad Vitam (déjà sur Arte) ou Osmosis, que la série fantastique a de l’avenir en France… mais n’a pas encore trouvé sa pleine maturité.

Publicité

Une île est dispo en intégralité sur arte.tv du 9 janvier au 7 février.

Par Marion Olité, publié le 10/01/2020